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dimanche 3 septembre 2017

"Tout ce qu'exige une vie avec des petits enfants est pour nous une contrainte" - La mort d'un père


"Tous les enfants sont naturellement pleins de vie et aspirent à la joie, et pour peu qu'on ait l'énergie de les prendre du bon côté, ils oublient en quelques minutes caprices et colères. Ce qui me mine c'est de savoir qu'il suffirait effectivement de les prendre du bon côté mais d'en être profondément incapable quand la situation l'exige, comme si j'étais embourbé dans un marécage de frustration. Une fois tombé dedans, chaque pas ne fait que m'enfoncer davantage. Et ce qui me mine au moins autant, c'est de savoir que j'ai affaire à des enfants. Que ce sont des enfants qui me coulent. Il y a là quelque chose de profondément indigne. C'est dans ces situations-là que je ressemble le moins à l'être humain que je voudrais être. Je n'avais pas la moindre idée de tout cela avant d'avoir des enfants. Je croyais qu'il suffisait d'être bon avec eux pour que tout aille bien. Et, certes, c'est vrai aussi, mais rien de ce que j'avais vu jusque-là ne m'avait averti de la véritable intrusion que représentent les enfants dans une vie. L'incomparable proximité qu'on a avec eux et l'interaction de nos tempéraments, de nos humeurs font que nos pires défauts, ceux qu'on avait soigneusement gardés pour soi, ressortent et nous reviennent en pleine figure. La même chose vaut évidement pour nos qualités."
(extrait de "Mon combat, livre 1 La mort d'un père" de Karl Ove KNAUSGAARD; source photographie de Linda Mc Cartney où l'on aperçoit Paul Mc Cartney anxieux...)

jeudi 10 novembre 2016

"[...] il lève les yeux vers le gamin qui vient de dire une phrase, une phrase où il est question d'écrire une lettre, comme si cela changeait quoi que ce soit, comme s'il y avait un but à ça." - Le coeur des hommes

"Ce gamin a quitté une bonne place sur une barque à rames, qui passe son temps plongé dans les livres [....] Bon à rien. Inutile. Tout comme l'homme assis face à lui, le directeur de l'école en personne. Est-ce la soif de poésie et de savoir qui les rends à ce point propres à rien?
Inutile. Oui. Bon à rien. Peut-être. Mais pas tout à fait, pas complètement, il est capable d'en aider certains, et à sa manière. Il a dans sa poche une lettre de Maria, ou un morceau de papier, la seule chose qu'elle ait pu envoyer, quelques mots qui expriment sa gratitude, et ses rêves. [....] Peu de choses comptent autant que de recevoir une lettre. Une manière de proximité habite les lettres, elles abolissent les distances et sont une compagnie précieuse et durable pour l'être humain, elles le réchauffent, longtemps après avoir été lues."
(extrait de "Le cœur de l'homme" de Jon Kalman STEFANSSON, folio; couverture étrangère de son nouveau livre "D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds"... le contre-courant, l'idée aussi de faire une part...)

... Non, non, je n'aime pas du tout cette trilogie. "Entre ciel et terre", "La tristesse des anges" et "Le coeur des hommes" sont à mettre dans toutes les bibliothèques. Et à chaque âge de la vie, leur lecture nous apportera encore et encore de précieuses bribes.
Tellement beaux, tellement puissants, que je n'ai pas réussi à en parler.

vendredi 4 novembre 2016

"A Tale of Two Cities. [....] Ce conte ne comporte que très peu de maladresses, que très peu de défaites, ce qui rend le travail du traducteur plus ardu, mais lui apporte plus de satisfactions." - Le coeur de l'homme


"Il y a beaucoup de force dans ce texte, déclare Helga lorsque le gamin a terminé les cinq pages, ces mots qu'il a puisés dans la langue pour bâtir un pont afin que les autres, mais également lui-même, puissent visiter des mondes lointains, des vies étrangères, des sentiments, visiter ce qui est l'existence. Les traductions, lui a confié Gisli, il est difficile de dire à quel point elles sont importantes. Elles enrichissent et grandissent l'homme, l'aident à mieux comprendre le monde, à mieux se comprendre lui-même. Une nation qui traduit peu et ne puise sa richesse que dans ses propres pensées a l'esprit étroit, et si elle est nombreuse, elle devient en plus un danger pour les autres car tant de choses lui demeurent étrangères en dehors de ses propres valeurs et coutumes. Les traductions élargissent l'horizon de l'homme et, en même temps, le monde. Elles t'aident à comprendre les peuples lointains. L'homme est moins enclin à la haine, ou à la peur, lorsqu'il comprend l'autre. La compréhension a le pouvoir de sauver l'être humain de lui-même. Il est plus difficile aux généraux de te pousser à tuer si tu comprends l'ennemi. La haine et les préjugés, laisse-moi te dire, sont le fruits de la peur et de la méconnaissance, tu peux noter ça quelque part."
(extrait de "Le cœur de l'homme" de Jon Kalman STEFANSSON, folio; couverture de Phiz, édition anglaise du "Conte des deux cités" de Charles DICKENS)

mardi 1 novembre 2016

"Est-ce là de l'enseignement, est-ce ce que tu appelles transmettre le savoir?" - Le coeur de l'homme


