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jeudi 23 novembre 2017

Kodhja

Il arrive du désert, il a hâte. Le heurtoir choqué, les portes s'ouvrent, le voilà entre les remparts de la cité de Kodhja. Personne, ni pour surveiller les arrivants, ni pour l'accueillir. Il cherche à être reçu par le roi. Mais rien n'est simple. Il lui faudra trouver la salle du trône seul dans ce labyrinthe. Non, pas tout à fait. Un être aux multiples visages vient l'aider ou se jouer de lui.

© Thomas SCOTTO et Régis LEJONC/ Thierry Magnier

Avoir une audience avec ce roi si sage, "le seul à pouvoir lui redonner ce qu'il avait étrangement oublié sur ses années de chemin: le goût de son prénom, la place de sa tête sur ses épaules et la bonne direction à prendre pour avancer." Nombreux sont les visiteurs qui veulent la même chose. Il faut oser se perdre dans le labyrinthe de la cité, s'entêter sans faille. La cité elle-même joue des tours.

© Thomas SCOTTO et Régis LEJONC/ Thierry Magnier

Avec "Kodhja", Thomas SCOTTO et Régis LEJONC proposent un album géant aux allures de contes pour petits et grands enfants. Accompagné d'un texte clair et sobre, le héros déambule dans un univers onirique, fantasmé et empli de références culturelles. L'impact de la lecture est ainsi prolongé. Lecture offerte par un adulte sans présentations des personnages (peut-être) jusqu'à la lecture après rencontre dans d'autres univers et voilà le lecteur s'ouvrant une boite de souvenirs et d'impressions.

© Thomas SCOTTO et Régis LEJONC/ Thierry Magnier

Les illustrations travaillent aussi de ce labyrinthe. Les aplats de couleurs amènent les personnages à être juste un élément des décors. L'impression de murs gigantesques, de brume, une certaine oppression dans les formes et les détours géométriques, chaque page tournée est une étape. Des peurs, des inspirations d'autres univers enfantins, des détours. Chaque case est fermée jusqu'à l'ouverture finale.
Superbe!

© Thomas SCOTTO et Régis LEJONC/ Thierry Magnier

mardi 3 janvier 2017

L'ours qui n'était pas là

Une de mes résolutions pour cette année 2017, si je poursuis encore ce blog, est de ne plus laisser trainer mes billets en brouillon. Soit je les termine, mal mais au moins j'en parle, car ma volonté est de partager une lecture et de vous donner envie, pas forcément de faire une critique aussi exigeante que je l'aimerais. Soit je les supprime.

Un voici un qui attend sagement que je parle de ces grifouilles, patouilles et errements.

***
© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire

Je sais que quand j’achète un livre illustré par Wolf ERLBRUCH, le parti pris est poétique, empli de réflexion. Oren LAVIE, auteur, compositeur, interprète, offre ici avec son premier livre une quête de soi. "L'ours qui n'était pas" n'était pas. Pas là, pas présent, inexistant. Et puis il est apparu, de presque rien, d'une sensation, et puis il a grandit.

© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire

Un ours, c'est sûr qu'il est bien un ours. Mais un autre doute, dans sa poche une feuille de papier avec la question "Es-tu bien moi?" et des indices. Il va alors chercher s'il est bien lui. A travers la forêt, à travers les rencontres. Il se découvre, découvre les autres mais aussi les sensations, les réflexions.
Qu'est-ce qui fait soi? Le regard des autres, la reconnaissance, une étrange sensation dans le ventre? Qu'est-ce qui fait l'autre? Le fait d'en prendre conscience?


© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire

Cet album grand format est extrêmement poétique et plein d'humour mais pas que. Il part d'une question existentielle, soi, pour nous amener sur le chemin d'une redécouverte de ses sens, de ses sensations.

© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire

Et puis il y a derrière ces questionnements le chemin parcouru, lent, chaleureux, bienheureux. Chaque page offre de petits détails de bonheur, chaque page est un poème en soi.
Et je ne me lasse pas des illustrations de ERLBRUCH.

© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire


mercredi 15 juillet 2015

Le lettré indien, un "pandit" musicien - Le Grand Livre des Sciences et Inventions Indiennes


"En Inde, le savoir est plus oral qu'écrit. L'enseignement est un art de la parole: le maître récite des textes et les disciples les répètent. Le savoir est confié plus volontiers à la mémoire d'un homme qu'aux rayonnages d'une bibliothèque. [...] Le pandit n'est pas un "peintre", comme le lettré chinois ou arabe, qui aime dessiner, calligraphier lettres et mots. C'est avant tout un "musicien", un chanteur même! Il apprend un texte toujours de la même manière: d'abord, la phrase sans aucune pause (la musique), ensuite en séparant les mots (le sens), ensuite par paire de mots, etc. Le texte se retient comme une mélodie et se travaille comme une gamme."

(extrait de "Le Grand Livre des Sciences et Inventions Indiennes" de Samir SENOUSSI, Jérôme PETIT et illustré par Emmanuel CERISIER, Bayard jeunesse)

jeudi 23 avril 2015

Yacouba

Thierry DEDIEU est un auteur illustrateur très prolifique. Je ne parle pas beaucoup de lui car le plus souvent ses albums ont un âge de cible plus jeune que celui de mon lutin. Mais je ne passe pas à côté tout de même. Surtout que ses grands formats ressortent en petit format souple!

