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mardi 11 janvier 2011

Journal d'un apprenti moine zen

© SATÔ Giei/ Picquier

"Journal d'un apprenti moine zen" de SATÔ Giei est un carnet de bord d'un véritable moine. Il s'agit d'un témoin fort de ce qui se passait au sein même des temples bouddhistes japonais en 1940.
Ce sont comme de petites "anecdotes" (à ne pas prendre au sens anecdotique mais biais, pan d'histoire) proposées par thème qui se lisent avec facilité, une double page par focus avec à chaque fois une illustration de l'auteur pour illustrer le propos.

L'auteur présente cette vie monastique avec ses conditions d'entrée et de sortie, l'une et l'autre pas évidente, la première faite de mises à l'épreuve sur plusieurs jours, la seconde d'une honte possible ou liée aux conditions de vie, saisonnalité et fonction au sein de la communauté.
Mais c'est bien le privé d'un temple qui nous habitons pour un temps. Sa temporalité: au quotidien, au fil des heures et des saisons, en prise aux conditions de vie "prière", "propreté des lieux", "mendicité", "remerciements", "événements historiques". Son paradoxe: une négation de la différence individuelle dans les travaux communs, les rituels et le quotidien, un don de soi personnel dans les services rendus et une apogée de son individualité dans le chemin spirituel. Sa dureté: labeur journalier, temps prédéfini (surveillé et soumis à "châtiment") de prière, abnégation du corps (dans la vêture comme dans la rudesse des poses de méditation, contre-carrée par des temps de repos, des temps de marche méditative ou de très peu nombreuses fêtes explosives). Ses temps forts: méditations, prières, repas, entretiens journaliers très durs avec le maître, mendicité, sorties.
Le chemin du "un sui" (nuage et eau, nom désignant le moine zen) est long, épuisant, exigeant, âpre. Mais ce dénuement est aussi accompagné d'une grande joie de vivre, d'une communion, d'un partage. Nous découvrons de nombreuses voies du bouddhisme zen (de celles que je repère, béotienne que je suis en la matière) : ne s'attacher à rien, n'attendre rien pour mieux avancer, le corps délié des conjonctions superficielles avec des besoins juste satisfaits, une exigence de dureté voire même de souffrance, un caractère exempt de colère, l'éveil, les réflexions ou plutôt absence de réflexion mais bien vie présente autour des koans (questionnements élévatoires aux limites de l'absurde) et aussi incroyable qu'il n'y paraisse la possibilité de vice pour ne pas contrecarrer l'aversion de l'hypocrisie humaine.
Ce sont les pas à pas, les moments phares, les interactions qui sont présentés encore plus que le cheminement spirituel. C'est aussi leur rapport aux autres, extérieurs au temple, relation de survivance, relation spirituel (ou de foi), relation de communauté etc...
Les repas, le thé, ont aussi une part belle, autant dans la frugalité et l'éveil à la concentration que dans les exceptions aussi particulières. J'en parle un chouïa là.


© SATÔ Giei/ Picquier

Autant dire que ce livre offre une bien belle ouverture sur leur quotidien, en nous proposant aussi cette authenticité (merci aussi au traducteur d'avoir laissé le vrai lexique japonais). Une manière de relativiser par rapport à nos vies.

dimanche 31 janvier 2010

Vie et passion d'un gastronome chinois


J’avais très envie de le lire ce petit Wenfu LU, « Vie et passion d’un gastronome chinois » pour plus d’une raison.

Envie de partir dans une Chine de l’intérieur, avoir l’impression d’être dans la peau d’une expatriée au cœur du peuple, comme une Fabienne VERDIER ou ma mère, expatriée 2 ans dans un quartier populaire de Shangaï. Envie de parler de gastronomie, d’aliments, de produits consommables et puis envie de redéfinir ce qu’est la gastronomie par rapport à l’alimentation.
Mes attentes étaient peut-être trop importantes, j’ai été un peu déçue.

Il est question d’un duel entre deux hommes, Gao Xiating et Zhu Ziye, sur 40 ans (1930/1970) dans un village du Suzhou. Apposition et opposition de deux conceptions de la Chine politique et des plaisirs comme ceux gustatifs que peut être la gastronomie.