"Bon, alors, dit Gisli, et d'où le roi tient-il ce pouvoir immense qui consiste à accorder la grâce aux criminels, tu as commis un crime, assassiné un homme, tu t'es rendu coupable d'un vol, mais je te pardonne, qu'est-ce qui lui permet de dire une telle chose, d'où lui vient ce pouvoir? Je l'ignore. Ce n'est pas une réponse, tu dois faire un effort, ne jamais renoncer, allez, fais un effort! De Dieu? Du Démon? Bien, complimente Gisli, fichtrement bien, [....] mais peux-tu me nommer un individu, un être humain, qui aurait un pouvoir plus grand que celui du roi? Non. Eh bien, voilà une question qui mérite réflexion: si le roi possède tout ce pouvoir pour des raisons incompréhensibles, peut-il pour autant accorder sa grâce à celui qui revient sur sa parole, le roi peut-il gracier celui qui se trahit lui-même? [....] Est-ce là de l'enseignement, est-ce ce que tu appelles transmettre le savoir? [....] Je sais ce qui est important, et je vais l'enseigner à ce garçon, je ne faillirai pas à ma tâche, je suis trop lâche pour ça. Mais je compte le subvertir un peu, il faut dire qu'il s'y prête. [....] Que signifie se trahir soi-même? interroge Gisli qui poursuit son monologue sans la moindre hésitation, il interroge le gamin qui s'efforce de suivre les propos du directeur de l'école et s’emploie à chasser de sa pensée l'image de Geirbruour, cette femme qui est vieille sans l'être, et qui chevauche en ce moment à califourchon sur l'une des bêtes de Johann, loin du Village. Écoutez-moi ça, avait déclaré Arni au campement des pêcheurs, l'hiver précédent, lisant à haute voix un article de Pjooviljinn: Les femmes de la haute société à Paris, Londres et New York renoncent à monter en amazone et chevauchent maintenant à califourchon, avait répété Einar, agacé, où va-t-on, non mais, où va-t-on, on se demande franchement où va ce fichu monde!?
Le gamin ferme les yeux, comme pour s'échapper, l'espace d'un instant: Ne pas oser.
Gisli: Ha, bon, voilà, mais quoi, ne pas oser quoi?
Le gamin: Vivre. Ne pas oser parler. Ne pas oser avoir peur. Ne pas oser se battre et triompher des... des tempêtes qui nous agitent. Si on reste les bras croisés, on trahit tous ceux qui nous sont chers. Pour peu qu'on ait des êtres qui comptent pour nous, je veux dire, des êtres qui soient en vie. D'ailleurs, ça ne change peut-être rien, je veux dire, le fait qu'ils soient vivants ou pas. On doit également se garder de trahir les défunts, on doit aussi vivre pour eux, ils ne doivent pas rester prisonniers des ténèbres et du froid, ils ne doivent pas être oubliés au fond de l'océan."
(extrait de "Le coeur de l'homme" de Jon Kalman STEFANSSON, folio; source L'éperon photographie ancienne les femmes et le cheval)

samedi 14 mai 2016

Inventer sa propre vie, et qu'elle soit belle - L'amour et les forêts


"Naturellement je m'étais dit qu'il serait agréable que l'apparence de Bénédicte Ombredanne soit à la mesure de son intensité intellectuelle, je m'étais dit que son regard aurait sur moi un effet dévastateur si en plus d'exprimer la ferveur que je trouvais dans ses lettres il était environné d'un visage à mon goût, j'ai pu me dire que cette jeune femme déterminée par la lecture de mon roman à inventer chaque jour sa propre vie serait une interlocutrice à la séduction démoniaque, en effet, si de surcroît son corps me ravissait. Il m'aurait plu qu'il en soit ainsi, je l'avoue, mais je n'y croyais pas, quelque chose dans la contenance de ces deux lettres me persuadait qu'elles avaient été écrites par une jeune femme accoutumée à être perçue comme ordinaire, j'avais la conviction que tout passait chez elle par une intensité principalement intérieure: les regards de la vie quotidienne devaient glisser sur sa personne sans la remarquer, ni soupçonner la richesse de ce qui se passait dans sa tête."
(extrait de "L'amour et les forêts" d'Eric REINHARDT, folio; photographie d'Ernest VOLLER)

