Affichage des articles dont le libellé est JC Lattès. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est JC Lattès. Afficher tous les articles

lundi 19 octobre 2009

Le bonheur des petits poissons


Simon LEYS, dans ses chroniques littéraires, prend à part la culture, la digère et se la réapproprie avec sagacité et pertinence. Il est vrai que l’auteur fait continuellement références aux écrivains, philosophes ou artistes et que pour comprendre en profondeur sa position il nous (me) faudrait chercher plus loin. Seulement, la juxtaposition des pensées d’autrui se mêle à la qualité de la réflexion de LEYS. J’ai pris un malin plaisir à cette lecture de "Le bonheur des petits poissons, Lettres des Antipodes".



D’une part, car il marque un reflet de certaines de mes préoccupations du moment : il ne faut pas oublier que Simon LEYS, ou Pierre Ryckmans, sinologue, est aussi connu pour ses traductions d’artistes chinois, et en cela, je retrouve des prolongements à mon billet sur la pensée avant l'action de peindre. J’ai encore plus envie de m’offrir « Shitao : Les propos sur la peinture du moine Citrouille-amère », dans mes mains un jour et reposé, repris un autre jour et encore reposé.
Mais aussi, parce que ses « lettres aux antipodes », courtes, rappellent une méditation sur la création tout entière. Loin des sentiers battus, cette lecture est salutaire, elle fait le pont entre toutes les formes de création (musicales, littéraires ou artistiques) et allie pensées occidentales et asiatiques. Quelques anecdotes, des incongruités prises ici et là, rendent vivant le rapport de la création au réel : du bon goût, apanage des personnes sensible au beau et non à la proximité créative, des rapports vitaux des écrivains à leurs critiques littéraires (comme une femme nue offerte à la vue, même laide, l’on se surprend à désirer la regarder), aux vies des écrivains non décalquées dans leurs œuvres, en passant par le manque d’inspiration. Soit la recette d’Hemingway, « écrire chaque jour quelques lignes comme on tire de l’eau d’un puits ; après un seau, disait-il, la nappe souterraine reprend son niveau. Mais si vous pompez trop d’eau d’un coup, vous risquez de vous retrouver à sec. » Qu’il est bon de suivre l’auteur dans son plaidoyer pour la lecture salvatrice de romans. Œuvre d’imagination mais aussi œuvre d’un historien du présent, LEYS nous rappelle avec une joie communicative ce qui est sain en considérant, à juste titre, que déjà la conscience humaine est une maladie : « Ce que je voulais souligner est simplement ceci : notre équilibre intérieur est toujours précaire et menacé, (…) et finalement c’est peut-être un personnage de Mario Vargas Llosa qui a donné la meilleure description de notre commune condition : « La vie est une tornade de merde, dans laquelle l’art est notre seul parapluie. » »




Lire d’un seul tenant est jouissif, je n’ai qu’une seule envie, reprendre la lecture pour tous les apports de cet auteur : sa magnifique éloge de la paresse loin de l’oisiveté pourtant ou encore sa philosophie de vie : « Samuel Butler compare la vie à un solo de violon qu’il nous faut jouer en public tout en apprenant la technique de l’instrument au fur et à mesure de l’exécution. » et « quiconque, en fin de parcours, a le sentiment d’avoir réussi sa vie, ne devait pas avoir visé bien haut au départ. » ou encore toutes les miscellanées sur les écrivains, musiciens ou artistes évoqués, ses envies de fumer rien que parce que c'est interdit (et bien plus que cela).

livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com


Un superbe billet sur les compétences de ce sinologue et un retour sur ce livre, c'est ici sur le blog de Littérature chinoise & traduction. Vous y trouverez les noms des artistes chinois cités et la mentalité de cet auteur. De quoi donner envie d'aller encore plus loin.... mais oui j'ai maintenant « Shitao : Les propos sur la peinture du moine Citrouille-amère ".

mercredi 23 septembre 2009

Les heures souterraines


Je lis, beaucoup, et pourtant les chroniques ne suivent pas. Manque de temps entre autres. Il y a certains livres qui me tombent dans les mains comme cela en ce moment, peu choisit et pourtant j’y retrouve une lecture entre les lignes toujours constructives. Le roman de Delphine de VIGAN, « Les heures souterraines » apporte une vision pertinente et noire du monde de l’entreprise. Moi qui ai quitté la mienne et lui trouvais des failles de communication et une violence souterraine (et aérienne), j’ai été servi par le récit.


