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samedi 21 avril 2018

Tatiana - Songe à la douceur





"Or, quand Tatiana réfléchit à voix haute, elle le fait souvent (c'est une drôle d'habitude) en posant un insecte sur le dos de sa main
une coccinelle, une fourmi, un scarabée,
n'importe quoi:
elle s'empare mécaniquement des bestioles qui passent,
et elle parle, concentrée, en les regardant trottiner,
passant de main en main, la peau, la peau
toujours recommencée.
Eugène regarde Tatiana regarder l'insecte, se demande ce qu'elle trouve à ce minuscule marathon,
à la chatouille de ces toutes petites pattes;
peut-être que cette opiniâtreté,
ce fonçage en ligne droite,
cette éternelle et rectiligne décision,
l'aide à tracer la route de ses idées à elle?
Ses idées,
ce sont celles de quelqu'un qui ne pense pas
à l'implosion du soleil,
 et il y a donc des choses qu'elle espère
et qui l'apeurent;
Eugène aime sa manière cahotante de les présenter." [...]


" Il se dit: "C'est une gamine".
Gamine est un terme pratique. Gamine égale
mignon, gamine égale enfant et sœur.
Gamine est raide; gamine exclut les courbes
lourdes, les seins en poire;
Gamine est fraîche; gamine n'a pas l'attrait brûlant
des aventures;
Gamine est lisse; gamine n'a pas d'escarpements
ni d'encoignures.
Gamine on la borde. On lui lit des histoires
édifiantes pour la faire dormir.
Gamine on lui fait son éducation.
Eugène se sent comme investi d'une grande mission.
Il sait ce qu'il va lui répondre; il compose dans sa tête une réponse pleine
de ces trois années qu'il a vécues de plus qu'elle;
de ces dizaines de livres qu'il a lus de plus qu'elle;
de ces nombreuses amours qu'il a eues de plus qu'elle." 
(extraits de "Songe à la douceur" de Clémentine BEAUVAIS, éditions Sarbacane)

mercredi 26 août 2015

"Commencez par accommoder le vieux avec beaucoup d'ail et d'oignons, que vous ferez revenir avec une cuillère de miel." - L'ogre au pull vert moutarde

"Sachez que les vieux ont un goût particulier: le goût du passé. Ce n'est pas vraiment mauvais, mais c'est... amer. Mauvais choix ressassés, regrets pour des trucs pas finis, remords pour des trucs mal finis... Dur à digérer. Ça reste sur l'estomac. Et alors, quand ils ont des choses graves à se reprocher, le goût devient carrément acide. eh oui, une vie entière, c'est long! Vous imaginez bien qu'ils ont eu le temps de faire des misères à leurs voisins, des cachotteries à leurs enfants; le temps de trahir quelques amis, de mentir quand ça les arrangeait... tout un tas de petites vilenies qui, ajoutées les unes aux autres, composent ce qu'on appelle la CULPABILITÉ...
Eh bien voilà: la culpabilité, c'est acide comme du jus de citron vert. Et puis il y a aussi l'ennui... L'ennui a un goût de navet (si vous aimez les navets, pas de problème, mais moi je n'en mangerais que sous la menace d'une brosse à dents); et si l'ennui est là depuis de nombreuses années, le vieux prend carrément un goût d'endive bouillie! (Beurk: là, vous êtes d'accord avec moi?)

Préparez donc un mélange relevé d'épices pour noyer tout ça dans une explosion gustative qui enchantera vos papilles [...] Évidemment, avec ce petit cocktail, vous perdrez quelques bonnes choses au passage, comme le goût de la patience (acquise au cours d'une longue vie d'attentes pas toujours comblées), la saveur de la douceur (datant de l'époque où les petits-enfants venaient encore en visite), et celle de la nostalgie - qui ressemble un peu à du biscuit trempé dans du thé. Mais tout bien pesé, franchement, vous pouvez vous en passer."

