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dimanche 10 juin 2018

"Pleure encore un peu, tu veux?" - La piscine


"Le printemps disparut en un clin d’œil, et soudain il y eut la pluie tous les jours. Une pluie faible comme le bruit d'ailes d'un insecte, qui trempait la végétation du jardin de l'institut. [...] Depuis le commencement des pluies, toutes sortes de moisissures envahissaient le réfectoire au sous-sol de l'institut. Le petit pain du goûter que quelqu'un avait laissé se retrouva le lendemain parsemé de bleu, tandis que la tarte aux pommes faite par la cuisinière fut couverte de blanc au bout de trois jours. Ces nourritures d'aspect grotesque jetées dans les poubelles en plastique réveillèrent ma tendance à la cruauté. Si j'enfermais Rie dans la poubelle, hurlerait-elle encore de frayeur comme la dernière fois? Allait-elle pleurer et pleurer encore jusqu'à être trempée de larmes, de transpiration et de morve et qu'au bout d'un moment ses cuisses veloutées se couvrent de moisi comme un duvet teint avec une poudre colorée? Chaque fois que j'apercevais la poubelle au sous-sol, j'imaginais des moisissures se développant sur ses cuisses."
(extrait de "La piscine" de Yôko OGAWA)

jeudi 5 avril 2018

"[...] on trouve à peu près partout ce qu'on appelle par exemple des rituels d'ensauvagement, autrement dit la possession par l'esprit de l'animal qu'on va chasser." - Selon Vincent


"Deux ans se sont écoulées entre cette ligne et la précédente. Il y a eu du vent, de la pluie, du soleil, des multitude d'oiseaux, quelques baleines, des renards, des conversations muettes, des légumes qui ont poussé, un peu de pêche, un peu de chasse, la tonte des moutons, quelques allers-retours à Rio Verde, le troc, la vente, l'achat de denrées, le vent, la pluie, le soleil et ainsi de suite. Et la belle lenteur des jours, la triste lenteur des jours, des silences qui enserrent les tempes, des silences massifs et lointains qui enveloppent tout, des silences cristallins qui font pleurer la nuit, des fracas de tempêtes comme des combats de géants, la beauté violente du monde, la tristesse infinie du monde, et puis un voyage à Punta Arenas où j'ai acheté quelques cartes topographiques et plusieurs livres, dont un trop encombrant qui m'a lancé un signe datant de plus d'un siècle."

"Rosario [...] pensait à tous les lieux qu'il avait parcourus depuis des années, dans lesquels il ne savait plus s'il avait eu la sensation de se dissoudre, ou de se dilater dans l'espace, de consolider ou d'épuiser ainsi son être et son esprit [...] L'apparition de la complexité avec la première cellule, puis les protozoaires, les organismes pluricellulaires, les plantes, les insectes, les vertébrés, l'homme avec sa conscience de soi, sa capacité à analyser, nommer, complexifier le réel, le réduire, le maîtriser, le démultiplier [...]."
(extraits de "Selon Vincent" de Christian GARCIN, Babel, Actes sud)

samedi 10 juin 2017

"- Ah oui ? C'est quoi la vie? C'est où?" - Kinderzimmer

Je ne fais plus d'avis de lecture. Plus le temps. Non, c'est faux. Le temps je pourrais l'avoir, le prendre d'ailleurs et retrouver le plaisir de parler d'un livre opportun.
Je n'en ai plus le courage, cela reviendra ou pas.

Il y a tout de même des lectures que je ne peux pas taire, de celles qui vous chamboulent, qui seront bien dans une pile de livres à relire. "Kinderzimmer" de Valentine GOBY fait partie de ces livres, un coup de poing dans le plexus.
Une descente aux enfers, les camps de la mort pendant la seconde guerre mondiale, des moments de présent pur où la vie doit prendre le dessus. Une morsure d'un chien de SS évitée, et voilà l'espoir. Il est si ténu. Mila arrive au camp avec sa cousine et enceinte. Elle décrit ses corps décharnés, ce manque d'humanité, ces squelettes ambulants plus proches de la mort, de la pourriture, de la décomposition que d'un semblant de vie. Et il y a ce pincement au corps, ce ventre dur, ce foetus qui sera sa perte ou son bonheur. L'Allemagne ne peut pas perdre dans le camp, mais elle ne peut pas vraiment gagner, un concert d'ongles, des pianos offerts aux vents et à la pluie, des épingles coincées dans l'entre-jambe, des morceaux de savon... Il y a un scintillement d'humanité, là, juste là... dans un brossage de dents.


"- Tu ne brosses plus tes dents. Tu ne peignes plus tes cheveux avec tes doigts. Tu ne laves plus ton visage. Les coutures de ta robe grouillent de poux. Tu t'écorches. Tes vêtements sont tachés. Tu pues.
Assise sur la paillasse, Mila ne répond pas.
- Deux nuits que je dors avec toi. Je t'ai vue au début, quand tu es arrivée. Tes cheveux blonds et lourds et ta peau de lait. Tu avais la nuque droite. Regarde-toi.
Teresa passe la main sur les cheveux de Mila, mèches crépues en boules d'algues mortes [...]
- Tu ne te mouches plus qu'avec les manches de ta veste. Tes ongles sont dégoutants. Moi je suis ici depuis trois ans. Vois mes dents. Mes ongles. Mes cheveux. J'ai fait raser ma tête pour éviter les poux. [...]
Mila essaie de dégager sa tête, de décrocher la main de la Polonaise en soulevant ses doigts un à un mais la fille serre, enfonce les joues de Mila entre les mâchoires comme on force la gueule d'un chien. De la bouche de Mila ne sort plus qu'un borborygme.
- Je ne te lâche que si tu y vas, que si tu te jettes contre les barbelés.
[...]
- Non? Tu n'as pas envie? Je t'ai vue quand ton amie est morte, j'ai vu comme tu te palpais le corps, ça te soulageait que la mort l'ait prise, elle. Je t'ai vue lui enlever son sac et lui arracher ses chaussures, des chaussures meilleures que les tiennes, et tu as tout de suite mangé son pain. Tu voulais vivre. Tu n'iras pas te jeter contre les barbelés. Mourir maintenant ou plus tard ça ne t'est pas égal. Alors debout, va te laver les dents!"