Mathilde et Thibault sont deux personnages en prise à deux autres, désincarnés et si présents, si source de violence : Paris et le monde de l’entreprise.
Mathilde était, il y a encore 6 mois, une femme épanouie dans son travail avec un poste à responsabilité. Thibault avait choisit de ne pas rester médecin de campagne et était arrivé très vite dans la capitale pour se confronter à la misère et aux humeurs physiologiques. Il était passionné par cette ville grouillante et cet accaparement par le travail.
Et puis soudainement, ou par un déroulement du temps anodin, la situation devient plus grave, la violence du quotidien, sourde au départ, devient réelle. « Les heures souterraines » prennent consistance pour donner une pesanteur. *source métro parisien

L’entreprise brise peu à peu Mathilde. Ce système de fonctionnement, clos, aux conventions de communication, l’enserre comme élément perturbateur à la productivité. L’efficacité professionnelle et l’hypocrisie confortable ont, un jour, trouvé une faille humaine et un chef va l’utiliser pour anéantir ce qui a fait revivre Mathilde. Les pertes de repères professionnels se suivent, de détails, ils deviennent un engrenage déshumanisant où le silence et la honte sont les premiers maillons.
De son côté, Thibault se retrouve confronté aux misères, isolements, petits et grands maux des hommes en ville. Toujours sur la brèche, en action ou dans les embouteillages, entouré de bruit, il sillonne Paris : réseaux de routes, logements en pagaille et pourtant solitude. Avec le temps et ce rendement horaire obligatoire, les relations humaines lui manquent, de celles qui stabilisent, apaisent, soutiennent. Son amour du moment manque de cette consistance, l’échange de fluides ne règle pas ce qu’il aurait pu prendre pour un décalage de rythme, de langage. Il reste maladroit de n’être pas incarné en dehors d’un lit.
La ville et l’entreprise ne permettent plus cette récupération corporelle qui donne envie d’un autre jour. Le temps défile comme les jeux de cartes personnifiés que s’échangent les mômes et au fur et à mesure, Mathilde et Thibault se perdent.
Il y a un espoir, que quelqu’un quelque part soit là pour eux. Peut-être qu’aujourd’hui, en ce 20 mai, ils peuvent se rencontrer, choquer leur épuisement, leur absence à eux-mêmes, pour revenir. « Quelqu’un qui comprendrait qu’elle ne peut plus y aller, que chaque jour qui passe elle entame sa substance, elle entame l’essentiel. » Peut-être que ce manque, un deuil ou des doigts en moins, va les rapprocher, les faire se reconnaître, pour ne plus se définir « par la soustraction » mais par le soutien, la compréhension, l’adjonction de présence chaleureuse.
Ce roman fait la part belle à tous ces éléments qui perturbent le droit file des jours. Pièces à éliminer d’une entreprise qui n’a plus le temps de s’intéresser aux états d’âme, qui, à certains moments, pour certains êtres, devient une « mise à l’épreuve de la morale ». Personnes en détresse comme une galère médicale, comme perte de temps dans les transports. La déshumanisation est partout et les espoirs sont fugaces. « - Croyez-vous qu’on est victime de quelque chose comme ça parce qu’on est faible, parce qu’on le veut bien, parce que, même si cela parait incompréhensible, on l’a choisi ? Croyez-vous que certaines personnes, sans le savoir, se désignent elles-mêmes comme des cibles ?
(…)
- Je ne crois pas, non. Je crois que c’est votre capacité à résister qui vous désigne comme cible. »
On aimerait croire que Mathilde et Thibault se rencontrent, même tardivement même si « Les gens gentils sont les plus dangereux. Ils menacent l’édifice (…). »
« Ce blog a décidé de s'associer à un projet ambitieux : chroniquer l'ensemble des romans de la rentrée littéraire ! Vous retrouverez donc aussi cette chronique sur le site Chroniques de la rentrée littéraire qui regroupe l'ensemble des chroniques réalisées dans le cadre de l'opération. Pour en savoir plus c'est ici. »

Ce billet est une reprise de celui fait sur mon blog principal