mercredi 4 mai 2016

"Ne connaissez-vous aucun poème?" - La tristesse des anges



[...] s'enquiert-il. Non, répond Jens, sans même lever les yeux. Dans ce cas, nous pourrions peut-être chanter? Non. Vous devez bien connaître quelques vers, par exemple de Bjarni, un homme comme vous... Non. Et de Jonas? Non plus. [...] Et bien, dans ce cas, déclare le gamin, je vais me réciter quelques poèmes tout seul, vous me pardonnerez de les dire à haute voix, je préfère, cela me permet de mieux sentir la texture des mots. Et qu'est-ce que cela t'apporte? interroge Jens, réticent, mais son compagnon ne lui répond pas et là, au creux de cette neige et de cette tempête, à côté d'un homme qui n'aime pas les mots, il récite deux poèmes de Jonas, deux autres de Steingrimur, Thorsteinsson, deux encore de Krisjan Fjallaskald, le poète des montagnes, il les récite avec application et Jens ne se fâche pas, il se contente de s'éloigner un peu et de baisser les yeux, comme s'il voulait s'enfuir. Puis, après toutes ces paroles parlant de fleurs, d'amour, de regrets, d'azur et de ténèbres, le gamin entreprend de dire un poème d'Olof fra Hlöoum. Les vieux livres affirment que cela porte malheur de déclamer des strophes composées par une femme alors qu'on est cerné par la tempête. Tu sais que je n'exige nul amour en retour, commence-t-il, il pose sa moufle couverte de glace sur son coeur giflé par la neige et: 
"Tu sais que je n'exige nul amour en retour,
Les jeunes le demandent, l'implorent et l'espèrent. -"
[...]
Il n'est pas toujours aisé de supporter la poésie, elle peut entraîner l'être humain dans des directions inattendues. on m'a donné des ailes, mais où donc est l'air pour voler? [...] La poésie vous tue, elle vous donne des ailes, vous les agitez un peu et sentez l'enchantement vous envahir. Elle vous ouvre des mondes nouveaux, puis vous ramène brutalement à la tempête et aux souillures du quotidien."

(extrait de "La tristesse des anges" de Jon Kalman STEFANSSON, édition Folio; source peinture d'Heckel VILEM)

mardi 22 avril 2014

Un jour, avec un regard fier: "Je ne t'ai jamais fait honte" - La place



" Des vaches du matin à celles du soir, le crachin d'octobre, les rasières de pommes qu'on bascule au pressoir, la fiente des poulaillers ramassées à larges pelles, avoir chaud et soif. Mais aussi la galette des rois, l'almanach Vermot, les châtaignes grillées, Mardi gras t'en va pas nous ferons des crêpes, le cidre bouché et les grenouilles pétées avec une paille. Ce serait facile de faire quelque chose dans ce genre. L'éternel retour des saisons, les joies simples et le silence des champs. Mon père travaillait la terre des autres, il n'en a pas vu la beauté, la splendeur de la Terre-Mère et autres mythes lui ont échappé."

(extrait de "La place" d'Annie ERNAUX, Gallimard)

jeudi 2 janvier 2014

L'écriture alimentée par le matériau de la vie - Zelda et Francis Scott FITZGERALD selon "Alabama song"


"Je savait avant lui. Écrire, je savais avant que lui-même n'ait posé le premier stylo sur le premier feuillet du premier carnet. Écrire, je savais et j'ai alimenté tous ses chefs-d’œuvre, non pas comme muse, non pas comme matière, mais comme nègre involontaire d'un écrivain qui semblait estimer que le contrat de mariage incluait le plagiat de la femme par l'époux. Les shrinks en blouse blanche ont une théorie: j'en veux à Scott parce qu'il s'est servi de moi pour toutes ses héroïnes, qu'il m'a prise pour matériau et m'a volé ma vie. Mais c'est faux, car cette vie était à nous deux, ce matériel nous le partagions. La vérité est qu'il s'est servi de mes propres mots, qu'il a pillé mon journal et mes lettres, qu'il a signé de son nom les articles et les nouvelles que seule j'écrivais. Que voulez-vous que je ressente? Piégée, abusée, dépossédée corps et âme, c'est ainsi que je me vis. Cela ne s'appelle pas être."
(extrait de "Alabama song", de Gilles LEROY, autobiographie fictive de Zelda FITZGERALD, épouse de Francis Scott FITZGERALD, folio)

vendredi 25 octobre 2013

Kim



"A-t-on jamais vu un disciple comme moi? cria-t-il gaiement au lama. Toute la terre t'aurait mis nu jusqu'à l'os avant dix milles des murs de Lahore, si je n'avais pas été là pour te garder.
- Je me demande en moi-même parfois si tu es un esprit, et d'autres fois si tu ne serais pas un lutin malicieux, dit le lama, avec un sourire.
- Je suis ton chela."
(extrait de "Kim" de Rudyard KIPLING, annoté par Alexis TADIE et traduit par Louis FABULET et Charles FOUNTAINE WALKER, illustration de John LOCKWOOD KIPLING, fils de l'auteur)

dimanche 23 décembre 2012

L'animal est un animal, essentiellement et pratiquement distinct de nous


"Mais j'ai appris à mes dépens que papa estimait qu'il y avait un animal encore plus dangereux que nous, un animal qui d'ailleurs était extrêmement commun, présent sur tous les continents, dans chaque milieu: la redoutable espèce Animalus anthropomorphicus, l'animal tel que perçu par les yeux de l'homme. Nous en avons tous rencontré un, peut-être même en avons-nous possédé un. C'est un animal qui est "mignon", "amical", "aimant", "fidèle", "joyeux", "compréhensif".  Ces animaux sont tapis dans chaque boutique de jouets et dans chaque zoo pour enfants. Les histoires à leur sujet sont innombrables. Ils sont le contrepoids des animaux "vicieux", "sanguinaires", "dépravés" qui soulèvent la rage des maniaques que je viens de mentionner et qui déchargent leur agressivité à coups de canne et de parapluie."

extrait de "L'histoire de Pi" de Yann MARTEL

(soit ne pas se fier à l'univers de Tippi DEGRE)

jeudi 22 novembre 2012

C'est la fugueuse en moi qui lit


"Je dévore des livres choisis pour leur taille - pas moins de sept ou huit cents pages. Le temps passé à lire n'est pas vraiment du temps. Allant d'une page à l'autre, je passe des frontières, j'entre dans des maisons endormies, c'est la fugueuse en moi qui lit et aucun gendarme ne peut la retrouver avant qu'elle ait atteint la dernière phrase, levé la tête sur un ciel qui était bleu au début du premier chapitre et qui maintenant est noir. J'ai vingt-sept ans mais les lecteurs n'ont pas d'âge. Devant le livre ouvert il n'y a qu'une enfance laissée à des jeux dans la rue, bien après dix heures du soir."