(extrait "Kinderzimmer" de Valentine GOBY, Babel Actes sud; source photographie)

jeudi 26 janvier 2017

Maladie - La Petite Communiste qui ne souriait jamais





"Cette trahison inacceptable, un uppercut ricanant et elle aimerait bien les trancher, ces trucs - elle ne prononce pas le mot seins -, cette reddition qui la précipite vers les autres : les filles du lycée. Auxquelles Dorina a tellement le désir de ressembler aujourd'hui, alors qu'elles étaient d'accord, avant, pour convenir que ces filles sont molles molles molles, du rahat*! On peut s'enfoncer en elles comme dans des coussins confortables. Et aujourd'hui, elle en vomirait, d'être devenue, elle aussi, confortable. Laide. Informe. Elle se manque, oh, oui elle se manque, et ce petit rituel aussi, auquel Nadia s'adonnait jusqu'à l'été dernier, le soir dans son lit: passer sa main sur son ventre tendu par les mâts que formaient les os saillants de ses hanches et, s'endormir alors, rassurée.
Ça progresse. Le Mal la recouvre, lape sa vie passée, doucement. [...]
Et tous ont l'air d'espérer que l'incident soit provisoire, pas cette lèpre qui l'envahit sous leurs yeux. Ils se tiennent à distance, Béla, son père. A la fin de la journée, s'il est satisfait, Béla hisse les fillettes sur son dos et il court dans la gymnase, elles rebondissent en riant, le visage rougi de plaisir. Je ne pourrai plus de toute ma vie être à califourchon sur ses épaules, se dit Nadia en les regardant, peut-être qu'il craint qu'elle ne suinte à travers ses collants, elle aussi a peur que quelque chose ne s'écoule d'elle sans qu'elle n'y puisse rien, elle est fendue, élargie. Sa sueur aussi semble s'être alourdie, le soir, elle renifle ses aisselles, stupéfaite d'y retrouver l'aigreur tenace qui imprègne la blouse de sa mère. Malade. Débraillée de l'intérieur. Béla tapote ses omoplates maladroitement pour l'encourager, il cherche sans doute un espace d'elle qui ne soit pas atteint."
(extrait de "La Petite Communiste qui ne souriait jamais" de Lola LAFON, Babel Actes Sud; photo de rahat*)
*confiserie roumaine (rahat loukoum)

dimanche 22 janvier 2017

Jeanne d'Arc magnésique - La Petite Communiste qui ne souriait jamais


"Comment rendre compte d'une petite fille qui décline les dangers comme autant de comptines dont elle sera bientôt lassée. [...]
Béla scrute ses cernes, son odeur, boit-elle suffisamment entre les entraînements? Et il doit également s'occuper de celles qui forment le décor maintenant, des figurantes: les autres filles de l'équipe. Ennuyeuses, prévisibles, leur peur et leur fatigue qu'elles tentent de dissimuler quand Nadia, elle, est une plante carnivore de dangers dont il faut la gaver. Elle suit ce que son corps dicte, ce corps capable d'inscrire le feu dans l'air, une Jeanne d'Arc magnésique. Elle grignote l'impossible, le range de côté pour laisser de la place à la suite, toujours la suite.
[...]
"Comment dire... Vois-tu chérie, Olga, maintenant, elle a... grandi. Que feras-tu?... Quand tu commenceras à perdre?"
Longuement, l'enfant fixe les femmes. Et d'une esquisse de sourire frondeur, elle s'extrait de l'abîme: "Je ne pense pas à perdre. Ce n'est qu'un début." Alors, attendries, on la laisse à l'enfance et, pour clore, on lui demande de chanter quelque chose en roumain, du folklore peut-être? La petite fronce le nez, se tourne vers sa comparse, elles se penchent l'une sur l'autre, conciliabule de chuchotements, puis, Nadia se redresse dans son fauteuil et, comme une déclaration d'indépendance, un chemin de traverse sans nœuds rouges, elle offre ses joues pâles et nues aux projecteurs e entonne, sans quitter la caméra des yeux: "Je suis un pe-tit gar-çon de bon-ne fi-gu-re je suis un pe-tit gar-çon la be-le a-ven-tu-re ô gué la bel-le a-ven-tu-re."
Autour de Nadia, les chiffres continuent de s'accumuler cet été 1976; cinq mille appels reçus à la Fédération canadienne de gymnastique en moins de trois mois, aux États-Unis, soixante pour cent d'appels supplémentaires aux urgences: celles qui ont voulu "jouer à Nadia" se sont cassé le poignet ou la cheville.
On dirait qu'elles ne craignent rien, de vrais garçons manqués, s’inquiètent les parents des petites filles de l'Ouest qui se suspendent aux branches les plus hautes des arbres et dînent en justaucorps, transpirantes et décoiffées. C'est une phase. Ça leur passera certainement."
(extrait de "La Petite Communiste qui ne souriait jamais" de Lola LAFON, Babel Actes sud; source Sipa Nadia Comaneci)

dimanche 1 mai 2016

Les noceurs

Avec cet auteur, il ne faut pas hésiter à entrer. Nous en prenons plein les yeux puis nous nous immergeons dans un je ne sais quoi d’ambiguë, de sentiments non palpables mais bien présents, collants encore au corps.