 © Thierry DEDIEU/ Seuil jeunesse

Avec "Yacouba", l'auteur entame ces petites morales africaines. La fête se prépare dans ce village africain, bientôt les garçons prêts à être des hommes seront initiés et prendront leur place dans la société. Il leur faut affronter la brousse seul et surtout... le lion.
"Sous un soleil de plomb, marcher, franchir les ravins, contourner les collines, se sentir rocher, forcément, herbe, bien sûr, vent, certainement, eau, très peu."
Yacouba part lui aussi et rencontre ce lion magnifique, puissant. Il tient sa lance et bande des muscles mais le lion semble fatigué.

© Thierry DEDIEU/ Seuil jeunesse

Le courage est une marque des plus sages. Est-il aussi l'attribut de tous les hommes? Est-ce que Yacouba trouvera sa place parmi les hommes.
C'est court mais fort! Et avec Thierry DEDIEU, vous serez toujours surpris et admiratif de ses illustrations. Il se joue des styles: des dessins naturalistes ici, des croquis, des encres là, des aplats de couleurs ou encore ici des traits noirs comme au charbon qui donnent une puissance et une nervosité aux visages, corps et animaux.

© Thierry DEDIEU/ Seuil jeunesse

mercredi 11 juin 2014

Mythes grecs pour réfléchir

Avec la collection "Philo, des mots pour réfléchir" des éditions Oskar, ce sont toutes nos références culturelles qui reviennent, des plus évidentes au plus éloignées mais à même de nous permettre de débattre dans nos vies de tous les jours.
"Mythes grecs pour réfléchir" d'Isabelle KORDA et illustré par Yann AUTRET reprend plusieurs épisodes connus. Ce n'est pas tant leur brève présentation qui enchante mais bien la double page qui suit.

© Isabelle KORDA et Yann AUTRET/ Oskar

Le mythe explicité amène le pendant langagier, présenté, "le talon d'Achille" prend de la fragilité, "la toile de Pénélope" revient sur le travail etc... Puis le mythe fait place à un débat philosophique sur la position de l'homme face aux autres, aux émotions, aux manières de vivre et de s'épanouir.
Des thèmes sont délimités comme la patience distincte de l'obstination, le voyage distinct de la fuite, l'orgueil, la faiblesse ou la force et la connaissance de soi, la confiance, la curiosité distincte de l'indiscrétion, la prise de risque avec sa prise de conscience des dangers, la méthode avec tout de même un peu de spontanéité. Avec toujours une prise de position de l'enfant face au mythe et face aux deux exemples concrets et repris du quotidien des jeunes, pendants de l'argumentaire pour et contre.

© Isabelle KORDA et Yann AUTRET/ Oskar

"Icare est mort car il a négligé les conseils de son père et il s'est cru assez fort pour ne pas avoir à les respecter. Il a été puni pour son orgueil. Ce mythe incite donc à la modération, mais il a aussi fait la célébrité d'Icare: celui-ci n'aurait pas connu cette gloire s'il n'avait pas tenté de dépasser ses limites. A ton avis, doit-on prendre des risques pour s'affirmer?"

Les illustrations de Yann AUTRET apportent un décalage décapant: nous ne sommes pas forcément sur la beauté de ses héros mais plus sur une caricature quelque fois bien anachronique. Vivifiant!

© Isabelle KORDA et Yann AUTRET/ Oskar

mardi 6 mai 2014

Lieux de mémoire, lieux d'espoir...

Encore consommer des produits culturels, encore contribuer à éveiller la conscience, la mienne comme celle du plus jeune. Au même titre que la philosophie, à aborder très tôt, le débat et l'actualité sont à envisager avec des livres de très bonne tenue. "Lieux de mémoire, lieux d'espoir..." de Karine TOURNADE et illustré par Yann AUTRET est une ouverture sur notre histoire, au choix volontairement réduit et subjectif.

© Karine TOURNADE et Yann AUTRET/ Oskar

Quatorze lieux sont présentés sur quatre pages, des villes mais aussi des monuments, des régions. De nombreux lieux sont symboliques d'intolérance, de massacres, de guerres, d'atteinte à l'humanité. Et pourtant oui, ils peuvent être chargés d'espoir, au moins celui de ne pas reproduire les mêmes situations.

© Karine TOURNADE et Yann AUTRET/ Oskar

Les exemples nous amènent à une conception du monde géographique avec les explorateurs, découvertes des continents avec le San Salvador, la conquête spatiale avec la lune, historiques avec l'avancée de l'homme sur terre (son plus ancien ancêtre trouvé dans le désert de Djourab) et dans ses accomplissements (l'écriture arrivée en Mésopotamie, les nouvelles technologies à la Silicon Valley).
Quelques lieux nous entrainent sur aussi ce qui fait les rapports humains, les alliances et les conflits, les guerres comme le pire du pire, (la colonisation pour l'humain, Sarajevo, Auschwitch), que les avancées scientifiques ont empiré (Hiroshima).
Et puis la barrière de corail emporte le sujet aussi sur la nature, la vie autour.

© Karine TOURNADE et Yann AUTRET/ Oskar

Ce n'est pas pompeux mais instructif: un bref résumé de la situation, les causes dans les décisions humaines, les alliances et les retombées encore actuelles.

lundi 20 janvier 2014

Où va-t-on quand on disparaît ?