(extrait de "L'ogre au pull vert moutarde" de Marion BRUNET et illustré par Till CHARLIER, Sarbarcane)

lundi 22 juin 2015

Râ & Cie, 3ème pyramide à droite

La couverture me tentait bien. Et puis les premières pages mais j'avais besoin d'une confirmation, attente de la lecture de mon libraire.

© Matthieu RODA/ Sarbacane

"Râ et Cie, 3ème pyramide à droite" de Matthieu RODA est une très belle proposition.
Au début il n'y avait rien, rien qu'un océan immense sans vie et immobile puis Râ est né. Le roi du soleil va créer la vie sur terre. De sa morve et de sa goutte au nez apparaitront ses enfants, Shou et Tefnout. De Râ découle la création de l'univers, les hommes et la confrontation avec le mal, incarné en Apopis, dieu de la destruction. Tefnout et Shou vont devenir aussi parents, ensemble, de Nout et Geb. Le monde s'agrandit, les hommes se prosternent devant le dieu soleil mais sont aussi source d'angoisse. Nous laissons Râ et Apopis en plein duels répétés avec une Tefnout bien changée.

© Matthieu RODA/ Sarbacane

La mythologie égyptienne est présentée ici de manière extrêmement simple. Le premier tome apporte les origines en marquant les événements. Elles sont présentées dans une histoire très burlesque et à même d'être facilement intégrée avec ses textes très courts accompagnés d'un arbre généalogique.

© Matthieu RODA/ Sarbacane

L'inceste primordial de Shou et Tefnout n'est pas passé sous silence. Cela pourrait être un côté dérangeant, pourtant le fait de les voir se smacker à tout bout de champ en fait un effet comique de plus, suivi de beaucoup d'autres.

 © Matthieu RODA/ Sarbacane

Le tout est désopilant (premier degré mais c'est bon aussi). Le texte d'une part avec ce dieu du soleil au tic de langage bien à propos "raaaa" mais aussi les très nombreuses références culturelles (de chansons, de langage).
Les images très colorées présentent les héros de profil et simplifient les gestes: le tout est caricatural et peut-être un peu représentatif des fresques, à la sauce enfantine.
Quel dommage que cela soit si court. J'aurais adoré avoir le double de pages. C'est peut-être le seul reproche que je ferais: une histoire qui peut être lue par les plus jeunes et que l'on aimerait à rallonge.

Monsieur RODA, si vous passez par là, sachez que mon lutin de 8 ans 1/2 connaît vos textes et vos images par cœur et qu'il me les ressert façon théâtre comique: c'est fantastique!
Et puis il redessine presque tout l'album...

samedi 18 octobre 2014

Lotte fille pirate

Un album grand format très coloré, une enfant blonde sur ce vert d'une forêt luxuriante. "Lotte fille pirate" de Sandrine BONINI et illustré par Audrey SPIRY présente la spontanéité de l'enfance, son émerveillement.

© Sandrine BONINI et Audrey SPIRY/ Sarbacane

Lotte est une pirate, oui môme et oui une fille. Elle vit dans une cabane au bord de l'eau, faite de bois et de tissus, dans laquelle elle accumule de petits trésors. Elle aime s'aventurer, découvrir, jouer. Elle se fait des amis des animaux de la jungle et vit avec son compagnon fidèle un toucan, Igor.
Elle est pétillante et indépendante. Quoique... Des voisins vont aménager à la ferme, son père lui a dit. Lotte n'est pas aussi autonome que dans ses rêves mais, cette fois, c'est pour de vrai, la vie dans la cabane.

© Sandrine BONINI et Audrey SPIRY/ Sarbacane

Lotte est une petite héroïne magnifique: espiègle, un peu délurée, elle rêve les yeux ouverts. Entre les lignes apparaissent les parents, leur culture (Stravinsky) et une idée du pays. Un environnement peuplé de faune et flore luxuriante où la solitude de la fillette est complète.
Mais elle va devoir faire avec les autres, renoncer en partie à ses rêves, à moins qu'elle les partage.