© Brecht EVENS/ Actes Sud

Une fête, dans un appartement au cinquième étage. Une fête où se retrouvent des amis... il y aura de l'alcool, des rires, un coin clope, de la séduction et beaucoup de lâcher-prise. Et puis non. Gert a invité du monde mais tous attendent Robbie. Il est bien sûr invité, c'est le meilleur ami de Gert mais il ne viendra pas. Il est sûrement resté dans la discothèque dont il est le centre d'attention, aussi, là aussi. Tous le monde lui court après... les filles/femmes - quel séducteur!- , les hommes - tellement charismatique- , Gert pour le souvenir de leur amitié.
Brecht EVENS nous confie trois états de vie, Gert, Robbie et Noumi, pris dans la multitude. La foule du métro, des rues, de la discothèque, de ce salon surpeuplé et trois individus. Tout est mouvement, interchangeabilité, interaction, promiscuité et pourtant l'humain semble presque absent. Il y a bien quelques bribes de la vie d'unetelle ou d'untel - tiens, non, ce n'est pas la sienne mais celle de l’interlocuteur... pas grave-. Ils se connaissent mais si peu. Gert et Robbie marquent aussi ce manque par une absence, une relation qui prend l'eau, un changement de direction après l'adolescence. Noumi sort son épingle du jeu. Mais derrière cette misère sexuelle perdue, derrière cet élan de vie et de désir, il reste une amertume... un désert émotionnel.

© Brecht EVENS/ Actes Sud

La fête est un moment à part, il y a ceux qui y rentrent, s'y perdent et les autres. Robbie semble dans son élément. Il offre aussi à chacun un moment de partage mais il est éphémère. Dans ces tumultes, il pourrait y avoir plus que de l'alcool et du sexe et pourtant l'individualisme prime et il ne reste plus grand chose après les flash d'extra-vie. Des racontars, des déjà passés.

© Brecht EVENS/ Actes Sud
A travers "Les noceurs", l'auteur dévoile un peu de cet après-adolescence où chacun se voit dans le regard des autres sans forcément s'y reconnaitre. Les moments de lâcher-prise semblent faire appel aux sens sans offrir de chemin. Il offre là un magnifique kaléidoscope des pulsions de vie et de l'absence de considération.
La foule est bariolée, se mélange aussi avec les décors. Tout est couleurs, intensités, perspectives désaxées et puis il y a ses personnages. Tous ont leur teinte permettant de ne pas se focaliser sur un réel aspect mais plus une silhouette, une attitude, une mimique, même la voix est colorisée permettant ainsi cet embrouillamini jusque dans les échanges. Tous sont colorés sauf Gert, gris, ombre de lui-même, perdu dans la foule. Il a voulu prendre sur lui, réagir et pourtant il reste incertain, méconnu.

© Brecht EVENS/ Actes Sud

Brecht EVENS offre là encore un roman graphique magnétique, à lire et à relire dans lesquelles les illustrations donnent autant que le texte. Les atmosphères sont fabuleuses et l'attraction- répulsion physiques sont visibles. Entre autre une magnifique planche surréaliste de la jouissance.

vendredi 29 janvier 2016

Panthère

© Brecht EVENS/ Actes Sud

Christine rentre de l'école et son papa vient de la prévenir que Patchouli, son chat, est mort. Elle se précipite dans sa chambre pour pleurer. Du tiroir de la commode elle entend du bruit et une énooorme panthère en sort.
Panthère est coloré, plein de taches, immense. Il est aussi prince héritier de son royaume. Il connait l'enfant, elle non. Il vient juste à côté d'elle sur son lit et lui décrit son monde. Est-ce une peluche qui, en rêve, prend vie, comme son chien en peluche Bonzo? Le félin lui change les idées, elle ne pleure plus, elle est curieuse et rit même. Panthère devient un confident, un ami.
Leurs rendez-vous sont secrets. Elle rit, danse, propose un tea time, se fait chatouiller. Entre les jeux, quelques détails perturbent. Les gestes sont tendres, amicaux, mais aussi sensuels et passionnés. Il l'a mordu là, non? Et puis Panthère a tendance à changer son histoire en cours en fonction des avis de la fillette. Moui. Ils s'apprivoisent. Peut-être.

"- Ah oui, on façonne des joyaux de chocolat. Et on mange les lingots d'or, pour faire briller notre fourrure.
- Ouais! Et les gâteaux à la cerise?
- Munitions parfaites pour les batailles de nourriture. POUF!
- Ah oui!"
© Brecht EVENS/ Actes Sud

"Panthère" de Brecht EVENS est un huit-clos sur l'enfance. Panthère console et offre des récits, de l'imaginaire. C'est merveilleux. A travers lui, l'enfant découvre une autre forme d'amitié, pas simplement une relation d'une fillette à un animal de compagnie (non, non, décidément il ne l'est pas!). Mais Panthère est entreprenant et majestueux. Il amadoue Christine, il la manipule peut-être aussi. D'un magnifique rêve de fillette, plein d'émerveillements et de partages, la relation va devenir un petit cauchemar. Le danger guette, il est tapi dans le tiroir de la commode. Bonzo prend même vie pour lui dire de se méfier. Aurait-elle perdu toute vigilance? Serait-elle moins innocente? Panthère a de grandes dents, une grande langue. Et puis il ne mange pas que des brocolis ou mentirait-il un peu? Sur tout. Sur le principal.
Ce roman graphique parle de cette confiance que l'enfant peut accorder sans jugement. Le papa, débordé par les événements et par l'âge de sa fille, est presque absent. Il ne reste que Panthère et les convives qu'il invite.
Il est aussi question de pudeur et d'émois, d'une forme d'apprentissage de la séduction mais aussi de culpabilité et de réconfort, de prises de conscience.

© Brecht EVENS/ Actes Sud

Panthère est polymorphe, superbement multicolore et diablement séducteur. Brecht EVENS nous le propose en interaction perpétuelle avec Christine, d'une proximité chaleureuse, étouffante. Et puis il est autant panthère, que chien, que viande décharnée, que serpent, que dragon. Il est réalsite puis symbolique, texturée ou translucide, malin toujours.
Le père n'est qu'une silhouette à côté. La maison une boite colorée avec des pièces comme des tapisseries, aux formes imbriquées, géométriques, sans ombre ou justement dans la pénombre.

