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vendredi 6 février 2015

Annie Sullivan & Helen Keller

Cela fait longtemps que je voulais lire cette bande dessinée. Parce qu'elle parle d'un sujet qui me touche, j'avais peur d'être déçue. Et bien non!

 © Joseph LAMBERT/ Cambourakis

"Annie Sullivan et Helen Keller" de Jospeh LAMBERT raconte les premières années d'éducation d'Helen, enfant de 6 ans, sourde et aveugle à la fin du 19ième siècle. Il s'agit d'une histoire vraie très célèbre aux États-Unis.
Helen a perdu la vue et l'ouïe avant ses 2 ans. Elle s'enferme dans la confrontation, l'isolement tactile et la non communication. Annie Sullivan est embauchée pour l'éduquer et va s'investir complètement.

En parallèle des efforts et progrès d'Helen, nous découvrons le passé chaotique d'Annie. Laissée avec son frère dans un hospice à l'âge de 10 ans, elle y vit dans des conditions déplorables et y perd son frère. A 14 ans, presque aveugle d'un œil, elle intégrera l'Institut Perkins, pour enfants aveugles, sans savoir écrire ou lire même son nom et en sortira la meilleure de sa promotion. Les avancées d'Annie éclairent celles d'Helen et inversement.


 © Joseph LAMBERT/ Cambourakis

Cette bande dessinée tout public est un magnifique hommage aux enfants victimes de handicap. Joseph LAMBERT illustre avec énormément de finesse le flou dans lequel Helen vit avant de rencontrer Annie.
Ne se vivant que tache grise informe dans un néant, elle a à peine des bras, les éléments qu'elle touche n'ont aucune importance, aucune existence, seules la nourriture et les bras réconfortants, roses, de sa maman semblent y avoir une place. Et puis les bras bleus d'Annie, du professeur. Les bras puis les doigts. Helen ne supporte pas le contact physique, la frustration, les contraintes. Elle mange avec les doigts, casse, tape. Et puis Annie arrive. Il s'impose immédiatement, l'enfant doit se servir de couverts, demander les choses. Annie utilise la langue des signes. Alors l'imitation des noms apparait mais pas encore la notion des objets.
Le passage du vide à la conscience du monde est très émouvant. Helen va apprendre à désigner les objets, à les demander, à communiquer, à questionner. La relation de crise, d'agression, de violence, devient une relation de confiance, d'apaisement et d'éveil.

© Joseph LAMBERT/ Cambourakis

Les prises de position d'Annie sont vues de l'intérieur grâce à ses compte-rendus au directeur de l'Institut Perkins qui l'a recommandé auprès des parents d'Helen. Sa rage, son impuissance, son envie de contrôle sans atteinte des libertés d'Helen. "Mon défi le plus pressant consiste à la discipline sans briser sa volonté. Je dois exiger d'elle un minimum d'obéissance, mais je ne dois pas la contrôler uniquement par la force. J'ai besoin de gagner son amour." Elle utilise des supports de communication créés et mis à sa disposition par l'Institut: le langage des signes (ici le mot est épelé et ne peut pas être "signé" par un geste qui impliquerait le visuel), une bibliothèque énorme de livres en braille...

© Joseph LAMBERT/ Cambourakis

Il y a aussi de l'instinct dans cette jeune femme. Elle même sujette à l'isolement communicatif (fait de paroles insensées), elle veut ouvrir son élève au monde. Ne pas la subir et pour l'enfant, ne pas subir le monde. Cette éducation sur le tas, sans possibilité de programmer ou d'organiser, est fabuleuse. "J'ai décidé de ne pas lui donné de leçons régulières pour l'instant. Au lieu de quoi, je traite Helen exactement comme une enfant de deux ans. Partant du principe qu'elle a une capacité normale d'assimilation et d'imitation, je parle dans sa main comme on parlerais dans l'oreille d'un bébé qui entend. Je fais des phrases entières quand je lui parle, même si elle ne comprend qu'un seul mot. La phrase entière, répétée de nombreuses fois, va s'imprimer dans son cerveau. Peu à peu, elle l'emploiera elle-même." Cette bande dessinée est toujours d'actualité. A l'heure actuelle le handicap est encore trop souvent assimilée à une déficience, Annie Sullivan partait, elle, du principe que son élève était une enfant normale, pas un tyran qu'il ne faut pas contrarier mais bien un potentiel en éveil! Et puis, elle se confronte au réel, ne bride pas les questionnements de sa protégée, apprends en se trompant.

© Joseph LAMBERT/ Cambourakis

La part belle est donnée ainsi à cet épanouissement de l'enfant différent mais la bande dessinée offre aussi les affrontements d'idéaux, les préjugés d'une société, les orgueils d'adultes et les retombées médiatiques et financières d'une avancée dans la prise en charge des enfants. Par exemple la scission entre l'Institut Perkins et Annie Sullivan. 

mercredi 12 octobre 2011

Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles

© Zeina ABIRACHED/ Cambourakis

"Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles" de Zeina ABIRACHED est une bande dessinée biographie. Une bande -dessinée reportage comme je les aime.
Elle retrace une nuit dans la ville de Beyrouth en 1984, en pleine guerre civile. Zeina, enfant avec son petit frère, attend le retour de ses parents partis rendre visite à la grand-mère à deux pâtés de maisons.
Dans cet espace clos, l'appartement, et sous les bombardements, vont se succéder les voisins et les différents chemins pour faire avec la guerre.