Les couleurs des dessins d'Audrey SPIRY sont extrêmement saturées. Lotte a la peau blanche et les nuances des pays chauds. Le soleil est là et l'enchevêtrement végétal aussi. L'illustration est aussi fantasque que le monde inventé.

© Sandrine BONINI et Audrey SPIRY/ Sarbacane

Une belle mise en scène de la rêverie, des aventures (sous contrôle) des enfants, de leur besoin de solitude quelque fois et de réconfort souvent.
J'aime les trésors trouvés, les amitiés sauvages rêvées. Il y a un chouilla de Kipling, de Fifi brindacier et de princesse au petits pois dans cette enfant.


vendredi 31 août 2012

Le Garçon qui voulait devenir un Etre Humain

"Le Garçon qui voulait devenir un Être Humain" de Jorn RIEL, adapté par Emmanuelle BEULQUE, et illustré par Christel ESPIE est une magnifique trilogie. Ces albums illustrés offrent là un pont d'or entre l'album pou enfant et le roman pour adolescent.
© Jorn RIEL et Christel ESPIE/ Sarbacane

- Le naufrage-
Leiv est un jeune garçon Islandais qui vient de perdre son père. Pour le venger, il suit son assassin, Thorstein, banni d'Islande. Mais la confrontation entre les deux hommes n'aura pas lieu. A sa place une amitié se crée sur ce drakkar parti vers les terres du Groenland.
Puis l'accident, le bateau chavire, Leiv survit en dérivant sur un morceau de bois au bout duquel est attaché un cheval noyé qui flotte avec lui. Il sera découvert par un frère et une soeur Inuits, Apuluk et Narua.
Leiv, impressionné par les moeurs des Inuk et très attaché à ses nouveaux amis, va vivre avec eux au point de vouloir devenir un Être Humain, nom que ce donne les Inuits.

© Jorn RIEL et Christel ESPIE/ Sarbacane

- Les frères sanguinaires -
Les trois amis suivent les migrations saisonnière mais se retrouvent perdus après une partie de chasse. Thorstein n'est pas mort, il a réussit à émigrer au Groenland et découvrent les trois jeunes gens.
Ils rencontrent aussi les frères Vikings à la réputation meurtrière.

© Jorn RIEL et Christel ESPIE/ Sarbacane

- Le voyage -
Un semblant de paix règne au Groenland entre Islandais et Inuits pourtant le voyage engagé par Leiv, Apuluk, Narua et Solvi, esclave islandaise tirée des griffes des frères Vikings, les poussera à se confronter à d'autres marins redoutables, les trafiquants d'esclaves Anglais.

© Jorn RIEL et Christel ESPIE/ Sarbacane

Je reviendrais sur le texte de Jorn RIEL, fabuleux à bien des niveaux quand je reprendrais le roman adulte du même nom dont je pense que l'intégralité du texte est repris ici.
Alors oui le texte est dense, le vocabulaire complexe et aussi parsemé de mots inuits propres au matériel, aux habits, à la vie de tous les jours (et d'un seul islandais, insultant). L'auteur a une admiration pour ce peuple et cela se sent à toutes les pages. Ce récit initiatique est en effet plein de sagesse, d'entraide, de promiscuité solidaire, de liberté, de non propriété, de respect de la nature en y prélevant la nourriture, la peau, les fourrures, la graisse et le combustible.
Le propos est aussi plein de vie et on ne se doute pas à quel point elle est dure en Arctique... la chasse, les combats avec les ours polaires, le froid, les gelures, les tempêtes de neige mais aussi les confrontations des Inuits avec les émigrants.

© Jorn RIEL et Christel ESPIE/ Sarbacane

Le texte fort de Jorn RIEL est ici porté par les illustrations de Christel ESPIE offrant plus qu'une simple image. Ses pages entières et double-pages sont comme des tableaux et apportent l'ampleur d'une fresque.
Les combats, les personnages ont de la force et de la consistance. L'arctique est aussi dépeint comme un personnage principal, la neige n'est pas que blanche, le ciel est expressif.