© Brecht EVENS/ Actes Sud

Une merveille de roman graphique pour jeunes, accompagnés, et pour plus vieux!  N'hésitez pas à lire le billet de Fabrice COLIN par qui l'envie est arrivée.

samedi 5 décembre 2015

C'est drôle, comme on se sent mieux quand l'exemple à suivre est imparfait - Le Premier Été

"Antoine plaisante à propos des monos qui se sont déguisés avec des chapeaux en papier et du maquillage de clown, il dit qu'ils font pitié. Je devine à l'instant qu'ils ont fait ça exprès, justement pour nous faire rire, qu'ils ont pris délibérément tout le ridicule sur eux, pour que les ados se sentent mieux, se sentent supérieurs, différents. Ce sont des adultes. Ils peuvent se permettre d'avoir l'air idiot. Ils assument la bêtise pour nous laisser l'intelligence. J'ai envers eux un mouvement subit de reconnaissance, une bouffée de gratitude. Je suis écrasée sous le poids de ma propre sagesse. Je voudrais qu'on m'ampute du cerveau."

(extrait du "Premier Été" d'Anne PERCIN, Actes sud Babel)

samedi 7 mars 2015

Alpha... directions

Un indispensable!
J'en ai parlé ailleurs, avant même de le posséder. J'en ai parlé sans en dire un mot, juste pour le plaisir de l'ouvrir, de le feuilleter et de décalquer. Je n'en ai pas parlé parce qu'il y aurait tellement de choses à en dire. Et puis je l'ai laissé de côté. Juste à côté, sur ma table de chevet (enfin ils sont nombreux à cet endroit).
Cela devait être une trilogie (avant l'homme, l'homme et le futur), ce sera un tétralogie, l'auteur n'ayant pas réussi à condenser l'hominidé en un seul tome. Grand bien lui fasse! "Alpha... directions" de Jens HARDER est le premier tome.

© Jens HARDER/ l'an 2 / Actes Sud

Ce n'est pas la première fois que la naissance de l'univers ou de la vie est le thème d'un livre. C'est un peu plus rare en ce qui concerne une bande dessinée. Ce serait pourtant simpliste de limiter celle-ci, de plus de 300 pages, juste à une histoire de la création du monde. Il s'agit plutôt d'une version mêlant toutes les autres. Une encyclopédie iconographique de toutes les conceptions de la genèse du monde.
Le parti-pris est scientifique, le créationnisme religieux est mis de côté. Se suivent les différentes étapes de la matière, des particules, de la vie. Pourtant à ce propos très rationnel s'apposent toutes les autres approches, les dernières découvertes scientifiques se présentent en même temps que la présentation biblique ou que les cosmogonies de différentes cultures: indienne, inuit, égyptienne, mésopotamienne, aztèque etc...

© Jens HARDER/ l'an 2 / Actes Sud

Les magnifiques illustrations décrivent les temps géologiques accompagnées de peu de textes. Nous pourrions croire que la vie arrive vite dans le livre avec bien-sûr ces dinosaures qui nous plaisent tant. Et bien, le soleil n'arrive qu'en page 59, la vie en page 135 et les dinosaures page 250. Autant vous dire que le fourmillement de bactéries, de flux, de forces en puissance, de végétaux, d'algues, d’arthropodes est impressionnant. Vous découvrirez bien-sûr les étapes importantes, l'ozone, le premier cordé (l'architecture osseuse comme le squelette métallique d'un pont), l’œuf, les ailes etc...

Des dessins des manifestations physiques, chimiques, vivantes, astronomiques, géologiques,... côtoient des dessins de lieux symboliques (pour la science mais aussi manifestations géologiques, architectures, ruines antiques), des fenêtres sur les scientifiques ou leurs instruments (pendule de Foucault, boite de pétris, laboratoires, navette spatiale ou télescope...), des encarts sur d'autres vues éclairantes (un rubiscube, une étude de coquillage et du chiffre de Fibonacci). Par exemple pour expliquer des concepts, l'auteur propose des associations visuelles: l'attraction du soleil, un aimant, une boule de neige amalgamant la neige autour et grandissant, pour la gravité la pomme, pour la mise en place de l'univers, la dernière pièce d'un puzzle, une partie de billard.
Jens HARDER propose aussi des thématiques plus poussés par exemple l'apparition de la reproduction, vie et mort, avec une image d'Adam et Eve, de la faucheuse, de spermatozoïde mais aussi des amants de Pompéi, une image soft du kama-sutra ou de la reproduction animale.

© Jens HARDER/ l'an 2 / Actes Sud

Ce livre est un summum. Vous pouvez l'ouvrir à n'importe quelle page et profiter du spectacle. Ne prendre qu'une période, au chapitrage coloré. Ou vous offrir la lecture de ce "roman" graphique. Peu de texte, oui, mais tellement de dialogues entre l'histoire des sciences, les péripéties du big bang à l'humain et la culture.
Le propos est ainsi un va et vient entre une description chronologique et des focus culturels.
Après une petite déstabilisation dûe au foisonnement d'illustrations ultra-réalistes face à des anachronismes pour nous présenter comment nous en sommes conscients, des explicitations scientifiques et des iconographies très fantaisistes, vous serez émerveillé par le voyage plein d'humour.

© Jens HARDER/ l'an 2 / Actes Sud

Des peintures de Bosch, de Goya, de Michel-Ange, Magritte, Hokusai. Des bestiaires du monde entier, moyenâgeux, grecque avec la chimère, japonais avec le kappa. Mais aussi d'autres références, Mélies, mythologie grecque, mais aussi d'autres pour les plus jeunes "Gon" le petit dinosaure, Tintin, Donald Duck, "Les dents de la mer", "Mille et une pattes".