(extrait de "La folle allure" de Christian BOBIN, photo de suckmyarthole)


jeudi 6 mai 2010

Le sculpteur de femmes

"Le scuplteur de femmes" de Lisa Bresner est un petit conte cruel.

Un jeune homme de 20 ans, Tianshi, tue femme après femme en les énucléant et terrorise la région. Sa mère, l’instigatrice de ses meurtres, souhaite aider la dépouille de son mari mort lors d’un retour de voyage qui a duré 42 jours a trouvé le chemin du paradis. Le jeune homme sculpte des visages de femmes et, dans l’argile, fait une orbite pour accueillir les yeux des défuntes. Le sanctuaire se trouve en haut du mont Kunlun, sur la tombe de son père. La dernière victime est désignée, c’est la fille du chasseur d’oiseaux de l’autre côté de la montagne.
Là, Tianshi se remet en cause : n’est ce qu’une affaire de religion ? Est-ce vraiment pour que son père, celui qui ne suit pas les croyances de ce « prêtre aux yeux bleus de la compagnie de Jésus », trouve la voie après la mort? Et que cache donc cette mère continuellement absente et autoritaire ?


« L’oiseau de Kunlun tend le cou
Les magnolias se fanent
Personne ne viendra au printemps
Il n’a pris que quelques pétales dans son bec. »


Ce conte qui pourrait paraître glauque est définitivement très poétique. Lisa Bresner nous parle d’amour conjugal et filial, de compromis amoureux, de mensonges ou de silence encore pire que des mensonges. Elle nous parle du plein et du vide, en sculpture comme ailleurs…
« Pourquoi n’avons-nous jamais appris à sculpter ? Est-ce que l’argile, les rochers, le marbre renferment des fantômes que nous ne devons pas réveiller ? La forme reste invisible à l’œil. Elle est blottie au plus profond du moindre caillou, si l’on casse le caillou pour trouver une forme, il ne reste que les éclats de caillou et la forme est brisée. Le vent et la pluie nous servent de burin et d’alliage. Chaque saison sculpte de nouveaux arbres, des fleurs différentes et des montagnes autres. Le temps se charge de les sauver. »


*source sculpture Catherine OLIVO

Lily offre un beau billet tout aussi mystérieux. Ne vous laissez pas aller aux idées noires qui pourraient échappées de mes lignes, des siennes et de la vidéo, faite par l’auteure elle-même pour accompagner/sublimer ce petit conte (présente chez Lily), et lisez le donc pour y voir tout le reste ! A certains moments, j'ai même cru qu'elle nous parlait de la Reine-Mère d'Occident Xiwangmu...
Lisa Bresner ne peut pas être réduite à ce roman, suivez donc le lien

mercredi 10 février 2010

Partir


« Bientôt, un homme ou plutôt un arbre s’avance et contourne la caisse. Derrière un trou percé dans l’écorce, on distingue un visage, tandis que les bras mobiles sortent du tronc. (…) L’arbre de secoue, des feuilles tombent de ses branches, ce sont des feuilles encore vertes, des cartes d’identité de plusieurs pays, des cartes de toutes les couleurs, des passeports, des papiers administratifs et quelques pages d’un livre écrit dans une langue inconnue. De ces pages des milliers de syllabes sortent soudain, volent en direction des yeux des agents et finissent par les aveugler. Puis les lettres forment ensemble une banderole sur laquelle on peut lire « La liberté est notre métier ».
« - (…) Alors dites-moi qui se cache derrière cet accoutrement.
- Il se fait appeler Moha, mais avec lui rien n’est sûr. C’est l’immigré anonyme ! Cet homme est celui que j’ai été, celui qu’a été ton père, celui que sera ton fils, celui qui fut aussi, il y a bien longtemps, le Prophète Mohammed, nous sommes tous appelés à partir de chez nous, nous entendons tous l’appel du large, l’appel des profondeurs, les voix de l’étranger qui nous habite, le besoin de quitter la terre natale, parce que souvent, elle n’est pas assez riche, assez aimante, assez généreuse pour nous garder auprès d’elle. Alors partons, voguons sur les mers jusqu’à l’extinction de la plus petite lumière que porte l’âme d’un être, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, qu’il soit un homme de Bien ou un être égaré possédé par le Mal, nous suivrons cette ultime lumière, si mince, si fine soit-elle, peut-être que d’elle jaillira la beauté du monde, celle qui mettra fin à la douleur du monde. »