L'auteure Isabel Minhos MARTINS, dont les livres étaient au début destinés pour de très jeunes enfants, nous offre depuis quelques années de petites pépites pour tous les âges.

© Isabel MINHOS MARTINS et Madalena MATOSO/ Éditions Notari

"Où va-t-on quand on disparaît?" illustré par Madalena MATOSO parle de changements. L'eau s'évapore et monte au ciel, les nuages sont comme des fantômes et reviendront en pluie, les chaussettes restent toujours perdues une par ici, l'autre par là dans des endroits incroyables. Les doubles pages nous parlent du soleil, de son départ qui n'en est pas un mais bien 1 petit tour et puis revient, ou des roches qui, elles aussi, disparaissent.
Ce sont des leçons de chose avec en soi une belle poésie. Mais bien plus que cela, la mort est le sujet principal de ce livre. Elle est intrinsèque à la vie, pour tous, même pour les choses les plus pérennes dans son caractère de disparition. Elle ne se manifeste ou ne se comprend pas de la même manière, ne se vit pas non plus pareil en fonction de la situation. Ce manque, cette petite mort, est aussi celui de l'autre partit, ailleurs, sans soi mais pas forcément décédé.
Le propos est délicat, parle de religion sans jamais les indiquer. Ce sont des "idées" qui amènent à croire que nous allons tous quelque part, revenons, partons loin au paradis ou ailleurs, restons fantômes.
Il est question de cette absence de l'autre, où va-t-il?, mais aussi de ce manque à celui qui reste.
"Si on disparait sans que personne ne s'en rende compte, on ne disparait pas vraiment: pour que quelque chose disparaisse, il faut que quelqu'un l'ait d'abord vu et s'aperçoive ensuite de son absence.
Pour disparaitre, il faut toujours être deux." Avec l'absence il y a la solitude, marquée par les illustrations, et beaucoup de questions, si difficiles, sans réponse... comme une pelote de laine à démêler... quelque fois l’opération est possible avec de la patience, d'autre fois, il ne reste que soi, qu'un "écho". 

© Isabel MINHOS MARTINS et Madalena MATOSO/ Éditions Notari

Les illustrations assez géométriques pour certaines apportent un côté labyrinthique au propos, même si une ligne noire nous aide à trouver le chemin, vers l'après. Ce sont des pelotes de laine, des tables dont la perspective ne s'arrêtent pas, des branches d'arbres qui n'en finissent pas. Ce sont aussi des personnages en attente.

© Isabel MINHOS MARTINS et Madalena MATOSO/ Éditions Notari

Il y a des disparitions d'enfants sous la table pour nous faire sourire, des hommes transis avec leurs bouquets de fleurs ne voyant pas arriver l'être tendre, il y a des plages qui se créent là parce que leur sable est parti de là-bas mais il y a aussi le plus douloureux et ce livre permet d'en parler. Le livre est loin d'être triste pourtant.

© Isabel MINHOS MARTINS et Madalena MATOSO/ Éditions Notari

Et même dans le propos, nous partirons oui, mais en s'imaginant danser.
"Nous pouvons aller dormir ou danser. Ou danser pendant que nous dormons.
C'est mieux que rien...
Le rien est un endroit trop vide pour que quelqu'un puisse s'y trouver. Et si tout le monde finissait par y aller, il cesserait rapidement d'être le rien. (Et on ne peut pas lui faire une chose pareille.)"

Livre sacrément recommandable! Merci aux éditions Notari, continuez vos propositions touchent toujours juste!

mercredi 13 novembre 2013

N'y a-t-il personne pour se mettre en colère?

J'aime beaucoup la poésie de cet auteur, Toon TELLEGEN, ce médecin devenant auteur jeunesse et donnant la voix à de petits (ou gros) animaux. Des petits riens, des petits bonheurs, des petits partages, du quotidien mais aussi ce qui fait le lien, le charme, l'amitié. Je vous donnais là un exemple de sa poésie, "La boîte à fêtes", extrait de "L'anniversaire de l'écureuil" ou là une idée de l'ours glouton, extrait de "Lettres de l'écureuil à la fourmi".
Vous ne serez pas étonné de savoir que le premier livre en ma possession fut celui illustré par Kitty CROWTHER pour qui j'ai une admiration intense, autant pour son art, que pour la sensibilité qu'elle met entre chaque touche colorée et chaque mot. Le premier volet avait été illustré par Alex SCHEFFLER, chacun pouvant être lu de manière complètement autonome, les caractères et les relations entre les animaux s'intensifiant juste au travers de leurs histoires.

© Toon TELLEGEN et Marc BOUTAVANT/ Albin Michel jeunesse


"N'y a-t-il personne pour se mettre en colère?" de Toon TELLEGEN et illustré pour ce troisième volet par Marc BOUTAVANT est une superbe proposition. Il s'agit là de la plus accessible des trois par rapport à la quantité de texte. Ici les chapitres sont plus courts et le sujet aussi permet de s’immerger plus facilement.