Je vous l'avais dit, tant à dire. Alors plongez dans ces pages en bichromie...


Jens Harder - Alpha (directions) par lafamilledigitale

lundi 2 février 2015

Mon nom est personne "outis" - Ulysse, les chants du retour


" "Outis". Il y a là un jeu de mots parce que les deux syllabes de ou-tis peuvent se remplacer par une autre façon de dire, mè-tis. Ou et mè sont en grec les deux formes de la négation, mais si outis signifie personne, mètis désigne aussi la ruse, cette astuce retorse qui est l'apanage d'Ulysse."

"La mètis, cette forme d'intelligence, faite tour à tour d'astuces, de dissimulation, de mensonges, caractérise Ulysse, fourbe comme un renard, souple comme un poulpe. La mètis consiste chez lui à prendre une apparence qui n'est pas la sienne, mais cette apparence n'est pas qu'illusion, ce mensonge n'est pas qu'ignorance, c'est pour Ulysse le moyen efficace d'obtenir un résultat."

(extrait du fabulissime "Ulysse, les chants du retour" de Jean HARAMBAT, Actes sud)


vendredi 14 novembre 2014

"C'est bête, un "singe", ça ne sait pas qu'une âme immortelle l'habite!" - Anima


"C'était l'heure du thé, mais le thé, vert ou noir, qu'il soit au gingembre ou à la menthe, m'indispose. Je préfère le Coca-Cola light. La sensation gazéifiée de cette boisson m'étonnera toujours. [...] Je n'ai pas réussi à croiser son regard ni à attirer son attention. Souvent, à ma vue, les gens s'exclament et s'émeuvent, Ooooh!!! et ils rigolent. Ils se mettent à faire les singes en disant Un singe!! Ils deviennent idiots. Lui, non.[...] Lui, dans la pâleur de la lumière qui passait à travers la vitre contre laquelle il s'était appuyé, laissait voir enfin son visage. Il m'a fixé. Il m'a souri. Je lui ai tendu la main. Sans jouer, sans fanfaronner, sans même s'extasier, il a tendu la sienne. Il a posé sa paume sur ma paume. Pas un instant il n'a eu envers moi un geste familier. S'il avait été seul, il m'aurait parlé comme on parle à ceux qui ont des oreilles. Mais gardant le silence, il m'a laissé le contempler et m'a dévoilé la détresse de son âme dans la défaillance de ses yeux faïencés. Je l'ai aimé à partir de là."

(extrait de "Anima" de Wajdi MOUAWAD, dont la lecture m'a laissée secouée, sans voix; peinture d'Enoki TOSHIYUKI)

samedi 8 novembre 2014

"Nous étions suspendues au plafond de notre gîte" - Anima


"- Pour voir... elles crient?
- C'est en plein ça. Pour voir, elles crient. Alors je te pose une question: si la vie est un perpétuel cri de douleur, comment faire pour entendre son écho et échographier le visage de ce qui nous fait souffrir?
- Si le cri est perpétuel, plus rien n'est visible.
- Bingo! Chaque cri doit être suivi par un silence pour faire entendre son écho. Celui qui ne fait que hurler sa douleur n'en verra jamais le visage tout autant que celui qui s'obstine à la taire. C'est la leçon des chauves-souris: pour voir le visage de ce qui te fait souffrir, tu dois faire de ta douleur un collier qui enchaine des perles de silence aux perles de tes cris.
- Pourquoi vous me dites ça?
- J'ai toujours aimé sauver les âmes égarées."
(extrait du bouleversant, monumental, foudroyant, "Anima" de Wajdi MOUAWAD; source illustration de Samuli HEIMONEN)

... une idée de la souffrance, une idée du cri, du silence... et un clin d’œil aux chauves-souris de Lily et à celles que j'aime.

mardi 2 septembre 2014

La Verticale de la lune

J'aime l'écriture de Fabienne JUHEL: elle est suave, sensuelle, grave, terrienne. Alors quand un autre de ses romans est arrivé en poche, je me suis ruée dessus. "La Verticale de la lune" est pourtant son premier roman.


Elle est encore une enfant et pourtant elle n'a pas vraiment d'âge. Elle, c'est la narratrice. Cette gamine intelligente passe son temps à déambuler entre la maison et le vaste terrain aux multiples arbres. Son monde est là: dans le végétal des troncs, des écorces, à la lumière de la lune. Son monde est aussi auprès de Teresa, la bonne mexicaine, trop grosse pour être aimée des hommes mais si pleine d'affection et d'amour.
Sa mère, Marie, est un feu follet. Présente, et pourtant distante, ou complètement absente, aux prises avec des amoures féminines. Elle n'est que de passage.
"Si je veux savoir de quelle humeur est maman, avant même de la voir, je n'ai qu'à observer le petit félin.
Qu'il se frotte à ses jambes en ronronnant comme un damné: elle est accommodante. Qu'il ronronne à distance, des ratés dans le moteur : elle est agacée. Qu'il grimpe dans l'escalier pour l'observer de loin, les oreilles couchées presque à l'horizontale, sa tête de lynx : elle est de très mauvaise humeur. Enfin, qu'il coure vers la première sortie accessible, le poil hérissé, la queue rase, le ventre à terre, en feulant hystériquement: maman a ses règles. Il déteste le sang des menstrues, elle aussi. Moi, non." 

Il y a aussi Nadine. "J'ai jeté Nadine dans le puits." L'histoire commence bien par ce geste symbolique de l'enfant, par sa colère ou sa tristesse. Elle ne parle de ses rêves ou de ses envies à quiconque, sauf aux arbres, témoins de ces escapades nocturnes, confidents et même partenaires de jeux sensuels.
Mais un jour l'Indien arrive, un sac de marin sous le bras et des armes de tueur. Il est bucheron. Cet homme est le perturbateur, l'agresseur, dans cet univers féminin. Il ne s'en prends pas aux humains, pas aux femmes ou aux filles, mais aux arbres. Des arbres vont tomber et la narratrice ne le laissera pas faire.