Une grande part est offerte à l'espace. Le quartier est un plan, un parcours à faire pour rentrer sans encombre, une géométrie du risque, une chorégraphie de survie. Ce sont des détails de guerre, de l'espace réduit, de l'espace découpé, du blanc. C'est aussi des commerces, des maisons, des secteurs et des communautés, chrétiennes, musulmanes et juives. L'appartement est plus qu'un espace de vie. Il est culturel et il devient surtout sécuritaire... un espace dans l'espace... l'entrée et la tapisserie au mur comme lien et constance familiale.

"Très vite, l'entrée n'a plus ressemblé à une entrée."
© Zeina ABIRACHED/ Cambourakis

La guerre est présente partout. Dans cette obligation de huis clos, dans les communications (le téléphone est son "khatt" (tonalité) à attendre, la radio), dans les questions rester ou partir, dans le ravitaillement, le choix des cadeaux (alcool et légumes déjà lavés), dans ce discours sur la ville (comme une nostalgie de l'autre partie), dans les jeux de distinctions auditives des bombes, dans le tic tac de l'attente d'un être cher parti sous les bombes. Ce lustre aussi, épée de Damoclès et aussi témoin sonore.
Mais c'est surtout de vie qu'est remplie l'entrée. De ces voisins bien vivants aux prises avec la guerre mais aussi leurs envies, leurs souvenirs, leurs liens d'amitié. Ce sont des portraits tendres. Anhala la femme aux services d'une famille jusqu'à connaître 4 générations (en attendant la 5ième). Chucri travailleur et bénévol aux services de l'immeuble. Ernest le coquet ancien professeur de français survivant de son frère jumeau. Mr KHALED et sa femme, anciens restaurateurs ayant fui leur quartier. Farah et Ramzi, jeunes actifs restés sur la touche par la guerre, vivant sans un bureau.
Et puis il y a les enfants, la narratrice et son frère: ils jouent, entre impatience, angoisse et presque insouciance dans cette entrée où ils sont "quand même, peut-être, plus ou moins, en sécurité [là]".

© Zeina ABIRACHED/ Cambourakis

Quel superbe moment que cette préparation du sfouf avec Anhala, que cette absence quand il faut l'enfourner... dans la cuisine. De quoi me donner envie de refaire un sfouf, une envie partagée d'ailleurs aussi par d'autres.
Quel autre magnifique preuve de vie que ce mariage, festin même en temps de guerre, préparé comme si de rien n'était, vécu en courant, en riant, en chantant... avec joie et inconscience.

© Zeina ABIRACHED/ Cambourakis

Les graphismes en noir et blanc rappellent ceux de Marjane SATRAPI. Mais ici les personnages restent de face. Un seul profil est là comme une parenthèse lyrique et culturelle, un nez, celui de Cyrano de Bergerac.
Les formes géométriques, la stylisation des détails, le rendu des hommes en aplats de formes et les fonds noirs rendent l'atmosphère pesante: les hommes sont presque des ornementations, tout est lenteur, attente.

Quelle belle transmission de vie, de mémoire.


jeudi 20 janvier 2011

L'oiseau Canadèche


Si vous entrez par hasard dans la lecture de "L'oiseau Canadèche" de Jim DODGE, ce ne sera pas un hasard si vous le relisez presque aussitôt: ce court roman est un petit bijou.

Nous suivons le quotidien d'un grand-père de près de 100 ans et de son petit-fils de 20 ans. Un quotidien exclusivement soumis aux passions de chacun, aux excès, à l'amour filial et à la dévotion pour un canard, une femelle pas ordinaire, l'oiseau Canadèche.
C'est une histoire d'hommes en Californie. Jake, que nous découvrons assez jeune, en prise avec ses mariages éclairs et surtout ses passions dévorantes que sont le jeu, l'alcool, les voyages en solitaire et le refus de tout travail ou imposition. Johnathan, dit Titou, son petit-fils, orphelin arrivé à 3 ans dans le ranch du grand-père. Et quelques autres seconds rôles au souvenir puissant: par exemple les deux indiens, l'agonisant et Johnny Sept-Lunes.
Les femmes sont expédiées loin, vite fait, bien fait. Par le grand-père: en divorces couteux, en agression verbale, hachoir à viande à la main, à l'attention de l'assistante sociale ne voulant pas lui céder la tutelle de son petit-fils. Par le petit-fils: en ignorant toutes les donzelles. Par le destin: la mère disparue de mort violente pendant un moment de doux partage avec son fils. Elles sont pourtant pas si loin, le ton est souvent grivois, les femmes sont le plus souvent sexuées et peuvent être rêvées nombreuses autour d'un homme.