*source photo : Il était un fois...au coeur de l'arbre





Le livre, "Partir" de Tahar BEN JELLOUN, s’arrête sur ces mots, ils reprennent l’intensité du livre. Il s’agit d’exil, d’émigration, de nostalgie du pays natal, d’utopie, de descente aux enfers. Nous suivons le destin croisé de personnes qui n’ont qu’une idée en tête partir (cette fois pour l'Espagne), fuir le Maroc, pays aimé mais pas assez généreux avec sa jeunesse, trop dépendant de la mafia. Le passage à l’acte et ses improbables retours sont disséqués par l’auteur. Le livre n’est pas optimiste mais il décrit si bien des instants de vie : les éternités d’attente, le regard fiévreux, obnubilé par la côte espagnole, des habitués du café, « observatoire des rêves et de leurs conséquences » ; les désillusions de l’arrivée en terre providentielle (et du paradoxe historique de celle-qui nous appelle : il fut un temps où le Maroc attirait, après il a fait fuir ) ; cette illégalité permanente, de papiers, de vie, cette culpabilité profonde…


*source photo : ici

Je n’aime pas les vacances « normées » au soleil avec un passage touristique dans telles ou telles villes, j’aime l’authenticité même si, peu naïve, je sais ne la retrouver que peu où je vais. En tous cas, Tahar BEN JELLOUN m’a donné envie de venir dans son pays et même si dans ce roman il n’estime proposer que des indices d’une situation, j’y vois un début d’analyse sociologique et c’est pourquoi ce livre me suivra pas à pas dans mon chemin vers la tolérance. C’est de cette fuite en avant vers le paradis en fuyant ses racines ou l’autre dont il est question et ce livre donne envie de reprendre ces notions de racisme, de tolérance et redéfinit l’utopie du pays « développé », avant de partir découvrir le Maroc d’aujourd’hui et lire dans les yeux de sa jeunesse une autre fin !

« On ne revient jamais pour soi, toujours pour les autres.» Et pour vous faire une idée par vous-même un très beau lien avec des extraits du livre, l’ambiance et une interview de l’auteur ici et vous pouvez lire l’avis de In cold blog là .

lundi 8 février 2010

Silbermann


J’avais un souvenir intense du livre de Jacques de Lacretelle, « Silbermann ».

En le relisant par hasard, j’ai ressenti plus un malaise…de ne pas avoir compris tout à l’époque et de me trouver un peu dévoilée aussi.
La lecture était imposée par la scolarité. Souvent j’ai aimé ce que j’ai dû lire : les Kipling, Kessel, Vallès, Renard ont tous eu un écho en moi. Celui-ci ne fit pas exception. Je l’avais lu la sensibilité à fleur de peau. Je l’avais lu avec ces larmes pour un être solitaire, sans ami parce que juif. J’avais aimé cette histoire d’une amitié improbable entre un jeune juif, David Silbermann, et un protestant dans une France antisémite des années 1920.
Et puis aujourd’hui, ma lecture fut bien différente. D’abord un enthousiasme pour l’intelligence de David Silbermann, pour ces connaissances, ces facilités, sa capacité à mettre de la vie dans un texte lu.

Puis une réflexion sur l’antisémitisme. Une bien belle redécouverte. Belle parce que je ne me rappelle plus avoir eu une exposition aussi accessible à tous (pour une œuvre de fiction de l’époque et avec mon humble culture) de ce qui fait notre rapport à l’autre, notre dégout possible par rapport à ce peuple (avant même les camps de concentration de la seconde guerre mondiale). Belle, parce que pour démarrer la réflexion, il y avait des pistes. C’est vrai que maintenant je suis encore plus touchée par cette culture juive, son oralité et ses écrits, son héritage de parole et sa maïeutique inscrite dans l’éducation. Mais j’ai l’impression d’avoir été seule à la lecture. Je trouve que nous manquons, que j’ai manqué, des éléments de discussion. J’aurais aimé des débats scolaires permettant de se faire un esprit critique, d’aller plus avant, de comprendre la question juive. J’ai toujours cru que l’enseignement devait aussi aider les parents à mettre les points de vue en opposition, à aller chercher les arguments des uns et des autres pour se faire sa propre opinion. J’aurais alors peut-être vu que le plaidoyer de Silbermann sur la cause juive à son pendant physique et intellectuel dans les mots du narrateur. Des éléments raisonnés mais aussi d’autres plus sourds : une intelligence mal mise à profit, une vanité, un orgueil, une caricature physiologique raciste.
« - Crois-tu donc que je ne le méritais pas ? N’en déplaise à ta mère, cette bonne protestante qui a si bien pratiqué à mon égard la charité évangélique, mon amitié valait mieux pour toi qu’aucune autre, sois-en assuré. Rappelle-toi nos entretiens, songe à tout ce que je t’ai fait connaitre et comprendre. Trouvais-tu un profit analogue auprès de tes camarades ordinaires et même auprès des gens de ton entourage ?... Allons, réponds ! …Mais je n’ai qu’à revoir ta figure lorsque tu m’écoutais, je n’ai qu’à répéter tes propres paroles. Une fois tu m’as dit que dans une conversation avec moi tu avais l’impression que les idées te venaient plus vite, plus nombreuses, et que tu pouvais les développer plus intelligemment. …Eh ! C’est un mérite estimable que d’exercer une telle action sur l’esprit de quelqu’un. Cette capacité d’animer un cerveau n’est pas départie, que je sache, aux êtres inférieurs… »