Ce petit roman suit cette enfant dans sa colère. Elle a tué et elle est prête à recommencer.
Elle espionne sa mère et cet Indien qui détruit son monde. Les arbres tombent mais pas tous (voir l'extrait de l'Indien). L'homme semble les respecter. Les uns sont déjà morts, les autres malades. Et puis lui aussi a ce rapport charnel avec eux. La nature sauvage pourrait être adoptée, soignée, la vie comprise et les cauchemars capturés.
Les corps féminins, adultes, sont ici palpitants. Aussi. La petite découvre l'onanisme et regarde ce qu'il se passe dans la tête des ainées. Le corps change et les fantasmes aussi. La connaissance fonctionnelle du corps et de la reproduction n'y changera rien.
Et puis il y a cette culpabilité. La sauvageonne a tué Nadine. Personne ne semble être offusqué. L'enfant s'est vengée mais de qui, de Nadine, de sa mère.
Au fil du récit, la vie se décrypte. La vraie vie, celle de cette enfant aimée par deux parents. Le mystère de la jeune héroïne en devient encore plus attendrissant. Entre les mensonges, entre les créations fantasmagoriques, tout l'univers de l'enfance apparait dans sa complexité, dans sa sensualité, son envie de possession de l'autre, son besoin intransigeant d'amour exclusif.

Vous pouvez suivre une très intéressante interview de Fabienne JUHEL concernant son écriture et ce roman, en deux parties, ici et là.

dimanche 31 août 2014

Un Indien sur le pied de guerre - La Verticale de la lune


"L'Indien donnait de grands coups de hache contre un hêtre mort. Je l'avais reconnu: les arbres morts attendent l'hiver pour passer inaperçus. Pas lui.
Celui-là, repérable entre tous, était le fief d'une colonie de corbeaux qui s'y logeait à la tombée de la nuit. A l'aube, ils rameutaient leurs petits mal réveillés et tout ébouriffés, entre deux cris et un lissage de plumes. Puis, la troupe s'élançait dans un bruit de bois sec pour sa besogne sanitaire, prospectant sur les chemins à découverts, à la recherche des petits animaux que la lumière des phares avait surpris et épinglés en plein course, avant que le bloc optique ne les projette sr les bas-côtés dans un bruit mat d'os frais.
Les branches basses étaient maculées de fientes blanches qui coulaient tout le long du tronc en s'y enroulant, jour après jour, alimentées par les déjections plus récentes, alourdies encore par les naissances annuelles de dizaines de petits corbeaux. Le hêtre s'était ainsi paré de signes belliqueux, avec sa coiffure de plumes noires et mobiles sur le chef et ses marques blanches sur tout le corps. Un Indien sur le pied de guerre."

(extrait de "La verticale de la lune" de Fabienne JUHEL, Actes Sud; dessin de Cyrille CHATELAIN)

vendredi 23 mai 2014

Leviathan

C'est assez complexe de parler du travail de Jens HARDER. Il y a trop à dire... Sans vous les commenter vraiment, j'ai acquis "Alpha... directions" et "Béta... civilisation, tome1". Puis ce "Léviathan", écrit bien avant. Ses albums sont sans parole. Celui-ci aussi à part des extraits mystérieux en exergue de chaque chapitre.

© Jens HARDER/ l'an 2

"Léviathan" est un exercice de style du dessinateur fou, une déclinaison d'un thème sur 140 pages. En suivant des références littéraires et d'actualités diverses, il propose un album aux pages bi-chromiques alliant dynamique, emphase et encyclopédie.

Le léviathan est ce monstre mythique des mers profondes, un temps cette créature imaginaire inventée par les premiers explorateurs, puis le nom désignant la baleine avant de mieux la connaître. C'est surtout un cachalot que nous suivons là. Le cétacé s'en prend aux pécheurs, se venge d'un navire de croisière remplis de touristes à la beaufitude hébétée, nage avec un éléphant retournant à l'Arche de Noé ou fait chavirer le navire Pequod comme la baleine blanche Moby Dick. Il est le témoin privilégié du naufrage du Titanic, des jours de cauchemars des survivants sur le radeau de la Méduse.
A travers cette histoire, discontinue, le cachalot nage, danse, se cabre, saute, virevolte. Il passe en fluidité à travers des vignettes disparates et des références éclectiques: bestiaire catholique, conte fabuleux, Léviathan personnage du pouvoir créé par Thomas HOBBES et illustré par Abraham BOSSE.

© Jens HARDER/ l'an 2

D'ailleurs c'est aussi cela les albums de Jens HARDER: des emprunts stylisés d'une iconographie mondiale, anthologie d'un bestiaire marin, selon par exemple le religieux Olaus MAGNUS, le monstre marin en habit d’évêque, Gustave DORE mais aussi d'autres références de la bande dessinée moderne. Le dessinateur montre aussi une rigueur importante quand au détail de la faune marine.
Le Léviathan apparait, mange le bestiaire fantastique, se réinscrit dans une réalité de la chaine alimentaire des abysses, se délecte d'un plésiosaure puis s'idéalise ailleurs.

© Jens HARDER/ l'an 2

Cette bande-dessinée offre de multiples lectures, juste pour les yeux, après avoir pris connaissance des références littéraires, dans sa contestation sociale, sociétale, religieuse ou simple et géniale accumulation iconographique.

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Une très bonne nouvelle, l'album "Moby Dick" d'après Herman MELVILLE, adapté par Fouca DABLI et illustré par Jame's PRUNIER a été réédité et ce avec une nouvelle couverture:


mercredi 29 janvier 2014

A l'angle du renard

Cela fait longtemps qu'il est dans la bibliothèque, je n'avais pas osé le lire pendant longtemps, j'avais même lu le roman suivant de Fabienne JUHEL, "Les homme sirènes", avant. Et puis "A l'angle du renard" m'a fait de l'oeil, et en le voyant orné d'une nouvelle couverture dans les librairies (sortie poche), je me suis précipitée dessus. Et je n'ai rien écrit, un brouillon, juste un brouillon.
Et puis je l'ai relu.