Tout le monde dans ce bois est en colère... ou presque. Il y en a pour qui la colère est une seconde nature : le daman est un colère contre le soleil, l'éléphant contre lui-même, le rhinocéros et l’hippopotame mutuellement ou d'une autre manière la musaraigne et le cochon de terre. Le scarabée et le ver de terre font une compétition de colère.
Il y a d'autres animaux (le hérisson ou le grillon) pour lesquels la colère est un mystère à élucider. Il faut l'apprendre, l'acheter à l’écrevisse, la comprendre, la faire sienne. Et puis il y a les animaux qui, par amitié, apprennent aux plus timides à faire venir la colère, aux plus hargneux à la faire partir.
Somptueux chapitre de la musaraigne qui souhaite mettre à bout l'écureuil.

© Toon TELLEGEN et Marc BOUTAVANT/ Albin Michel jeunesse


Les scènettes sont magnifiques et pleine d'humour. Comme toujours Toon TELLEGEN a de la poésie dans les dialogues, une subtilité et une sensibilité poussées, tout est en finesse.
Mais ce qui fait vraiment de ce troisième livre une apothéose est le kaléidoscope des émotions proposées. Les manifestations de colères, d'agacement, de découragement, de mélancolie, de frustration, sont autant dans les propos, les attitudes, les manques de respect que dans une mise en situation, une imagination sur la vie. Il s'agit là d'une vraie grammaire émotionnelle et une éducation à la vie : à la seconde lecture, une manière de reconnaitre, de distinguer, de laisser passer et de faire partir... (c'est comme une manière bouddhiste d'envisager les émotions: la souffrance est au sein même de la vie, les émotions sont une part de nous, doivent être prises en considération, être vécues et s'évacuer comme une gros nuage poussé par le vent... le crapaud est là bien loin de la grenouille, calme et attentive, d'Eline SNEL... mince je devais en parler il y a déjà bien longtemps, ici ou ailleurs!).

© Toon TELLEGEN et Marc BOUTAVANT/ Albin Michel jeunesse


Les illustrations de Marc BOUTAVANT proposent encore là des animaux bien campés, stylisés et très attachants. Mais c'est aussi des mises en ambiances, des doubles pages en clair-obscur, des éléments piquants, éclaboussants, venteux. Au fil des pages, le bois, la mare, les herbes prennent possession des lieux, offrent un paysage mais aussi certaines fois un miroir des émotions. Magnifiques effets de feuilles, de vents, de reflets. Superbement abouti.

mardi 12 novembre 2013

Le grand arbre et autres histoires

Je vais vous parler d'un livre que je n'ai pas. Parce qu'il ne faut surtout pas passer à côté. Il s'agit d'une compilation de 4 histoires écrites et illustrées par Rémi COURGEON:  "Le grand arbre", "Invisible mais vrai", "Trois jours en plus" et "Les cheveux de Léontine". Et il ne faut pas bouder son plaisir quand nous pouvons retrouver 4 récits d'une sensibilité fine pour un prix raisonnable. Les deux premières histoires étaient sorties en petit format souple et peu cher mais là, retrouver aussi deux grands albums déjà édités c'est comme un cadeau.
Alors pourquoi me permettre d'en parler: parce que si vous ne connaissez pas encore Rémi COURGEON, après les prix reçus par son album "Brindille", je ne peux que vous convier à son univers et parce que sur les quatre histoires, j'en ai tout de même 3!

© Rémi COURGEON/ Mango jeunesse

Je ne vous parlerais donc pas de ce fabuleux "Trois jours en plus", mon avis est ici, ni de "Invisible mais vrai" avis là mais du "Grand arbre".

 © Rémi COURGEON/ Mango jeunesse

Un riche monsieur est en voyage d'affaires et survole un magnifique arbre. C'est décidé, il le veut près de sa piscine. Il peut tout acheter alors voici tout un groupe de personnes et de machines en train de déraciner le grand arbre. Oui mais voilà, une de ses racines est soudée à une autre, celle d'un petit arbre, planté chez la voisine, une vieille dame. Pas de souci, on coupe. Non ce n'est pas possible disent les jardiniers. Le secrétaire de l'homme riche tente d'intercéder pour récupérer le second arbre mais pas moyen. L'homme riche se déplace alors lui-même chez la voisine. Il était attendu, elle lui offre le thé et les tuiles aux amandes.
Et l'homme est déstabilisé. Personne ne prend soin de lui. La parole de la femme a coupé la dynamique de vie de l'homme. Pourquoi, comment? Peu importe, c'est l'anniversaire de la dame et l'homme lui demande ce qui lui ferait plaisir: de ré-enraciner le grand arbre. L'homme congédie son personnel et se met à la tâche.

© Rémi COURGEON/ Mango jeunesse

Il y a dans cette histoire un rêve de gosse, inassouvi, un manquement qui, sûrement à force d'être répété, amène une manière de vivre. L'homme riche peut tout acheter mais il semble que le regard de la vieille femme le laisse démuni, désorienté, prêt à nouveau au contact, à l'échange.
Ce pourrait être un conte écologique: le grand arbre est soudé à un autre, il ne sera pas déraciné mais restera dans sa terre d'origine. Au début cela fait un peu penser à "Mia et les Migou" mais non.
C'est une tâche longue, dure, un labeur quotidien, qui pourrait être trivial mais qui n'est là pas, ne l'est plus. Il y a du partage, de la vie. L'homme s'enracine dans ce qu'il aime. Et le dernier coup de fil est magnifique.