A l’époque de ma première lecture, je n’avais pas été choquée par cette présentation de Silbermann, présentation aussi admirative des qualités spirituelles et aussi dépréciative de sa manière d’agir, de son physique et de sa culture.
Et puis il y a ce compagnon d’école, le narrateur, assez proche de ce que je fus : lâche, s’investissant d’une bonne conscience par simple vanité : « Je sacrifiais mes désirs aux siens sans regret. Mon rôle n’était-il pas de me consacrer entièrement à son bonheur et de racheter par cet acte les actes des méchants ? Lorsque le consentement me coûtait, je répétais en moi-même : « C’est ma mission. » ». Amical de circonstance, choisissant l’espace et le temps de ces relations (moins intenses avant de partir en vacances pour ne pas avoir à souffrir de l’absence de l’ami) ou quelques unes plus douces.

Alors cette relecture m’a permit de remettre certaines idées en place, d’assumer vouloir choisir la « voie difficile, abrupte, où l’on gravit sans repos, où l’on se heurte à mille obstacles (…). » Pas une vie d’investissements obligatoirement physiques mais bien investissement mental, réflexion continuelle, débat intérieur, remise en cause constance de mes mollesses, de mes lâchetés. Je me suis retrouvée aussi un peu dans Silbermann : « L’absence de discussion était pour son esprit un désœuvrement insupportable. » Il est malheureux seulement de voir que cette lecture, imposée dans la cadre scolaire, n’est été qu’une trace baveuse de bonne conscience, un « monument aux morts » pour se remémorer (ou justement oublier)…une lecture en superficie, sans débat, sans réflexion, ou comment justement laisser en marge les causes et les conséquences de nos faiblesses et dégoût de l’autre, ou comment ne pas donner à tout un chacun les moyens de se prémunir contre la méconnaissance ou l’imbécilité.

vendredi 29 janvier 2010

Soudain dans la forêt profonde


Le petit conte d’Amoz OZ me donnait envie. Je croyais que j’allais y retrouver une magie, un émerveillement… en fait ce fut une déception.



« Soudain dans la forêt profonde » est un petit conte pour enfants ou adultes. Il nous entraine dans un village déserté par tous les animaux, rampants, volants, grimpants, marchants. Une culpabilité semble être le lot des adultes, ils les ont fait fuir mais ils ne veulent pas en parler… ni en rêver.
Nous suivons ces villageois dans leur déni. Pour certains, les animaux n’ont jamais existé. La maitresse d’école les dessine et imite leurs cris pour faire perdurer cette faune disparue. D’autres en sont tellement désappointés qu’ils tombent dans la schizophrénie ou la maladie physique ou mentale. Deux enfants pourtant vont suivre leur intuition et chercher au fond de la forêt… ils le savent : les animaux existent, la preuve était dans une marre d’eau et s’est vite caché sous les algues… un mini poisson.

J’aurais pu être transportée par ce petit conte, suivre ces enfants contre la norme et être émerveillée. Pourtant, l’intolérance, la honte, la déviance, ne m’ont pas touchée. Est-ce que les contes ne me font plus rêver ou réfléchir… peut-être. Je l’ai trouvé trop simpliste sous couvert de philosophie. La rédemption est-elle un sujet qui ne m’attire pas (plus) ? J’ai tout de même été touchée par deux points… l’idée de l’oubli, de cet oubli de la nécessité d’oublier :
« Durant des jours et des jours, les gens n’avaient plus osé se regarder en face, tant ils étaient méfiants, abasourdis ou honteux. Depuis, la plupart répugnaient à en parler. En bien ou en mal. Ils n’en disaient mot. Il leur arrivait même d’oublier pourquoi ils préféraient oublier. Cependant, tout le monde se souvenait parfaitement que l’oubli était souhaitable. Et qu’il valait mieux nier en bloc, même le silence, et se moquer de ceux qui s’obstinaient à se souvenir : il fallait qu’ils se taisent. Qu’ils ne parlent pas. »

Et puis cette trouvaille, qui va vers un Eden où carnivore et végétarien se retrouveraient. Pas dans cette utopie de ne plus attaquer le faible mais bien dans ce fruit, le carnélia, au goût carné… et la protéine dans tout cela !!
« Nehi avait découvert au cours de ses errances un arbuste où poussaient des baies blanches et pourpres au goût de viande. Nehi appela ces fruits des carnélias. Il sema et cultiva des graines de carnélier aux quatre coins de la forêt où elles poussèrent et se multiplièrent, car il s’était aperçu que les carnassiers semblaient apprécier la saveur de ces fruits et ne rechignaient pas à en manger, de sorte qu’ils n’avaient plus besoin de dévorer des créatures plus faibles pour se nourrir. »