Cette alliance, album illustré et roman, est parfaite pour découvrir un grand texte en offrant assez de couleurs, de textures et d'emphases visuelles pour attirer les plus jeunes lecteurs. Un bijou!

© Jorn RIEL et Christel ESPIE/ Sarbacane

lundi 13 décembre 2010

Pierre Noël

Devenant maman, je cherche cette impression, cette sensation de plénitude, de solidarité, de partage, d'accueil, que symbolisent les fêtes de fin d'année. Je cherche aussi de quoi apporter une touche de cette magie dans les livres pour enfants (et grands), un livre un peu "magique" donc. J'en ai trouvé quelques uns, à suivre dans la catégorie Noël. En voici un autre, pile de saison, non?!

© Vincent CUVELLIER et Emre ORHUN/ Sarbacane

"Pierre Noël" de Vincent CUVELLIER et illustré par Emre ORHUN est un livre merveilleux. J'avais cette impression première d'un livre pour les enfants à partir de 7 ans, les illustrations étant très fouillées avec des détails adultes comme dans une bande dessinée indépendante, même voire un peu militante, et puis les textes rassemblés en une page compacte. Ce serait vraiment dommage de ne pas commencer à leur lire cet album grand format bien plus tôt. Bon, il y a tout de même un postulat: l'auteur parle de faux et de vrai Pères Noël, il nous faut donc en tant que parent être à l'aise avec cette réflexion! Entre autres tressautements de conscience...

© Vincent CUVELLIER et Emre ORHUN/ Sarbacane

Tout est blanc (neige) et plein de couleurs (jaune, bleu, vert et du rouge, partout, partout)... c'est Noël ce soir. Oui mais le rouge le plus attendu, celui du Père Noël, est absent: pas de manteau parce que pas de Père Noël. Les chefs des magasins vont alors en recruter, des mille et des cents, des messieurs tout-le-monde, sans emploi, qui seront là aux magasins pour les enfants, sous réserve d'achats parentaux de cadeaux et de bonbons. Bah oui, rien n'est gratuit!
Mais dans la rue, la magie n'est pas là, Benjamin, un jeune garçon, n'est pas dupe. Plein de Pères Noël ne veut pas dire plus d'enchantement et puis il y a comme un malaise. Est-ce que le vrai ne veut plus venir, est-ce qu'il a eu un problème? Noël ne peut se faire sans lui, Benjamin va partir à la recherche du vrai, de l'unique Père Noël. Mais comment faire? Dans l'annuaire, il a un Pierre NOEL, cela ne peut être que lui.
Monsieur Pierre NOEL est un homme solitaire, très renfermé, au quotidien millimétré, programmé et sans saveur. Rien à voir avec le vrai Père Noël, il est si différent mais pourtant le garçon trouve de multiples preuves minuscules. Alors quand il va venir le chercher c'est toute une atmosphère de magie qui réapparait.

© Vincent CUVELLIER et Emre ORHUN/ Sarbacane

Autant le début du propos est sérieux, de société, qu'il nous remet dans un contexte adulte, critique (et pertinent) avec une belle mise en abime des fêtes marketing, autant passées les premières pages l'histoire offre des merveilles, pas mièvres, lucides, mais aussi très enchanteresses.
Un changement d'esprit, un moment merveilleux, "selon la légende, on entendit alors un drôle de bruit (...), comme un léger, oh tout léger craquement, le même que celui qu'on entend quand on pose son pied sur la fine croute de neige du matin..." Un retour du partage, de l'amour, de l'attention, de la vraie présence même en cas d'absence. L'auteur nous livre cette magie: celle de l'émerveillement, de l'imaginaire. Trouver dans le quotidien cette trace de folie, cette envie de se dépasser, de se mouvoir, d'aller de l'avant, de partager, de donner gratuitement, de donner beaucoup plus qu'un objet: ici c'est l'imaginaire à son début, c'est une invitation à un émerveillement personnel, unique.
Il y a aussi la valeur des hommes, des démunis, Benjamin en est peut-être un, et le partage premier, le plus important, le plus souverain: le sourire.

