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lundi 21 mars 2016

Passeurs de mort


Angel vient de perdre son oncle George. Elle se rend seule à son enterrement, il n'avait plus vraiment de contact avec le reste de la famille. L'affection entre les deux était accrue, une certaine folie, une envie d'aventure. George était un peu illuminé et offre à sa nièce un héritage, une porte ouverte vers un monde incroyable.
"La mort n'est pas qu'une marche ratée, un silence entre deux notes, un cri perdu sur la banquise.
La mort n'est pas qu'une idée.
La mort est un monde. Des gens en font profession. il existe une entreprise, un système, une procédure.
Rendez votre ultime soupir et quelqu'un se trouvera là, à votre chevet, téléphone en main: un homme ou une femme en costume gris, que vous serez seul à voir, que vous ne connaîtrez pas."
George a créé des lunettes permettant de voir la mort, enfin non, voir ses employés montrer le chemin au défunt. Angel, curieuse, avide d'étrangeté, va alors suivre les traces laissées par cet oncle et rencontrer une famille bien particulière, les Cooper.

Commence alors un jeu du chat et de la souris. Angel a un rôle à jouer, elle sera un des maillons dans le jeu de la Mort.
"Ce que tu as vu sur l'écran, c'était la Mort. Disons: une représentation. Une énergie, une présence, qui se manifeste quand la vie d'un homme touche à son terme. La Mort se nourrit de ces moments. En échange de quoi, elle guide les défunts. [...] La Mort s'ennuie, elle veut... Elle a besoin de ressentir la vie. [...] La Grande Faucheuse. Izanami, Mictlantecuhtli, Odin, Yanluowang, Anubis, Thanatos, etc. Toutes ces représentations. Toutes ces peurs. Et sur terre, nous La Mort en chair et en os."

Les professionnels de la mort sont dans un monde intermédiaire, ni celui des vivants, ni celui des morts. Il existe une firme gérant les décès, où la date de naissance et de mort pour chaque être humain sur terre est archivée.
Fabrice COLIN ne nous dévoile pas tout. La mort reste un mystère personnel pourtant il offre bien dans "Passeurs de mort" une quête de sens : que faire de sa vie? Angel, par exemple, veut être une jeune fille normale. Elle compte par la suite écrire un roman ou peut-être... une autobiographie. Pour réussir sa vie, et sa mort, il faut aussi être bien accompagné, choisir des personnes de confiance, et que la Mort ne se joue pas de nous. Angel va l'apprendre à ses dépends, ainsi que la Mort d'ailleurs.

L'auteur réussit le pari de ne pas nous faire lâcher son livre du début à la fin par ses personnages qui se complexifient au fil des pages, par l’apport du fantastique et de cette étrange sensation de simplicité et de début de réflexion.

Couverture d'Olivez BALEZ.

samedi 5 juillet 2014

Au temps de Christophe Colomb

L'histoire est une matière passionnante mais être capable de souplesse en chronologie est une gageur. La collection "Que se passe-t-il dans le monde?" aux éditions Flammarion propose aux jeunes lecteurs de suivre un moment fort de l’histoire et ce qui se passe ailleurs sur le globe.

© Thierry DELAHAYE et Marie de MONTI/ Flammarion

"Au temps de Christophe Colomb" de Thierry DELAHAYE et Marie de MONTI nous présente plus de 100 ans de faits entourant la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, soit la période de 1415 à 1533.
En proposant la découverte du monde, essentiellement par les Espagnols et les Portugais, nous découvrons la représentation que se font ceux qui écrivent l'histoire: une nouvelle géographie mais aussi d'autres rapports aux autres nations et aux richesses.
D'autres faits marquent les empires, chinois, ottoman, inca ou africain et ne laissent pas de côté les ethnies plus fragiles.

© Thierry DELAHAYE et Marie de MONTI/ Flammarion

Des personnages du monde culturel ou lettré se retrouvent dans leur contexte, comme Leonard de Vincy, Comte Dracula, Gutenberg, ainsi que des architectures, des mets locaux (épices, chocolat), des métiers.

© Thierry DELAHAYE et Marie de MONTI/ Flammarion

C'est une idée de la Renaissance en Occident et, ce que nous connaissons moins, quelques étapes clefs de l'histoire de l'Orient ou de l'Afrique. Les présentations sont courtes et mettent en évidence les noms ou les points clefs. Les anecdotes sont à même d'harponner les jeunes lecteurs, avec assez d'exotisme, de découvertes, d'aventures, de merveilles et de brutalité.