Bon, j’aime l’idée de savoir parler aux animaux, allez oui, je confirme. Je pense aussi qu’il me faudra relire ce petit conte, peut-être après avoir découvert toutes ses références folkloriques ou juives, pour y voir, je ne sais, une certaine ironie. Je ne peux que vous proposer le billet de Emmyne remettant le roman sous une forme jeunesse et les deux billets suivants, ici et là

samedi 14 novembre 2009

Tout le monde est occupé




"Tout le monde est occupé" de Christian BOBIN est un conte pour adultes emprunt de poésie, de magie. Nous suivons Ariane, une femme de ménage, dans ses bonheurs amoureux et de maternité, dans sa folie régénératrice et poésie de vie. « Il y a ainsi des gens qui vous délivrent de vous-même – aussi naturellement que peut le faire la vue d’un cerisier en fleur ou d’un chaton jouant à attraper sa queue», Ariane en fait partie. Elle aime et par un geste simple donne son amour, par un attouchement fugace (un baiser) devient enceinte (par poésie et non comme si elle tombait dans une spirale médicalisée ou normée). Autour d’elle déambulent des personnages, avec leur propre façon de vivre, souvent à côté d’eux, elle fait le ménage (mais pas que de la poussière). En choisissant de regarder voler Ariane, légère de bonheur amoureux, et de suivre des yeux ses enfants, c’est une ode à la vie, à l’existence, à l’espièglerie (une certaine forme de folie, oui, oui, une propension à oublier ce que l’on attend de nous).
La spiritualité devient incarnée, la Vierge Marie, de plâtre bleu, change de couleur en fonction de ses émotions et, charnelle, décide de s’occuper aussi d’elle et de partir à travers le monde. La folie, l’amour, l’éducation, l’amitié, les relations de convenance, sont alors passées par un kaléidoscope de couleurs, d’humeurs et de sensations. Loin de suivre le chemin tracé, la norme, loin de reprendre ce que nous sommes dans la vie, Christian BOBIN semble nous dire de vivre, d’exister par nos propres poésies de vie. Un peu de spiritualité chrétienne, oui, mais ce serait être bien étriqué que de ne pas savoir y lire une spiritualité universelle.

Oublions les idées toutes faites, laissons le monde se refaire dans une discussion incessante entre un oiseau et un chat : Rembrandt, le chat, se délecte de théologie facile, Van Gogh, l’oiseau en cage, de philosophie naturelle. « Rembrandt peut rester en arrêt devant une phrase, plusieurs jours de suite. Il en fait son miel et ses délices. Il s’en lèche les babines. » Le style de BOBIN nous amène à nous prendre pour le chat de la maison, une phrase, une image, une idée, un rêve, un échappatoire, une manière irréelle de vivre… et pourquoi donc irréelle ? Pourquoi devrions-nous fantasmer des vies pour nos enfants ? La magie est en eux ! Une Manège, née à la sortie du train fantôme, aux yeux grands ouverts, toujours, sur le monde et ses petits riens qu’elle dessine, dessine, dessine. Un Tambour, passionné de physique et de chimie qui expérimente la vie avec des formules. Une Crevette, désincarnée ou réincarnée par amour de ses proches, au bec de lièvre inexistant par affection de ses proches, danse à deux centimètre au-dessus du sol. Refaire le monde, oublier les bonnes manières, de toutes façons, les « bonnes manières sont des manières tristes», revenir à l’état d’enfant, ne plus "être occupé" par nos préoccupations. Cette magie du tout en devenir, de l’appréhension nouvelle, non conditionnée, du monde : « Manège, quatre mois, fait un premier état des lieux : le monde a goût de lait et de lumière. Le monde rentre par la bouche et par les yeux. » Garder l’humour dont nous dote la vie (Dieu pour Christian BOBIN) à l’état de fœtus : encore ne faut-il pas être né avant terme !
« Il est très difficile de soutenir le regard fixe d’un tout petit – c’est comme si Dieu était en face de vous et vous dévisageait sans pudeur, en prenant tout son temps, un peu étonné de vous voir là. » Ce livre fait un peu le même effet, avec l’envie de vivre et d’exister et pas seulement par un artefact, un être de songe si existant soit-il.

vendredi 2 octobre 2009

Je m'appelle Elisabeth

« Je m’appelle Elisabeth » d’Anne WIAZEMSKY est une belle porte ouverte vers la différence.




La quatrième de couverture m’avait mise sur une mauvaise voie : un défi contre l’autorité paternelle. En fait, il s’agit pour moi bien de l’inverse. Oui, la jeune Beth, douze ans, fille du Directeur de l’hôpital psychiatrique, va aider un malade à se cacher en mentant à son père et défiant les autorités. Mais il s’agit là de deux complicités : de celle de cette 5ième fille, la dernière, la préférée de son père avec ce dernier et de celle que cette enfant va entretenir avec ce malade.
Ce court roman propose un aller vers la peur. La peur de la « chose » effraye tout de suite visuellement. De ce frisson qui descend le long de l’échine mais dont l’image est plus gore qu’autre chose : des cadavres de petits oiseaux, des têtes d’écureuil….
Et de la peur de l’autre, surtout si celui-ci est différent. De ces malades « de longue durée », pris dans leur mutisme, dans leurs monologues sans nous laisser les clefs de la discussion. Beth met à profit l’éducation paternelle, celle qui lui permet de penser ces malades comme des êtres vivants, d’être contre les camisoles et les électrochocs. Je l’ai suivi dans sa mise en œuvre de cet esprit ouvert : faire connaissance, laisser à l’autre sa part de mystère, ne pas s’effrayer de leur différence.
Elle agit comme une adulte, se choisit un prénom, Elisabeth (en fait, le sien inusité), elle se démarque de cette enfant qu’elle était jusque là. Et pourtant, tout n’est pas signe de maturité, elle reprend, à tord, le pouvoir que son père a sur les malades : celui d’être le soignant. Elle croit en la possession de cet être, pas une chose mais un malade (est-ce aussi une maîtrise de la situation tout simplement ?). Cela ne l’empêche pas de suivre la voie tracée, de rester encore la « numéro cinq », la préférée, de son père. Il est bien question d’amour filial et de l’autre, aussi simplement que peut le faire un enfant.