© Rémi COURGEON/ Mango jeunesse

Je n'ai pas lu "Les cheveux de Léontine" mais je suis sûr d'y trouver de cette sensibilité aux autres, à la différence, un retour à certaines valeurs. Non, rien de moralisateur, juste un petit encart sur du réactif.
Rajout du 16/04/2015: voici "Les cheveux de Léontine" lu ici.

mercredi 6 novembre 2013

Les mésaventures du gourou Paramarta

Souvent quand nous parlons de sage, nous pensons à une intelligence rare, posée. Nous pourrions croire que le gourou de ce conte tamoul en est un digne représentant. En fait, "Les mésaventures du gourou Paramarta" de Viramamunivar, traduit par Françoise DE VALENCE et illustré par Lydia GAUDIN CHAKRABARTY nous présente un vieil homme bien plus "pétillant", pas malin pour un sou (ou roupie encore moins une pagode). Un livre jeunesse avec une philosophie aussi pour les adultes!
 
© Viramamunivar et Lydia GAUDIN CHAKRABARTY/ Chandeigne

Paramarta est un gourou indien, il tient bien un mata, pensionnat où le suivent 5 disciples, mais son quotidien est ponctué de petits problèmes qu'il va s'évertuer à résoudre à sa manière. Traverser une rivière en prenant compte de l'humeur de l'onde, acquérir un cheval, payer des taxes etc.
Autant dire que chaque difficulté à la base va donner une péripétie d'anecdotes et de bétises. Oui, les pensionnaires, et même leur maître, ne brillent pas par leur sagacité ou leur discernement: ils se comptent sans penser à prendre dans le calcul la personne qui compte, ils achètent un œuf de cheval et quand celui-ci s'écrase au sol ne se rendent même pas compte de leur erreur mais imaginent bien une explication.
Le groupe part de mata en mata et de villages en villages pour mendier et devient ainsi la risée des habitants, les victimes des malhonnêtes et les protégés des braves gens, quoique après une belle petite moquerie. Ce conte en petites histoires est délectable et plein d'humour. Bien-sûr les disciples sont plutôt benêts, d'ailleurs leur nom les prédestine : Nigaud, Bêta, Nunuche, Zozo et Nouille. Chaque situation et personne rencontrée va souligner leur sottise.

© Viramamunivar et Lydia GAUDIN CHAKRABARTY/ Chandeigne

Il est alors question d'une forme d'intelligence, celle du commun ou des leçons de chose (ovipare ou vivipare mais aussi quelques notions communes de physique ou des cela va de soi comme de ramasser ce qui tombe au sol mais pas tout, tout de même, le turban mais sans le crottin de cheval, les vêtements listés mais aussi le brahmane).
Mais les disciples montrent bien là de l'attention, de la tendresse et les rapports humains prennent une place importante. La sottise oui, la malhonnêteté, la méchanceté et l'avarice, mais aussi l'étonnement, la moquerie douce et la compassion pour ce sage et ses disciples.
A travers le conte, la société indienne apparait aussi dans la mendicité, le système de caste avec les brahmanes, le rapport au travail, au respect de l'autorité (au sein d'un couple par exemple) mais aussi les croyances et les prophéties.

© Viramamunivar et Lydia GAUDIN CHAKRABARTY/ Chandeigne

Les illustrations apportent un exotisme et une forme de spiritualité avec ces lignes circonvolantes et les éléments aérés. J'aime aussi ce Paramarta aux grandes oreilles et les yeux écarquillés des disciples et de ceux qui écoutent leurs aventures.

Ce livre jeunesse est ainsi une belle lecture et entre les lignes une relecture de nos qualités, nos défauts et de ce qu'est peut-être la vraie intelligence, celle des rapports humains entre autre.

Merci à l'opération Masse critique de Babélio et aux éditions Chandeigne.

dimanche 22 septembre 2013

Il était une fois... Jihad DARWICHE

En attendant de lire les sagesses et malices d'un certain Nasrredine, je me laisse porter par la voix de son conteur, Jihad DARWICHE...

lundi 5 août 2013

Pense pas bête

"Pense pas bête" de Gwénaëlle BOULET et Anne-Sophie CHILARD, illustré par Pascal LEMAITRE est une petite mine d'or. Ce livre fluo reprend les pages du même nom éditées dans le petit magazine Astrapi. Bien-sûr j'adore et peu étonnant j'y retrouve les réponses ouvertes et toutes les voies possibles des livres Philoz'enafnts dont je vous parlerais dans ce média de manière plus détaillée : normal le conseiller philosophique n'est autre que l'auteur de ces derniers, Oscar BRENIFIER. -Rajout du 11/04/2014: attention le titre et la couverture ont changé, il s'agit maintenant de "Les grandes questions philo des 7-11 ans, Pense pas bête tome 1".

© Gwénaëlle BOULET, Anne-Sophie CHILARD et Pascal LEMAITRE/ Bayard jeunesse

Il reprend en 4 pages plusieurs thèmes abordés dans des ateliers avec des enfants de 7 ans et plus. C'est quoi la honte? C'est beau ou c'est pas beau? Est-ce grave de se tromper? Pourquoi veut-on toujours plus? Trente notions sont ainsi mises en scène. Les possibilités de réponses avec des exemples concrets apportent une réflexion quelque fois elle-même rediscutée. Le texte est très très clair, il n'est pas simpliste, reprend toutes les nuances de réponses et amènent même à certaines conceptualisations. Le propos met en avant une mise en situation immédiate superbement illustrée par de petits personnages. Le concept, la réflexion, le dialogue répondent aussi à un code couleur, permettant de bien suivre.

