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mardi 30 janvier 2018

"Les tulipes ont eu leur heure de gloire et se meurent, elles laissent tomber leurs pétales un à un, comme des dents." - La servante écarlate


"Bon. Puis nous avons eu les iris, dressés superbes et dignes sur leurs hautes tiges, comme du verre soufflé, comme de l'eau pastel momentanément gelée en éclaboussures de couleur, bleu pâle, mauve pâle, et les plus sombres, velours et pourpres, oreilles de chats noires au soleil, ombre indigo, et les cœurs de Jeannette, de forme si féminine que c'est surprenant qu'on ne les ait pas arrachés depuis longtemps. Il y a quelque chose de subversif qui se dégage du jardin de Serena, l'impression que des choses enterrées remontent et éclatent, sans paroles, à la lumière, comme pour montrer du doigt, et dire: Tout ce qui est réduit au silence clamera pour être entendu, même en silence. Un jardin à la Tennyson, lourd de senteurs, languide, le retour du mot pâmoison. La lumière du soleil se répand sur lui, certes, mais la chaleur monte aussi des fleurs elles-mêmes, on la sent: c'est comme si l'on tenait la main à deux centimètres au-dessus d'un bras, d'une épaule. Le jardin respire dans la chaleur, hume ses propres effluves. Le traverser, ces jours-ci, à l'époque des pivoines, des mignardises et des œillets, me fait tourner la tête.
Le saule a revêtu son plus beau plumage, et n'aide guère, avec ses murmures insinuants Rendez-vous, dit-il, terrasses; les sifflantes me remontent l'échine comme un frisson de fièvre. La robe d'été bruisse contre la chair de mes cuisses, l'herbe pousse sous mes pieds, aux coins de mes yeux il y a des mouvements dans les branches: plumes, volettements, trilles, arbre devenant oiseau, métamorphose devenue délire. Les déesses peuvent exister et l'air exsude le désir. Même les briques de la maison s'adoucissent, deviennent tactiles. Si je m'appuyais contre elles elles seraient chaudes et élastiques. C'est surprenant, ce que la frustration peut faire."
("La servante écarlate" de Margaret ATWOOD, éditions Robert Laffont; tableau de John William WATERHOUSE)

mardi 14 juin 2016

"Combien de temps faut-il donc au monstre pour découper ce gâteau?" - De l'autre côté du miroir et ce qu'Alice y trouva

"A ce moment précis, le combat s'interrompit, et le lion et la licorne s'assirent, haletants, tandis que le roi annonçait: "Dix minutes de trêve; que l'on serve la collation!"
[...]
Alice s'était assise au bord d'un ruisseau, le grand plat posé sur les genoux, et elle sciait avec ardeur le gâteau à l'aide du couteau à découper. "C'est exaspérant! répondit-elle au lion (elle commençait à s'habituer à s'entendre appeler le "monstre"); j'en ai déjà découpé plusieurs tranches, mais elles se recollent aussitôt."
"Vous ne savez pas comment il faut s'y prendre avec les gâteaux du miroir, fit remarquer la licorne. Faites-le circuler d'abord et découpez-le ensuite."
Cela semblait absurde, mais Alice, obéissante, se leva, fit circuler le plat, et le gâteau se divisa de lui-même, cependant, en trois morceaux. " A présent, découpez-le", dit le lion, tandis qu'elle regagnait sa place avec le plat vide.
"Je le déclare, cela n'est pas juste! s'écria la licorne, tandis qu'Alice assise, le couteau à la main, se demandait avec embarras comment elle allait s'y prendre. Le monstre a donné au lion une part deux fois plus grosse que la mienne!
"Elle n'en a pas gardé pour elle, en tous cas, dit le lion. Monstre, aimez-vous le gâteau?"

(extrait de "De l'autre côté du miroir et ce qu'Alice y trouva" de Lewis CARROLL, illustration de John TENNIEL, Robert Laffont)

mardi 1 décembre 2015

Un bob bleu rayé de blanc - Un minuscule inventaire

"C'est mon premier ami, je crois.