Le livre est truculent d'anecdotes et de duels animaliers. L'emploi du temps s'égraine identique chaque semaine bien loin de toute contrainte sociale ou financière. Ils vivent en autarcie, au plus près de la nature, de l'héritage du plus jeune et de la distillation de whisky du plus vieux. La vie est simple, libre, originale (surtout): barrières et clôtures érigées par Titou tous les jours, tout le temps, depuis ses 11 ans, les "guitares à Titou" ; sieste imbibée, goutte à goutte ou au goulot de Jake; duels aux échecs d'après-diner; réunion de joueurs de poker ; cinéma à ciel ouvert, parlant, caquetant, vociférant, mâchouillant; chasse au sanglier, guerre contre ce Cloué-grouin.

*source première édition anglaise illustrée par Harry HORSE

Le style est plein de gouaille, de finesse. De toutes les scènes émanent des sons, des coups de sang, des grimaces, des rires tonitruants, des cris ou des cancanements. Les divergences de position entre les deux hommes, sur la boisson (tout de même consommée par Titou mais de manière moins transfusée), la chasse, la pêche, la mort, mettent aussi en avant leur solitude soutenue, leur complémentarité.
Les caractères sont bien trempés, Titou, Pépé Jake mais aussi Canadèche (canard obèse, limite alcoolique, fervente de film d'amour et canard de chasse) et Cloué-Groin. Le grand-père se croit immortel, doté de ce secret qu'est la recette du "Vieux Râle d'Agonie". Et c'est aussi toutes ces démonstrations d'invincibilité et ce nouveau défi de la sagesse que doit insuffler l'immortalité qui apportent cet humour décapant: évaluer les dégâts, faire un bilan méthodique de sa personne.

*source édition allemande illustrée par Atak

En plus de ces effluves bien alcoolisées, de ces démonstrations d'humeur à l'excès, il s'agit aussi de ces démonstrations de la vie et les obnubilations humaines: un canard Canadèche (ou plusieurs) et un sanglier Cloué-Grouin, tous deux animaux presque de compagnie tant ils ont leur place au quotidien, sont des révélateurs vitaux, d'un état naturel, de la continuité et des clins d'œil de la vie.

Rajout du 24/01/2011: le livre est aussi un bijou pour sa postface écrite par Nicolas RICHARD, qui offre des focus sur les merveilles et une folle envie de découvrir encore cet auteur.

lundi 19 octobre 2009

Mon frère nocturne

Il avait un petit papier dessus. Un petit mot laissé là par l’un des libraires. « Une révélation ! » En proie aux doutes existentiels, à un manque de confiance en moi chronique et à un état fébrile, j’ai eu envie de me laisser guider et je suis partie avec « Mon frère nocturne » de Joanna HELLGREN, petit roman en bédé.
Jakob va avoir 10 ans dans un mois. Toutes les nuits, il rêve de son frère. Il ne sait pas s’il s’agit en fait de lui-même ou de cet autre, mort à 10 ans, avec le même prénom, tout juste 9 mois avant sa naissance.

« Il est mon frère, son nom était Jakob, comme le mien. Comment savoir sa fin et mon début. Il n’y a pas de différence, croit maman. » Sa maman en est sûr il s’agit bien d’un retour du premier fils sur terre et les affinités de ce second sont tellement identiques à celles du premier qu’il n’y a pas de doute possible. Ils écrivent des chansons au piano… les mêmes.
Jakob sait que, comme son double, 10 ans plus tôt, il mourra à son dixième anniversaire. Et nous voilà dans la tête de ce garçon.


Ce roman dessiné est magnifique, les illustrations en noir et blanc sont quelque fois austères, très travaillées, fouillées ou juste stylisées. Des détails sont suivis d’amas d’encre noire. Des fulgurances et des idées noires comme celle du garçon. Loin d’être une histoire glauque, il y a de la vie sous les lignes et les croquis ! Derrière la culpabilité de cet enfant à n’être même pas tout à fait l’autre pour sa mère, à être transparent ou un boulet pour ce frère rêvé, il y a toute la symbolique de l’arrivée d’un enfant dans une famille. "Elle parlait du chagrin dans tes yeux. Elle te parlait comme à quelqu'un de grand alors que tu venais de naître."
Un prénom choisi plein de sous-entendu, de secrets, de drames non digérés. Une enfance pris en étau par les désirs des grands. L’éclatement familial. Mais aussi toute cette douleur et cette naissance pour guérir, ainsi que la différence chez l’enfant.

Il y a toute cette vie en l’enfant, cette créativité et cet investissement à se construire une identité… les mots et les illustrations se répondent, l'écriture elle-même, manuscrite, nous emmène comme à la lecture d'un journal intime. Et la lecture est salvatrice… pour une maman en quête de parentalité non-autothérapeutique.
N’hésitez pas à lire les billets suivants pour ne pas tarder à vous le procurer : ici, là et encore là.