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mercredi 15 octobre 2014

"Bien, où en êtes-vous avec l'Effacement?" - L'étrange vie de Nobody Owens




"Bod avait espéré qu'il ne lui poserait pas cette question.

- Pas mal, dit-il. Enfin. Vous voyez, quoi.
- Non, maître Owens. Je ne vois pas. Faites-moi donc une petite demonstration.
Bod se sentit accablé. Il inspira un grand coup et fit de son mieux, les yeux mi-clos, pour essayer de disparaitre.
Mr Pennyworth ne fut pas ravi de sa prestation.
- Nul. Vous n'y êtes pas. Vous n'y êtes pas du tout. Flotter et s'effacer, mon garçon, ainsi que font les morts. Flotter entre les ombres. S'effacer de la conscience. Essayez encore.
Bod essaya plus fort.
- On vous voit comme le nez au milieu de la figure, s'énerva Mr Pennyworth. Et votre nez est particulièrement visible. Tout comme le reste de votre visage, jeune homme. Tout comme vous. Au nom de tous les saints, videz votre esprit. Maintenant. Vous êtes un chemin désert. Vous êtes une porte ouverte sur le néant. Vous n'êtes rien. Les yeux ne vous voient pas. Les âmes ne vous perçoivent pas. Là où vous êtes, il n'y a rien ni personne.
Bod fit encore un effort. Il ferma les yeux et s'imagina disparaîre dans la maçonnerie tachée du mur du mausolée, devenir une ombre dans la nuit et rien de plus. Il éternua.
- Lamentable, soupira Mr Pennyworth. Absolument lamentable."

(extrait de "L'étrange vie de Nobody Owens" de Neil GAIMAN, illustration de Dave McKEAN pour le livre)

mardi 9 mars 2010

Le sauvage

En très bonne compagnie, au rayon jeunesse, nous avons craqué l’une et l’autre sur deux livres différents. J’avais vu une couverture, lu la quatrième de couverture, et pris l’exemplaire sûr d’y trouver mon compte.

©David ALMOND et Dave McKEAN/Gallimard Jeunesse


« Le sauvage » de David ALMOND, illustré par Dave McKEAN
est un coup de fouet, un coup de hache, un coup de cœur. Le propos est dur (mais pas tant), l’illustration extrême mais il faut oser lire page après page.

Blue est un garçon qui vient de perdre son père d’un arrêt cardiaque. La psychologue scolaire demande alors à l’enfant d’écrire ce qu’il ressent face à ce deuil. Rien ne sort, ni par la bouche ni par la main. Blue est dans une famille à la sensibilité sans faille. Ses parents l’aident, le soutiennent, lui apportent réconfort et amour. La mère, restée seule, est toujours aussi présente et attentionnée.
Mais les mots ne viennent pas pour décrire cette horreur, cette « p. d’horreur ». Un jour, Blue se met à écrire une histoire (quelques morceaux présents avec l’orthographe et la grammaire d’origine). Pas de celles qui n’ont aucun lien avec la réalité, trop mièvres : « Moi, ce que je voulais, c’était du sang, des tripes et de l’aventure, et c’est ce que j’avais imaginé. » Le sauvage nait de sa plume, un enfant vivant dans les bois, de rapines, de liberté, de meurtres. Et grâce à cette histoire qui prend vie, Blue exprime son agressivité, sa haine, son envie d’être ailleurs.

©David ALMOND et Dave McKEAN/Gallimard Jeunesse


Il est question de cette communication qui peut péricliter même dans une famille extrêmement attentive. Un enfant qui ne sait plus dire ou qui ne veut plus pour ne pas surcharger de peine
C’est aussi un livre sur l’agressivité des enfants. Agressivité « ordinaire » d’un petit tyran d’école ou agressivité meurtrière, de survie, de haine contre la vie et les hommes. J’ai beaucoup aimé ce regard sur l’agressivité comme une inadaptation, une faiblesse, une jalousie. J’ai aimé cette autre pour ce que l’enfant a en lui sans jamais pouvoir assouvir sa haine, sa violence, pour contrecarrer celle qui vient de la vie, celle qui peut venir des adultes (même si ce n’est pas le sujet du livre).
Le deuil est aussi, bien sûr, au centre du livre. Et avec nuances, nuance des souvenirs, présents et nombreux auxquels on peut se raccrocher, si infimes qu’ils ne seront pas une frustration. Ce deuil de l’entre-deux, d’un enfant, qui a profité de son père mais pas assez pour savoir ce qui aurait pu advenir. Ce travail de deuil, comme une reprise au goût de la vie, aux petits bonheurs. Le sauvage va découvrir la dualité des hommes et l’intérêt de certains. Un bonheur comme de la joie, un pique-nique et de la danse. Le langage a aussi beaucoup de place, avec les poèmes : « Bien sûr, le sauvage n’avait pas de mots, il bredouillait, grondait ou haletait, il ne connaissait rien aux mots. Comment il aurait pu ? Pourtant il commençait à apprendre.»
Et puis enfin ce transfert, cette voix extérieure lors d’une lecture à voix haute, qui permet de dire ce que nous avons au fond de nous. Une offrande à la famille.

©David ALMOND et Dave McKEAN/Gallimard Jeunesse


Et que dire des illustrations de Dave McKEAN. Il reste fidèle à lui-même. J’ai de lui de nombreux artbooks en anglais reprenant ces petits tiroirs de curiosités, ces montages photographiques, à la fois glauques, pertinents, dérangeants et si interrogateurs. Ces dessins sont aussi « chargés » de double sens adulte. Le sauvage est vraiment cruel, presque métamorphosé en cauchemars. J’avais pris quelques illustrations de cet artiste ici et là. Allez donc voir son site.

Un avis pertinent chez Claire ici.