Et comme à chaque fois avec cette auteure, je suis là, tenue, conquise. Nous ne nous aventurons pas dans son univers sans y laisser des plumes.

Arsène Le Rigoleur est un fermier, vieux garçon, terrien et sauvage. Il regarde ses nouveaux voisins arriver. A la place du vieux Morvan, une petite famille, le père, la mère et leurs deux enfants, Louis rouquin et solitaire, Juliette, la petite dernière de 5 ans.
La môme va traverser la rue et accompagner le fermier dans toutes ses activités de "soin" aux bêtes. Arsène décrit alors cet apprivoisement, entre lui le "tonton" et ce "feu-follet" de 5 ans. Le grand frère est toujours dans les parages, il est curieux et protecteur. A moins qu'il ai envie lui aussi d'avoir un ami. Et Arsène aimerait tant l'amadouer aussi. Et puis il y a cette mère, qui sent bon la violette et qui dans les yeux a ses éclats de roux qu'elle n'a pas dans les cheveux: éclats d'animalité, de ruse, de pertinence. Parce que oui, Monsieur Le Rigoleur n'a pas la tête de son patronyme et on ne sait jamais, il n'est peut-être pas du tout fréquentable.

Et effectivement, Fabienne JUHEL nous offre l'âme d'un tueur. Un ogre enfant, en prise avec ce que sont le sauvage, la peur, la frustration. Un enfant qui se venge, un adulte qui ne supporte pas ceux détroussant l'enfance. Une dévergondée moqueuse, un loup aux myrtilles ou une faiseuse d'anges, laveuse de corps sans vie.
Arsène est un tueur en série mais est-ce que l'innocence prend un risque avec lui? Il magnifie pourtant l'enfance, les émotions si souvent niées, occultées, ces silences, ces dessins, ces rires. Oui mais il y a aussi l'autre enfant, oublié. Qui lui parle? Qui joue avec lui?

Cet ogre moderne rend la pareil aux contes ancestraux. Ce n'est pas un loup pour le chaperon rouge mais bien un renard, parmi les autres. Un renard avec le museau plein de cette terre bretonne. Un animal sauvage, amadoué plus qu'apprivoisé, n'en déplaise au Petit Prince. Un renard qui se prend les pattes dans la plus pur des beautés, l'enfance, et qui pourtant est déjà pris au piège.

Les couvertures apportent une ligne... un invisible renard pris dans les phares d'une voiture... une enfant insouciante, libre, spontanée pas encore attrapée par l'ogre.
Mirontaine en parle très bien là.


jeudi 16 janvier 2014

"- C'est une veste avec des boutons de roi, a dit La Môme" - Une part de ciel


" L'ainé a pris la veste de matelot de Marius et il l'a brandie au-devant de la locomotive. Comme une cape de torero. Il n'a pas reculé quand le train est passé, il a retiré la veste au dernier moment, l'a ramenée sur le côté, une cambrure élégante, le mouvement parfait du tissu qui frôle la carlingue sans la toucher. Le train a sifflé et il a filé en emportant le dernier wagon.
Le garçon m'a défiée, il devait s'attendre à ce que je l'engueule.
- Avec un courage pareil, tu devrais pouvoir faire quelque chose de bien dans ta vie..., j'ai dit.
J'ai croisé ses yeux et j'ai vu quand ça a frémi, il y a eu un temps bref où, sous son crâne de piaf, quelque chose qui s'était perdu s'est enfin réjoui."
(extrait de "Une part de ciel" de Claudie GALLAY, Actes sud, photographie trouvée sur le tableau pinterest de "La rate au court bouillon")

mardi 14 janvier 2014

Le goût de la sanguine dans ma bouche s'est mêlé à celui de la fumée - Une part de ciel


"Le jour de l'incendie, maman avait pris pour nous des oranges dans un sac en papier, on les avait épluchées avec nos doigts. D'habitude, elle nous donnait des biscuits, des gâteaux ronds et lisses qu'elle appelait Chamonix, ils étaient fourrés de marmelade et enrobés d'une pellicule de sucre lisse. Ce soir-là, elle avait seulement des oranges. Des sanguines bouleversantes, avait-elle dit. Nous, on préférait les mandarines parce que c'était plus doux et plus simple à peler. Elle avait rétorqué que les sanguines n'étaient sans doute pas les meilleures des oranges mais que c'étaient les plus belles, et que pour cette raison nous devions être heureux de les manger.
Elle avait pressé les peaux entre ses doigts pour faire suer le zeste, ça nous avait piqué les yeux, on avait ri."
(extrait de "Une part de ciel" de Claudie GALLAY, Actes sud, magnifique photographie de Clutter&Chaos, site d'atmosphère à recommander chaudement! via pinterest)

mardi 7 août 2012

Loin des bras

"Loin des bras" de Metin ARDITI nous plonge dans les solitudes d'une communauté.
L'Institut Alderson est une école renommée en Suisse. Les parents fortunés envoient leurs fils pour leur faire profiter d'une éducation de qualité: enseignement de premiers niveaux incluant le sport comme dépassement de soi et la danse comme entrainement à la vie.
Mais depuis la mort du fondateur, sa veuve entrevoit la fin de l'Institut. Il faut remplacer certains professeurs, minimiser les coûts... peut-être même vendre.
Vera D'Abundo arrive pour un remplacement comme professeur d'Italien. Elle est au bord de l'effondrement. Et par elle, tous les liens se détricotent et les cheminements se dévoilent.