Les illustrations d'Emre ORHUN sont fortes et presque "adultes". On y retrouve en effet comme un peu de Thomas OTT mais aussi de ces illustrateurs américains à la carte à graver, entre caricatures et critiques de société. Les expressions sont grinçantes, les détails très "industrieux" et merchandisés. Mais l'après est brillant, toujours dans ces couleurs très foncées, dessinées sur fond marrons, les bleus même pastels y prennent une texture sombre, pendant du rouge presque organique.
Pas d'imagier d'un Noël conventionnel donc, pas d'enchantement dans le dessin de froufrous attendus. Les illustrations accompagnent cette tension, cette matière aux rêves. Mais oui, cela marche, cela apporte une densité dans les émerveillements d'enfant redécouverts par l'adulte. C'est un Noël, en effet, presque adulte... ou comment retrouver cette magie dans l'atmosphère pesante de la vie.

Je ne sais plus que dire, pour vous donner envie, pour ne pas vous faire fuir... N'hésitez pas à l'ouvrir, à lire la première page mais aussi les deux ou trois autres...

vendredi 24 septembre 2010

Gadji !

J'aime assez me poser des questions sur les populations dénigrées et beaucoup, beaucoup sur les enfants. J'ai pris "Gadji!" de Lucie LAND pour avoir une autre vision des gitans, de l'éducation scolaire de leurs enfants et des livres. Ma première approche venait du livre d'Alice FERNEY, "Grâce et dénuement".

Katarina a douze ans et nous raconte son quotidien parmi les siens dans la toute petite caravane. Elle est roumaine mais aussi "bohémienne", elle vit en marge de la société aux pourtours de la ville près d'une décharge. Sa famille vit de la musique dans les fêtes, d'aumônes, de petits larcins. Sa mère est accro à la télévision comme porte ouverte sur le monde. Son père, accordéoniste, toujours en vadrouille, est le pilier de la communauté. Cet homme majestueux revient de temps en temps, éperdument attendu par tous, respecté, craint aussi... quand il revient c'est la fête. Katarina déambule dans ce camp avec ses 4 petits frères, vaque aux occupations quotidiennes en l'absence de sa mère et arbitre des batailles d'injures entre les plus jeunes.
Mais à 9 ans elle rêve de l'école. De cette école conventionnelle que ne portent pas dans leur cœur ses parents, inutile comme l'alphabétisation... l'important la musique et compter. Mais dans cette gaie communauté, il y a aussi la grand-mère, Lili la muette, qui chantait, danse encore. Et dans son wagon rouge, isolé du camp, sous son matelas, des livres. Et puis il y a aussi cette nouvelle venue de l'autre côté du bras de fleuve, Zsuzsa, une étrangère qui parle pourtant le rromani... elle lit à voix haute des tonnes de livres...
Et puis il y a le drame, cette perte essentielle, de trois femmes: le passé, le présent et le futur. Katarina part en France, à Paris, avec sa cousine partie, celle dont on disait qu'elle était devenue une gadjée, une femme du monde quoi!

La première partie du livre nous emporte dans ce camp de romanichels, fait de gaieté, d'instantanés, de musique, de paroles, de présence humaine. L'éducation est à la musique, à la danse, à la joie, à une temporalité dictée par les relations humaines et à la survivance. Pas question de livres, pas question d'écoles. De toutes façons, les écoles conventionnelles rejettent leurs enfants.
C'est aussi une description des règles: "ne pas ramasser d'objets ayant appartenu à des morts", ne pas livrer son âme aux non-rrom, rester dans la communauté, fêter la vie dès que possible, se méfier des autres et les accueillir à bras ouverts comme les nôtres avec le temps et la confiance.
Dans cet univers, Katarina fait office de "louve solitaire", elle est maternante avec ses frères mais s'octroie des moments de solitude et des rêves d'école jusqu'à en faire un chantage et une fugue. Les livres paraissent absents mais ils ne sont qu'inconnus. La grand-mère en a et l'arrivée de cette Zsuzsa offre à Katarina une leçon d'alphabet, un amour des livres, de l'objet, des histoires, des mots. Katarina lit les livres bien avant de savoir déchiffrer les lettres.