© Gwénaëlle BOULET, Anne-Sophie CHILARD et Pascal LEMAITRE/ Bayard jeunesse
Le livre est vivant dans sa lecture et même se veut par moment interactif: le jeune lecteur a le choix des réponses, peut aussi la créer.

© Gwénaëlle BOULET, Anne-Sophie CHILARD et Pascal LEMAITRE/ Bayard jeunesse

Pourquoi les parents font-il des enfants? Est-ce grave de se tromper? Pourquoi y a-t-il des chefs? Faut-il toujours obéir? De nombreuses questions amènent aussi concrètement une réflexion sur la vie même des enfants: elles expliquent les règles, les lois, l'autorité naturelle des adultes mais aussi leur permet d'être critique sur leur outre-passements, les dérives de ce que l'adulte leur demande. Le propos présente aussi les erreurs des grands. Sans minimiser les fautes de tous, les réflexions attribuent une explication et un début de dialogue.

© Gwénaëlle BOULET, Anne-Sophie CHILARD et Pascal LEMAITRE/ Bayard jeunesse

D'autres questions amènent vers des réflexions plus scientifiques, spirituelles ou morales: l'homme pas tout-à-fait un animal parmi les autres, la place de la vie sur Terre, la place de Dieu, les sentiments et leurs manifestations (jalousie, amour, orgueil etc...).

Tout n'est pas, pour moi, de la même qualité. Certains thèmes sont succinctement abordés mais cela est peut-être juste le rendu des discussions réelles menées avec les enfants. La réflexion est lancée, les concepts presque abordés. Une valeur sûre!

vendredi 28 juin 2013

Fables, Esope

J'aime l'idée de proposer aussi à mon lutin des classiques. Dans cette optique culturelle, les fables d’Ésope étaient les bienvenues et c'est vrai que cet album propose un beau compromis entre l’illustration et le texte.

© Ésope, Jean-François MARTIN et Jean-Philippe MOGENET/ Milan jeunesse

"Fables, Ésope" illustré par Jean-François MARTIN, adapté par Jean-Philippe MOGENET nous présente ainsi une vingtaine des "premières" fables de l'histoire, celles du philosophe grec ÉSOPE, pour certaines reprises et complétées par Jean DE LA FONTAINE. Bien qu'elles aient survécu par oralité, cette adaptation offre une belle mise en scène du propos humoristique.

Nous découvrons ainsi les premiers duels animaliers: le lièvre et la tortue, le renard et le corbeau, le loup et l'agneau, la cigale et la(les) fourmi(s)...
Sous couvert d'anthropomorphisme animale, il est bien-sûr question des travers humains et d'une critique de la société. La vanité de rats chapeautés, la sottise d'un corbeau tenant dans son bec un morceau de viande, d'un renard goinfre ou d'une tortue inconsciente, l'humilité d'un rat des champs, d'un rat reconnaissant, la méchanceté de certains loups.
Les relations humaines sont ici décrites dans leur rapport de pouvoir, dans une forme de fatalité et de prise de conscience.

© Ésope, Jean-François MARTIN et Jean-Philippe MOGENET/ Milan jeunesse

Le lexique est parfois complexe et l'apport de la morale demande souvent un temps de partage parent-enfant mais (ou bien, ainsi) cet album est à recommander. Ces fables sont effectivement très appréciables pour une lecture enfantine : le texte est court et ne nous emmène pas dans un vieux français et des tournures de phrase complexes comme les offre Jean DE LA FONTAINE. Elles proposent aussi par l'exemple ces morales qui donnent à réfléchir.

© Ésope, Jean-François MARTIN et Jean-Philippe MOGENET/ Milan jeunesse

Le travail de Jean-François MARTIN est très graphique, il offre à ces fables une modernité et une théâtralisation. Et que dire de ses pages, elles sont magnifiques de textures, d'ombres et de couleurs, bonifiées même par le papier gaufré.

Merci à Lily et aux éditions Milan jeunesse.

lundi 10 juin 2013

Une étoile dans le noir

Je voulais en parler il y a déjà quelques mois. Je voulais aller vite parce qu'il s'agit d'un petit trésor et puis je n'ai pas su quoi écrire. Je n'en parlerais peut-être pas mieux maintenant, tant pis, ce sera à vous de découvrir à quel point le livre va loin.

© Lucia TUMIATI et Joanna CONCEJO/ Editions Notari

"Une étoile dans le noir" de Lucia TUMIATI et illustré par Joanna CONCEJO est un livre jeunesse sans en être un. Il en a le format, presque les illustrations (encore que) mais le texte est dense, profond et les mots ont une sagesse.

Le narrateur, un jeune berger s'occupant des chèvres de la famille, nous parle de sa rencontre avec un autre enfant. Un garçon solitaire, avec des frères, vivant dans le même coin mais laissant perplexe, déstabilisant. Mais au fond, c'est un garçon comme lui, non?! Et bien non! Cet enfant semble un peu sot, plus lent, plus "distrait" à moins que ce soit dû à des préoccupations, une gravité d'adulte dans un corps d'enfant.
"Ce garçon qui parle comme un petit vieux me ferait presque rire, si ce n'étaient ces larmes qui lui coulent soudain et me laissent sans voix.
"Salut, je dois partir".
Il ne me répond pas. Il reste sous l'arbre à regarder dans le lointain."