*source village préservé de Suzhou

Le roman nous ramène bien dans ce village de la Venise orientale, avec une vraie distinction entre les niveaux et conditions de vie différents des bourgeois et des autres. Le rapport différent au travail bien sûr mais aussi, et surtout ce qui fait l’originalité de l’histoire, un rapport différent au superflu, au bonheur personnel, individuel et non communautaire : la nourriture. Il y a cependant de nombreux faits politiques, révolutionnaires, importants mais pesant quelques fois trop par rapport à mon attente de redéfinir l’alimentation comme plaisir, survivance ou affront politique. Gao, élevé près de ce Zhu Ziye, répond, enfant, à toutes ses demandes de courses alimentaires, petits encas de gourmet, et dépend aussi de sa générosité. Il en ressort une haine de la bourgeoisie, de cette dépendance financière, de cette considération du travail malmenée et aussi de tous les loisirs inaccessibles au petit peuple.
Les moments de gastronomie pure sont un vrai délice d’exotisme et d’astuces ancestrales pour bien cuisiner. Au départ, nous suivons les vues du gourmet, gourmant Zhu Ziye, par l’hostilité de ce Gao adolescent, puis de ce Gao, devenu restaurateur par un malencontreux concours de circonstances. Les professionnels de la cuisine partent et laissent la place à une alimentation de travailleurs, avec les plats qui tiennent au corps. « Le prix que l’on attache au féculent, considéré comme fondamental parce que véritablement nutritif, en regard de celui des plats d’accompagnement conçus comme des faire-valoir moins nécessaires, se perçoit avec acuité dans la question que l’on vous pose souvent à la fin d’un repas : « Combien de mesures de riz as-tu mangées ? »
En revanche, au plus haut niveau de la gastronomie, cet ordre semble s’effondrer. Un banquet se compose de nourritures « secondaires » auxquelles leur nombre, leur diversité et leur abondance donnent le premier rôle. Elles deviennent des plats de résistance dont on doit se rassasier, alors que le riz dans un renversement des valeurs est servi en fin de repas et n’est pas consommé. Y toucher serait une insulte pour votre hôte et signifierait que le festin est médiocre. »

Puis par retour politique et considération philosophique, un retour aux traditions et à la qualité. Les extraits sont merveilleux : l’adjonction de sel, la cuisson raffinée des nouilles

*source peinture d'un marchand ambulant de soupes aux nouilles, Chiu Hsi-hsun, prise ici (où vous retrouverez un très bel article sur cet artiste de l’asphalte)

et l’apaisement par le repas sont repris sur ce site (lien que je vous laisse suivre avec la quatrième de couverture). En effet, le pouvoir politique change mais aussi la considération de ce plaisir. Gao se rend compte que ce luxe de la gastronomie est envié même par les travailleurs, que préparer un bon repas est un acte de convivialité et d’accueil (sa grand-mère ou les passages de ses amis) et que minimiser l’impact de ce plaisir et aussi minimiser voir annihiler la fonction de lien social et d’affectivité de la nourriture dans une société. Et puis ses papilles se mettent à l’œuvre aussi, par expérience, et ne dénature plus les préceptes de cet imbu de Zhu Ziye de « se nourrir de saveurs ». Pour aller plus loin dans ce personnage principal qu’est la gastronomie le texte de Catherine MONCOFFRE est à lire absolument.

Je suis restée aussi un peu sur ma faim, l’estomac plein en imaginaire pourtant, car je n’ai pas décelé dans ce roman de demi-mesure : savoir apprécier les saveurs, les traditions tout en restant entre les deux niveaux de vie. Et puis ce duel, ces vengeances successives, ne m’ont pas permis de mettre à profit ce parcours initiatique…un peu trop d’attente, trop de précipitation dans la lecture en sont sûrement la cause…un livre à relire donc !

Vous trouverez l’avis intéressant des chats de bibliothèque ici et n’hésitez pas à lire ce duel sur un aliment de luxe en période de famine: la citrouille, offrande pour l’un devenu homme respectable, et recette de pastèque surprise pour l’autre, rentier devenu mendiant et aigri. Je vous ai laissé aussi un petit extrait pour aller nous remettre d'accord, un thé et de la gastronomie dans un salon de thé, ici.

mercredi 28 octobre 2009

Le chat qui venait du ciel

« Le chat qui venait du ciel » de Takashi HIRAIDE est un petit livre largement autobiographique qui pourrait se lire comme une histoire plate, uniquement intéressante pour un de ses héros, le chat Chibi.

Un couple habite une maison louée, en voisinage d’un grand pavillon japonais traditionnel occupé par les propriétaires, entouré d’un immense jardin. Le chat du voisin vient par hasard chez eux, libre à jamais, et le couple adopte ce visiteur du quotidien qui rythme leur vie. Le déroulement des jours, des saisons et des années entre cette maison, le grand pavillon laissé à l’abandon suite aux vicissitudes de la maladie et de la mort, le jardin et le nouvel appartement.