*source affiche du film Birdy d'Alan Parker

« Elle avait peur, horriblement peur. « La chose » allait réapparaître ailleurs, elle en était persuadée. Alors elle se rappela un livre qui l’avait tant effrayée qu’elle n’avait pas pu dépasser les deux premiers chapitres : Fantômas. Mais, tout à coup, cela lui parut moins effrayant (….) A mi-voix et en se concentrant bien, elle se récita le début qu’elle connaissait par cœur :
-
Fantômas !
- Vous dites ?
- Je dis Fantômas…
- Cela signifie quoi ?
- Rien et tout.
- Pourtant, qu’est-ce que c’est ?
- Personne, mais cependant quelqu’un.
- Enfin, que fait-il ce quelqu’un ?
- IL FAIT PEUR.
»
Les avis de Clarabel et Lily (trop court, miss, trop court!)...

Dans ma seconde famille, ancienne maintenant, un psychiatre m’avait perturbée (avec mes encouragements persistants) à suivre les méandres des esprits : la ligne de distinction entre malade et personne saine est tellement fine. J’ai été très touchée par ce premier pas littéraire proposé par Anne WIAZEMSKY…j’aurais aimé suivre cette attitude plus longuement, peut-être plus follement avec tous ce que la maladie provoque de circonstances perturbantes. Je suis à chaque fois outrée par nos méthodes médicamenteuses à outrance ou enchaînantes au sens propre par manque de personnel qualifié… et que dire de notre non respect des sépultures. Connaissez-vous le centre Cadillac, hôpital psychiatrique de France ? Quel lieu étrange, je vous laisse arriver jusqu’à lui par le cimetière .

jeudi 24 septembre 2009

Les cinq quartiers de l'orange

Un livre prêté comme un objet précieux, d’une personne qui m’est chère, avec comme introduction à la lecture : « Ce livre va faire écho en toi », une angine infectée carabinée, un homme parti pour la nuit et un petit d’homme dormant paisiblement à côté, et voilà un livre dévoré, le suc me coule encore sur les lèvres.
« Les cinq quartiers de l’orange » de Joanne HARRIS



Une soixantenaire revient dans son village d’enfance avec comme seul héritage un livre de recettes de cuisine tenue par sa mère. Et voilà que défile une enfance en tant de guerre, une éducation à la dure (la maman élevaient ses enfants comme son verger avec amour sans le montrer, comme on taille les arbres fruitiers pour qu’ils donnent, à maturité, le meilleur d’eux-mêmes). De la bonne cuisine comme seuls moments de répits dans l’univers familial et entrecoupé par les malaises de la mère. Le carnet de recettes apparait alors comme une véritable clef pour comprendre les histoires internes, les secrets de famille, de village et les sentiments enfouis.
Des questionnements sur l’héritage réel, les liens mère-fille, l’innocence cruelle de l’enfance, les tragédies intimes et « historiques ». Merci Astrid de m’avoir poussée à cette lecture, incisive et pertinente pour que je tente d’arrêter de me débattre avec mon passé.


« L’un de vous aurait-il ramené des oranges dans la maison ?

Nous faisions non de la tête en silence. Les oranges étaient chose rare. Il nous était parfois arrivé d’en goûter une. Nous en apercevions de temps à autre au marché d’Angers – de grosses oranges d’Espagne à la peau épaisse criblée de fossettes et d’autres coupées en deux, à la peau fine, des sanguines venues du sud qui révélaient leur chair meurtrie toute violacée. Maman passait aussi loin que possible de ces stands comme si la simple vue des oranges la révulsait. Une aimable dame, sur le marché, un jour, nous en donna une à nous partager. Maman nous interdit de pénétrer dans la maison. Il nous fallut d’abord nous laver les mains, nous brosser jusque sous les ongles, nous les enduire d’huile de mélisse et de lavande. Et même après tout cela, elle affirma déceler encore une odeur d’orange. Elle laissa les fenêtres ouvertes pendant deux jours jusqu’à ce que l’odeur eût enfin disparu. Bien sûr, les oranges qui provoquaient ses crises n’existaient que dans son imagination. Leur odeur annonçait ses migraines et, quelques heures plus tard, elle était allongée dans l’obscurité avec un mouchoir aspergé d’huile de lavande sur le visage et ses pilules à portée de sa main. J’appris plus tard qu’il s’agissait de morphine. »




Lily, attisée, nous parle de cette lecture ici et là.