A travers le quotidien du narrateur et ses discussions avec l'autre, un décalage devient flagrant. Les gestes du quotidien n'ont plus cette spontanéité du présent mais semblent juste une étape.
L'injustice de l'enfance, l'obéissance dû aux parents, le rôle parental sont ici sortis de leur résonance singulière pour prendre une autre plus universelle. La temporalité ne semble plus la même. Les actes n'ont plus les mêmes conséquences.

 © Lucia TUMIATI et Joanna CONCEJO/ Editions Notari

Le narrateur est juif, heureux de l'être, de fêter, de suivre les enseignements des rabbins. Il aimerait tout de même un décloisonnement mais son ami, lui, remet même en question l’œuvre de Dieu, parle de la loi juive, la respecte, mais semble vouloir la comprendre et évaluer ses erreurs, ses lacunes, les manquements de l'éducateur religieux.

La rencontre des deux enfants est un choc, une prise de conscience mutuelle.
Le narrateur est insouciant, juste dans l'instant et ces fragilités, situations ou frustrations. L'autre garçon semble responsable de plus que de lui, il est soucieux, sérieux. Il réfléchit à la justice, à la culpabilité, aux victimes et aux autres, au don, à l'amour exempt de souffrance, à l'obéissance attendu des enfants, au cycle de la vie, aux multiples vérités et au chemin guidé par les étoiles.
En observant la vie d'un enfant, l'autre garçon avance dans sa réflexion. Le narrateur lui semble être ici comme un garde fou, il est le témoin du désespoir de son ami et arrive, tant bien que mal, juste une fois à le faire devenir un enfant, juste un enfant, le temps d'un déguisement.
Le narrateur est témoin des fulgurances que son ami a sur l'avenir, d'une certaine omniscience mais aussi de ses premières paroles de sagesse voire même de ses premiers "miracles". Il entrevoit aussi le sacrifice, de Marie sa mère épouvantée, désespérée devant cet acte attendu du Père, de ce fils, conscient de la souffrance et du sacrifice qu'il endurera plus tard...

"Je repense à ses quelques mots et j'essaie de comprendre ce qu'ils voulaient dire vraiment, mais j'ai peur de trop bien comprendre, et donc de grandir trop vite."

© Lucia TUMIATI et Joanna CONCEJO/ Editions Notari

Le travail de Joanna CONCEJO est celui d'un impressionniste, ce sont des gestes, des détails,  des instants. Ils ne peuvent être que cela et plus encore comme le début d'une réflexion personnelle. Ces petits papiers collés avec les dessins monochromes ne sont juste que des pauses, avant de reprendre.
***
Bien-sûr il s'agit d'une enfance particulière, celle d'un homme destiné à être l'étoile dans le noir de beaucoup d'autres, vous l'aurez compris.

Merci infiniment aux éditions Notari pour votre confiance.

lundi 6 mai 2013

Le pays de Jade (ou un peu de l'Atlas d'Orbae... avant le Secret)

Je n'ai pas encore acheté "Le secret d'Orbae" de François PLACE et pourtant je suis tentée... j'aime beaucoup les propositions de cet écrivain. J'avais un doute aussi: est-ce la réédition de son "Atlas des géographes d'Orbae", une suite, un extrait? Je suis encore dans le doute. En attendant, et parce que je n'ai pas encore parlé de cet atlas, en voici un extrait qui avait été publié seul...
L'atlas est en fait le résultat de 26 présentations de monde, de pays, de cultures. A chaque lettre une histoire et une géographie. Le livre est en fait constitué de 3 tomes: "Du pays des Amazones aux îles Indigo", "Du pays de Jade à l'île Qinookta" et " De la Rivière Rouge au pays des Zizotls". "Le pays de Jade" correspond donc à la géographie du "J". Je n'ai que les deux derniers pour l'instant.

© François PLACE/ Casterman

L’Empereur du pays de Jade est en séjour dans son pavillon d'été et, une nouvelle fois, la pluie l'indispose. Les astrologues responsables du choix des régions ensoleillées ont failli et se retrouvent punis. Le troisième astrologue de la cour, Han Tao, le plus jeune, est dépêché pour trouver la raison de leurs erreurs et ainsi sauver sa tête et celles de ses anciens maitres.
Il part dans les contrées du pays de Jade aidé d'un domestique. Ils parcourent la forêt des pins rouges et se font guider par les moines Boules de feu, passent le Col des cinq grimaces et ainsi découvrent peu à peu ce qui est arrivé.

Le voyage dans ce pays aux traits infiniment asiatiques est très plaisant. Nous pouvons y retrouver certains codes, vestimentaires, d'autorité des dignitaires mais aussi culturelles (le thé juste dans une illustration... pour que vous l'imaginiez mieux j'ai dû faire un zoom, vous comprendrez au "chapitre illustration", mais aussi des lettrés avec ce vieux peintre potentiellement influencé par le Moine Citrouille amère).

© François PLACE/ Casterman

Dans cette quête, presque une enquête, Han Tao le jeune astrologue agit avec raison, sans dispersion ni précipitation. En cela il est serein comme un disciple des spiritualités asiatiques mais aussi concentré et montre les relations que les hommes ont avec la nature et l'harmonie à préserver.
Et bien-sûr la fonction de "Chercheur de soleil", lecteur du vol des oiseaux-soleil, est une pure merveille.