A Paris, chez cette cousine qui a perdu son âme (peut-être pas tant que cela!), Katarina découvre le confort, les rythmes quotidiens, un apprêt de sa personne et une préceptrice avant sa rentré à l'école. Les règles plus strictes, plus cloisonnantes pèsent sur la jeune adolescente. Elle a besoin de liberté et réclame du lâcher-prise quitte à ne pas pouvoir intégrer l'école: "Si tu arrêtais maintenant, tu serais quoi? Une dégonflée, une tire-au-flanc ? Tu vas finir par donner raison à tous ceux qui regardent la vie à travers leur rideau en dentelle! "
Les conditions de vie sont différentes, les rapports aux voisins et commerçants sont aussi à apprendre. Et c'est peut-être la grande beauté du livre, cette rrom arrivée sur Paris, ne veut surtout pas devenir une gadji. En ville mais aussi dans ses relations aux autres, à l'autorité, elle reste libre, errante, vagabonde, impertinente avec l'insolence des libres. La culture rrom apparaît vivante, sous-jacente, présente même dans les villes par ce brin de liberté, de désinvolture, de joie: culture parquée ou vibrante et musicale dans le métro ou dans les salons : "- Parce que tous les autres, à part toi et moi, ce sont des Rroms d'ici, des Manouches, si tu préfères.
Mince, j'avais entendu parler des Manouches, on m'avait dit qu'ils vivaient en caravane. Méconnaissables, ceux-là, et éducadaptés par-dessus le marché. encore plus incognito que moi. J'avoue, j'étais eue. Douze millions de Rroms... selon les dires de Zsuzsa. En voilà en tous cas une poignée. Mais combien de docteurs ? D'architectes ? Combien de rétameurs ? De recycleurs ? Combien d'enfants parmi ces douze millions ?"
Son rapport à l'école, une fois elle remodelée, plus "normée", est aussi une belle proposition. Entre tolérance, stigmatisation et frein. Les livres, ou en tous cas les mots ont la part belle dans ce roman. Les écrits de la jeune Katarina ponctuent le récit, comme ce devoir d'école présenté là. C'est aussi un hymne à l'amour des grands auteurs, en me donnant envie de relire SARTRE et de découvrir SOLJENITSYNE et BLAGA. C'est aussi une culture rrom assumée, entre la diseuse de bonne aventure, les larcins, l'esprit de contradiction, l'envie de ne pas vivre enfermés, l'envie de prendre la vie comme elle vient et surtout d'en faire un état de joie.

Le livre est peut-être en partie autobiographique, cela ne me surprendrait pas. La communauté rrom est décrite avec amour, sensibilité et non-complaisance. Cela fait aussi son charme, sans compter la superbe idée de proposer une bande son avec... (il ne manque plus que le CD). Cette proposition offre un pendant charnel à celle d'Alice FERNEY.
Ici, là, et là d'autres avis.

jeudi 23 septembre 2010

La vie juste à côté

© Anne MULPAS et Marjorie POURCHET/ Sarbacane

Je tournais autour reconnaissant la "pâte" d'une illustratrice que j'apprécie... et puis les mains d'une libraire ont fait le reste. "La vie juste à côté" de Anne MULPAS et illustré par Marjorie POURCHET, petit bijou de nuances, est chez nous.