Mais voilà, il s’agit de bribes de vie d’un poète et les personnages se retrouvent bien plus nombreux que nous pouvions le croire. Le chat, bien sûr, « J’avais même fini par croire qu’il était sensible aux métamorphoses invisibles du vent ou de la lumière», mystérieux, évanescent, visiteur éphémère du foyer de l’auteur.
Mais aussi ce jardin majestueux, à côté, en attente de l’attention d’un homme prêt à s’occuper de lui ou cette sente en zigzag, « le passage de l’éclair », chemin délimitant le voisinage et cloisonnant ces quelques maisons du quartier complet.
Et la maison occupée par l’écrivain est une véritable « boite noire qui ne reflète que les éléments essentiels », une maison japonaise aux panneaux de papier translucides ou opaques, mobiles ou fixes, aux ouvertures qui donnent accès à la lumière ou au vent. La vie s’y voit à l’intérieur et à l’extérieur, par le truchement des fenêtres, des fusuma (cloison mobile tendue de papier épais) ou des shôji (cloison coulissante dont le fin grillage de bois est tendu de papier) et le passage des vivants dans la sente. La tradition apparait avec ces rites : une pièce, anciennement dédiée à être un pavillon de thé, permet par sa fenêtre ronde d’admirer la lune… J’aime cette image d’habitat poétique, où l’intérieur et l’extérieur sont imbriqués, l’humain et la nature, les saisons, les contes aussi. J’ai eu une fugace hilarité en pensant à cet auteur en prise avec la contemplation du lapin battant la préparation de mochi et ne peux pas m’empêcher de penser à cet autre chat, sans nom, se battant, lui, avec le mochi confectionné .


*source d’un lapin (usagi) et son mochi sur la lune

Ou encore la vision de ce chat, venant dans la salle de bain pendant le bain de l'écrivain, qui devient le Sansuke (désigant autrefois le domestique chargé de chauffer l'eau du bain public ou encore de frictionner le dos des clients) "qui rince le dos et s'enfuit à la première goutte...".


Et puis ce rythme de vie, ce destin humain, est à lui seul un être à part. « Machiavel, dit-on, concevait le destin de la façon suivante : la Fortune règne sur plus de la moitié de la vie humaine, l’autre moitié, ou plutôt ce qu’il en reste, tente de faire front et c’est ce qu’il nomme virtù (…) « virtù », qu’on pourrait rendre à l’aide de vingt mots ou plus – courage, vertu morale, génie, habilité, bravoure, persévérance, élan-, ou encore « nécessité » (…). ». Un geste spontané, dans sa répétition, devient comme allant de soi. Un déménagement, un changement de cap professionnel, une transmission (à défaut d’enfant), sont des équilibres à trouver, des attentes et des silences, même dans l’écriture : en parlant d’un de ses amis écrivains l’auteur nous dit, « Il n’avait presque rien publié. Les êtres nobles ne songent pas à écarter les autres pour s’ouvrir un chemin. Il devait lui sembler que les temps allaient dans le sens d’une mise à l’écart des purs. »

Sous ses airs de nonchalance, de nostalgie, c’est une pensée pour l’ancien Japon, loin du béton, et de la poésie au quotidien : capturer un éclair (j’y reviendrais), faire de la géométrie pour ailier l’œil et le ressourcement, la consolation, choisir la liberté humaine et animale (qui comprend le fait de ne pas faire d’enfant).

Tout est déclenché par ce chat, Chibi, mi diablotin, mi dieu :
« Je me suis alors souvenu d’un passage du Nihonshoki décrivant le dieu de la chasse : Au pied d’un arbre à côté du puits, devant le portail, se tient un beau visiteur. Nul ne peut se douter qu’il n’appartient pas au commun des mortels. S’il venait du ciel, il aurait le visage céleste. Celui qui vient de la terre doit avoir un visage de la terre. Il était d’une telle beauté, serait-ce lui qu’on nomme Soratsuhiko ? ». Petit animal devenant fou pour des squilles, comme un enfant ou un animal sauvage…


*source neko et squilles de Benjamin SIEGEL

Et puis rien ne finit avec lui, si ce n’est que le chat (neko en japonais) est le protecteur de l’enfance au Japon…à vous de savoir lire entre les lignes si cela vous chante !

Vous voulez d’autres mises en bouche : Katell vous ouvre la porte de cette poésie, Arlette nous y parle de fragilité de l'instant et de non possession, Cathulu poursuit et ici, là et encore là vous aurez d’autres chemins de lecture.