Comme toujours les illustrations de François PLACE sont à l'encre et rehaussées de couleur. Il y a une sorte d'influence asiatique concernant le choix de ses pages entières: ce sont à chaque fois des paysages, magnifique tableau ancrant le récit dans une flore et une géologie, où les personnages sont tout petits et sans réel expression faciale. J'y retrouve aussi des influences des peintres botanistes ou explorateurs, gageant sur l'ensemble et presque une réalité du rendu.

© François PLACE/ Casterman

François PLACE a toujours le pouvoir de nous faire voyager, ici comme dans d'autres propositions, nous suivons par l'histoire les traces d'une civilisation. J'aime ce côté spatiogène ("Les récits d’espace créeraient les espaces dans lesquels se meuvent les protagonistes et les personnages secondaires. Les récits seraient donc spatiogènes si l’on me permet ce néologisme bâti à partir du nom latin spatius/étendue, espace et du mot latin et grec genesis / naissance, formation [...] hypothèse intéressante, théorisée par Michel de Certeau" extrait du blog Les territoires de l'album, proposition écrite autour des géographes d'Orbae). Il créé ainsi une aventure, un voyage et une exploration presque scientifique (un peu d'ethnologie fictive et de botanique ou zoologie par exemple).
Magique!

N'hésitez pas à acquérir l'atlas, comme de petites nouvelles d'aventure... en attendant le secret. Et à relire "Les derniers géants" qui, depuis, a reçu un prix.

mardi 30 avril 2013

Au cochon porte-bonheur

J'aime bien les éditions Picquier jeunesse. A chaque fois c'est une promesse, et d'exotisme (Asie principalement) et d'une certaine sagesse toute orientale. "Au cochon porte-bonheur" de Kim JONG-RYEOL et illustré par Kim SUK-KYEONG est une belle petite fable satyrique.

© Kim JONG-RYEOL et Kim SUK-KYEONG/ Picquier jeunesse

Les habitants de la ville d'Azalée sont surexcités. Une nouvelle boutique va bientôt ouvrir. Elle a comme enseigne un cochon en redingote et tient des promesses dignes des meilleurs bonimenteurs. "Azaléens! La chance vous attend au Cochon porte-bonheur. Venez nombreux et emportez l'article de votre choix sans débourser un sou. Parole de Cochon porte-bonheur!".
Tout le monde en parle et personne ne sait vraiment de quoi il s'agit... l'attente et le coup de pub créent une effervescence. A l'ouverture, une file de personnes attend tant bien que mal à la porte: seuls les dix premiers seront servis chaque jour.
Même pour aller à l'école, le garçon narrateur est obligé de faire un grand détour. La ville est près d'imploser. Et quand le magasin ouvre ses portes le premier matin, les referme sur les chanceux et les réouvre le soir, c'est encore pire. Le bruit court que les clients ont été comblés dans leurs attentes: le fer à repasser magique du roi d'Arabie repassant un habit à jamais impeccable pour le teinturier, une casserole de la dynastie Ming pour ne préparer que des plats succulents etc....
Tous les habitants veulent aussi un objet magique, même les enfants. Le vélo magique de Fifi Brindacier sans roue est tout de même bien tentant. La queue devant la boutique s'allonge, les habitants campent devant l'entrée, les voisins des villes alentour arrivent aussi. C'est la pagaille.

Mais bon, le mystérieux propriétaire du Cochon porte-bonheur semble honnête, ses clients repartent avec le sourire. Mais à bien y regarder, le narrateur se méfie... touts les chanceux attrapent, justement, un drôle de sourire. Sa mère, aussi influençable que les autres, est revenue avec un vase magique.
" - Tu vois, je ne mentais pas! dit ma mère en battant des mains.
Je la regarde, consterné: son nez s'est retroussé, le bout s'est aplati. Mon père se rend compte alors que quelque chose ne tourne pas rond. Il la dévisage.
- Qu'est-ce qui est arrivé à ton nez? On dirait un groin de cochon."
Et voilà, les chanceux se transforment progressivement en cochon... mais malgré une première impression, les autres habitants ne se rendent compte de rien. Et parmi les habitants cochons, un vrai cochon en redingote se promène dans une brume épaisse.
Le narrateur n'a pas d'autre choix que d'entrer dans la boutique pour parler au propriétaire... les habitants cochons ne sont plus que des cochons à amener dans une ferme.

© Kim JONG-RYEOL et Kim SUK-KYEONG/ Picquier jeunesse

Toute l'histoire parle de l'envie, de l'insatisfaction, de la convoitise en chaque homme. Loin de se raisonner, ils sont là tous perdus. Et pourtant la société change doucement mais aussi par épisodes de folie. Mais personne ne voit. Quelques enfants oui mais encore faut-il qu'ils aient des valeurs fortes et non matérialistes.
La rencontre entre le propriétaire du cochon porte-bonheur et du narrateur est magnifique. L'intérêt porté l'un à l'autre, le choix des portes-bonheurs et le postulat de costume d'un pays à un autre.
Et puis la question reste entière: peut-on aider des personnages aussi influençables?

Les illustrations de Kim SUK-KYEONG ponctuent le texte et apportent un malaise avec ce sourire énigmatique et les cochons qui prolifèrent.