La petite fille se lève et toute la journée doit regarder devant elle... laisser derrière elle son lit, ses rêves. Aller droit devant parmi les grands, dans les rues, vers l'école. Aller droit devant, suivre un rythme, un programme. Aller droit devant sans spontanéité, sans sourires, même le tableau vert de l'école a "mauvaise mine". Puis un jour, l'enfant a "envie d'aller promener juste à côté".

© Anne MULPAS et Marjorie POURCHET/ Sarbacane

Ce juste à côté poétique, ce juste à côté solitaire, rêveur... un espace illusoire où il fait bon voler, où les rues deviennent des espaces naturels, où le chemin peut être sinueux, aléatoire. Où juste les adultes marchent droit devant eux, tellement rigides, ordonnés, rangés comme des manteaux.
Un juste à côté exotique, vers l'ailleurs, vers d'autres pays, vers d'autres sensations. Un juste à côté véritable... un nouveau venu, venu d'ailleurs, qui lui aussi laisse à la spontanéité une place... juste à côté c'est aussi l'amour.
Ce livre parle de liberté, de l'enfance dans son univers onirique mais aussi du rapport à l'autre comme une richesse. C'est aussi une spontanéité de l'enfance, une proclamation de leurs actes comme des chemins où se perdent ou les laissent aller, aussi importants et nécessaires que les rythmes de vie ou les programmes scolaires. Une enfance, juste à côté des parents, pas seulement regardant.
Droit devant il y a les devoirs, la compétition, les savoirs de l'école, à côté, il y a les rêves, les autres, des détails qui peuvent trouver une superbe teneur dans nos vies.

© Anne MULPAS et Marjorie POURCHET/ Sarbacane

Les illustrations de Marjorie POURCHET apporte une poésie et une sorte de surréalisme... Les végétaux reprennent leurs droits et la petite fille s'évade dans un paysages où les maisons ne sont que des ombres et où l'important reste le nouvel enfant, l'autre, le voyage intérieur et le vagabondage.

lundi 13 septembre 2010

Gadji!

*source photographie de Yves LERESCHE

"Je n'ai Pas de poupée Pas de cartable Pas de tirelire, Pas d'agenda Pas de bureau Pas de baignoire Pas de couloir Pas de frigo Pas de partitions Pas de verrou Pas de clef Pas de compte en banque Pas d'habitude Pas d'ascenseur Pas de certitude Pas de lampadaire Pas de bus Pas de feu Pas de devoir Pas d'avenir.
J'ai Lili, Zsuzsa, Ada, maman, Zéus, Titi, Tornado, Val, Chavolo, Gino, Ramsès, l'Aspic, Lula, Ceaucescu et moi...
On pense que ça suffit..."

devoir de la petite héroïne, Katarina (" Gadji !" de Lucie LAND, livre dont je parle là)

mercredi 10 février 2010

P comme papa


J’aime les livres dits « intelligents », de ceux qui provoquent la sensibilité, émoussent les sens, amènent, en seconde lecture, une réflexion, toute douce ou plus vive. « P comme papa » de Isabel MARTINS, Bernardo CARVALHO n’est pas de ceux-là et pourtant il a une place de choix, aussi, dans notre bibliothèque jeunesse.


Parce qu’il s’agit de tendresses, de câlins, de moments d’échange… un père et son enfant dans ces petits rapprochements du quotidien, pas d’histoire mais du spontané… p comme papa mais ce papa qui devient tout autre objet utile, nécessaire, important, rassurant, comique, amusant…
papa capuche,
papa échelle, papa fauteuil, papa avion, papa pommade etc…
*source illustrations de Bernardo CARVALHO (en version originale et cela rajoute en fait beaucoup de chaleur)

Les bouts de chou de 2 ans, et quelques, adorent et redemandent, les mots sont répétés, les gestes mimés, le reste de l’action raconté. Et puis les illustrations de Bernardo CARVALHO offrent des silhouettes toutes stylisées et rayonnantes, chaudes et pastels mais aussi feutrées… une belle proposition dont abusent mon compagnon et notre lutin… de l’autre côté de l’appartement je n’entends que les éclats de rire !