Chaque membre de l'équipe dirigeante, enseignante ou d'organisation, a eu une vie avant l'Institut, pleine de secrets que tous connaissent pourtant. Des amoures contre-nature ou homosexuelle, le rôle d'un homme pendant la guerre, la culpabilité d'une mère, la dissimulation, la honte, l’opprobre antisémite, l'éducation privilégiée mais aussi sacrifiée, les conséquences de la collaboration.
"- Ici, c'est la foire aux voiles déchirées. Chacun a subi la tempête. C'est d'ailleurs ce qui nous rassemble. Les élèves, les professeurs, le personnel, Mme Aldersson... il y aurait du boulot pour une escouade de couturières... Du genre qui cousent sur des machines à gros fil! Des enfants qui, à sept, huit, dix ans, croisent à peine leurs parents... Qui des mois durant ne reçoivent aucune caresse... Qui restent à l'Institut des huit, dix, onze ans! Vous imaginez leur état à la sortie? Ces garçons resteront des mal-aimés toute leur vie."

Ce livre parle de douleurs et de culpabilités. Les femmes et hommes se débattent avec un passé. Ils ont subis et se sentent dans l'obligation de continuer à subir. A l'Institut, l'organisation est rodée, l'emploi du temps chronométré, les enseignants sont impliqués dans le rouage. Et pourtant ils n'ont pas prise sur leur présent, comme une parenthèse. La modification de structure à prévoir pour l'Institut et l'arrivée de la nouvelle recréaient des liens et focalisent les souffrances de tous.

Et là, c'est l'école et la vie.
Le décalage entre les attentes parentales, vouloir le mieux, vouloir la fierté, vouloir que son enfant "brille", et la vie, pleine d'abandons, d'exigences personnelles, de solitudes.
Chacun cherche un pis-aller, une attache... mais seul: prendre des photos pour trouver une maitrise, traduire un auteur pour garder une identité, jouer pour oublier, etc...
" - C'est important d'attaquer avant la note, fit Gülgül. On n'est pas à l'école, n'est-ce pas? On est dans la vie... Dans la vie, on attaque la vie, n'est-ce pas? On saute sur la vie. Allez, on attaque juste un peu avant la note."

Tout au long apparait cette mise à l'écart, des enfants par leurs parents, des adultes par la vie. Mais le soulagement, le lâcher-prise seront peut-être au rendez-vous... par le pire ou par la danse.
"C'est ça, la consolation, fit Irène.
Elle laissa passer un silence et ajouta:
- C'est quand on est prêt à être blessé à nouveau. La voilure s'est déchirée, on l'a descendue, on l'a recousue et on l'a hissée. On reprend la mer.
Elle ajouta d'une voix à peine audible:
- Il a quelque chose de monstrueux, ce mot de consolation. Un beau jour, le passé se fait plus petit. Et on a honte de mieux vivre."

Il faut peut-être être "setchmé", choisis... ou se choisir comme quelqu'un de bien.

jeudi 31 mai 2012

Grains de beautés et autres minuties d'un collectionneur de mouches

"Grains de beautés et autres minuties d'un collectionneur de mouches" de Frédéric CLEMENT est un petit roman de sensualité picturale, sonore, imaginaire et physique.


Mr Zérène du groseillier est demandé auprès de la Marquise Adélaïde des Ailleurs, nouvellement veuve, pour proposer ses talents de portraitiste auprès de la dame et de ses enfants.
"Sur le chemin qui longe la Ciselée, Mademoiselle Louise-Amélie, votre demoiselle, et Charles-Henri, votre petit Monsieur, d'une brindille taquinaient un scarabée, un grand cerf-volant mâle. La scène était jolie, avec les reflets  de la rivière, je n'ai pas pu résister à sortir mes couleurs, et faire cette pochade... à même le dos du cerf-volant... (...)"

De ce pavillon chinois au milieu de la propriété démarre une parenthèse sensitive, enchantée, entre commandes et défi: une mise à l'épreuve du désir.
Piqué au vif et succombant aux charmes de la Marquise pas si farouche, le peintre part en Chine promettant de remplir la petite boite de "grains de beautés" offerte comme contenant des preuves par la désirée.  " De la pointe de son ongle Marquise prend la mouche posée sur sa gorge, à l'orée de la vallée d'Organdi, et glisse la Majestueuse dans la boite bleu, en porte-bonheur, "en talisman de taffetas", chuchote-t-elle. (...)
Votre papillon moucheté s'est recroquevillé en son état de chrysalide. Laide. Feuille sèche. Souche."

Les mouches du désir se succèdent: d'une discrète, encore insoumise, à une effrontée, discrète, voluptueuse, soupirante... Le peintre, au teint vert de gris pendant tout son voyage en bateau, suit un capitaine dans sa tournée. A chaque étape, une contrée exotique et mystérieuse, une île, une crique, à chaque arrêt, un pillage sensuel des pirates. Et pour Zérène, une collection, respectueuse, stupéfaite, succombée, de "grains de beauté" ou mieux encore, de grains de désirs, de pâmoison, de volupté, de jouissance.

La poésie est sur toutes les pages, toutes les lignes. Le texte respire, hume, se moire, transpire, jouit. Les respirations se font langoureuses ou saccadées. Les mots se parent de couleurs, de textures, d'odeurs et même de créativité par les croquis sur le vif d'un peintre épris de sa muse.

Ce conte offre des grains de beauté à foison, en langage d'entomologiste, de botaniste, de peintre... des changements d'états, de textures, de chaleurs, de désirs.
A chaque page, l'abordage des contrées, l'invasion des paysages et la rencontre des créatures fantastiques et merveilleuses ne sont que des explorations de la sensualité humaine, féminine et masculine. Des invasions poétiques du désir charnel et des métaphores impudiques, pourtant tout en pudeur.
Comment ne pas succomber, encore, au talent impressionniste de la volupté et de la jouissance de vie et de mort, de cet amateur de mots. N'hésitez pas à lire le billet de Lily et merci encore à elle pour cette superbe lecture.