Bien sûr, il y a les copains d'enfance, tous ces gens avec lesquels on grandit et qui déteignent sur vous. Les camarades de classe ou de bâtiment avec lesquels on joue au foot dans la cour ou au croquet sur des terrains de fortune, ceux avec lesquels on monte dans les marronniers et on court sur les corniches.
Bien sûr, je me souviens de tous leurs noms et des moments que nous avons passés ensemble. Mais je me souviens aussi de l’imperceptible éloignement, de réflexions lancées par ces prétendus amis et qui, sans raison apparente, se mettent à se heurter aux toutes premières convictions faites de relents de séries télévisées et de premières lectures. Non, je ne pense pas que Danny Wilde soit plus fort que Brett Sinclair dans Amicalement vôtre. Non, je ne pense pas que lire des histoires, ce soit uniquement pour les filles. Non, je ne pense pas que Rocheteau soit le meilleur joueur de Saint-Étienne. Je ne crois pas non plus que la musique, ce soit sans réelle importance.

Une affirmation progressive.

[...]
Un samedi, c'est le mois de juin - Christian Lapierre m'a demandé si je voulais aller au lac en vélo. Nous avons fait quinze kilomètres sous un soleil de plomb. Il porte une sorte de bob bleu rayé de blanc, ce serait ridicule sur la tête de n'importe qui d'autre, mais sur lui, c'est élégant."

(extrait de "Un minuscule inventaire" de Jean-Philippe BLONDEL, éditions Robert Laffont)

samedi 17 août 2013

Collection de jardins peints

"A l'époque de [James] Cuninghame [au XVIIIe siècle], voyager en Chine était un peu plus facile pour les étrangers que cela ne devait le devenir plus tard: lors de sa première visite, il avait eu la bonne fortune de passer plusieurs mois dans le port d'Amoy. Là, il avait découvert que les peintres chinois étaient exceptionnellement doués pour la description réaliste des plantes, fleurs et arbres: une chance pour lui car, en ce temps-là, personne ne pouvait espérer rapporter par la mer de la Chine en Europe des spécimens vivants; l'ambition des collectionneurs était plutôt d'amasser des provisions de graines et d'assembler des "jardins secs". Auxquels Cuninghame avait ajouté un autre genre de collection, le "jardin peint": il était rentré en Angleterre avec plus de mille tableaux. Ces illustrations avaient suscité beaucoup d'admiration tout en soulevant une bonne dose de scepticisme - à des yeux habitués à la flore européenne, il avait paru plus plausible, sinon impossible, que des fleurs d'une si extravagante beauté puissent exister. Certains soutenaient que des fleurs peintes étaient l'équivalent botanique des phénix, licornes et autres créatures mythiques. Bien entendu, ils se trompaient: en temps voulu, le monde entier verrait que la collection de Cunighame avait contenu les images des plus célèbres fleurs que l'on recevrait de Chine - hortensias, chrysanthèmes, prunus, pivoines, les premières roses remontantes, l'iris panaché, d’innombrables gardénias, primevères, lys, hostas, glycines, asters et azalées."
(extrait de "Un fleuve de fumée", Amitav GHOSH)

vendredi 17 septembre 2010

L'usage du monde

"Seuls les vieux ont de la fraîcheur, une fraîcheur au second degré, conquise sur la vie."

*source photo Izis Immigrés du Banat yougoslave en France (vers 1949-1950)

"Ici la nature se renouvelle avec tant de force que l'homme, à côté, paraît sans âge. Les visages durcissent et s'altèrent tout de suite, comme des coins enfoncés au cœur de la bagarre: tannés, cicatrisés, labourés par la barbe, la variole, la fatigue et le souci. Les plus tranchants, les plus beaux, même ceux des gosses, sont comme si une armée de bottes avait passé dessus. Jamais on ne voit, comme chez nous, de ces visages lisses, ruminants, inexistants à force de santé et sur lesquels tout reste à inscrire."
(extraits de "L'usage du monde" de Nicolas BOUVIER)

mercredi 23 septembre 2009

Comment aimer un enfant

"L'enfant "commode" c'est le rêve de l'éducation contemporaine: pas à pas, avec méthode, elle tâche d'endormir, d'étouffer, de détruire tout ce qui fait sa volonté, sa liberté, la force morale de ses exigences et de ses aspirations.
Bon, obéissant, gentil, facile... Pense-t-on jamais à cet homme veule, lâche et faible qu'il risque de devenir?"
(extrait de "Comment aimer un enfant" de Janusz KORCZAK, écrit en 1915)