© Thierry DELAHAYE et Marie de MONTI/ Flammarion

Les plus sont aussi cette planisphère présentant le lieu de l'évènement, un glossaire sur le côté ou à la fin et ces languettes de dates.
Les illustrations sont très belles, colorées et avenantes et donnent un cachet supplémentaire au documentaire.

mercredi 30 octobre 2013

Eduard Einstein à Burghölzli


"Une moitié de mon cerveau s'adresse à l'autre partie. Elle parle un langage que je ne comprends pas, que je n'ai pas appris.
- C'est peut-être de l'hébreu.
- Peut-être, puisque je ne comprends pas l'hébreu. Et à ce moment-là, tout se déchaine dans mon crâne. Une partie de mon corps prend le relais, et l'autre ne m'appartient plus.
- Je sais, Einstein. Tu es ici pour que cela cesse.
- Mais cela se poursuit.
- Tu n'as pas l'impression de moins souffrir qu'avant? Ou bien tout ce que nous faisons pour toi est-il vain? Il faut le dire, Eduard, si tu te montres ingrat à ce point.
- Il est vrai que je ressens moins les choses qu'avant.
- Cela veut dire que tu es sur la bonne voie, Eduard. Le progrès c'est de moins percevoir la douleur de l'existence. De se montrer insensible aux turbulences. Quinze années passées ici ont fait de toi un autre homme, tu sais. Moi-même j'ai pu le constater.
- J'ai beaucoup grossi.
- On se moque du poids.
- Je parle plus lentement, et parfois, j'ai du mal à exprimer clairement ma pensée.
- Les gens ne séjournent pas au Burghölzli pour penser, Eduard.
- Ceux qui sont là depuis trente ans ne s'expriment presque plus.
- Sont-ils vraiment à plaindre? Ne te sens-tu pas plus en sécurité dans notre monde, que dehors? De nombreuses personnes t'envient, tu sais?"

(extrait de "Le cas Eduard Einstein" de Laurent SEKSIK, source du dessin de la clinique Burghölzli en Suisse où a exercé Carl Gustav JUNG et Eugen BLEULER, premier à introduire les mots schizophrénie et autisme dans le discours psychiatrique. Eduard Einstein y a subi une cure de Sakel, une insulinothérapie et/ou convulsivothérapie, prévue pour diminuer les conséquences de sa schizophrénie)

samedi 27 octobre 2012

Le grand voyage de Mademoiselle Prudence

Il me fallait choisir deux livres pour l'anniversaire de jumelles, copines du lutin. Leur goût va énormément vers le rose et les princesses. Je voulais trouver des livres lumineux, ciblés filles mais pourtant pas gentillets. J'ai volontairement laissé de côté les belles robes et les couronnes pour aller sur le terrain de la féminité.

 © Charlotte GASTAUT/ Flammarion

"Le grand voyage de Mademoiselle Prudence" de Charlotte GASTAUT est une parfaite proposition. Très peu de texte, où, d'ailleurs, seule l'intention est importante, et beaucoup d'ouvertures vers l'imaginaire.

Prudence est une enfant échevelée, à la chambre en grand désordre (quoique). Elle y vit dans cette pièce, cela se voit, elle est investie, les dessins de princesses sont punaisés sur les murs, les livres éparpillés par terre. La fille est demandée, ses parents l'appellent, allez la "belette", range ta chambre et vient.
Mais non, les paroles des adultes sont comme un brouhaha informe et elle nargue les réprimandes. Elle va partir, mais seule.

© Charlotte GASTAUT/ Flammarion

Oui, espiègle, elle traverse les pages, vole dans les airs, plonge dans un océan, parcours la jungle en liane. Les doubles pages sont autant d'univers colorés et merveilleux. La végétation est vivante, mystérieuse et accueillante, la faune est végétale. La nuit, les animaux, les oiseaux, les créatures mystérieuses, ouatés ou non... elle découvre tout, rencontre, galope.
Elle, qui ne veut pas entendre la voix des parents, semble écouter la voix des songes et de la liberté. Elle ne veut pas ranger... ou si peut-être, après les rencontres, les rendez-vous pris pour d'autres aventures.

© Charlotte GASTAUT/ Flammarion

Les illustrations sont magnifiques et allient couleurs et enchevêtrements dans les rêves pour revenir à plus ordonné dans la vraie vie. Les découpages et transparence amènent aussi cette liberté de la vie et de l'imaginaire.

Ce livre, où fourmillent les détails, offre aussi des clins d’œil, par exemple le livre jeunesse "La croûte" de Charlotte MOUNDLIC et illustré par Olivier TALLEC sur un sujet pas simple.

Et pour mon second choix? Ce sera mon billet suivant...

jeudi 16 décembre 2010

Je n'en parlerais peut-être pas #3

... juste une photo des lectures de la semaine, juste au cas-où, pour en parler, pour ne pas en parler, pour se rappeler, pour continuer... (rajout du 24/01/2011: parce que par manque de temps j'en parlerais mal, parce que j'attends, trop...)

"La vie extraordinaire des gens ordinaires" de Fabrice COLIN
"La sexualité" Grandir autrement n°
"La longue marche d'homo sapiens" de Gilles MACAGNO
La Hulotte n°

mardi 24 août 2010

Skellig

Je connais David ALMOND par son livre magnifique "Le sauvage" illustré par Dave McKEAN. Je m'attendais à de la finesse du propos dans "Skellig". Je n'ai pas été déçue même si la part fantastique est un peu plus présente dans ce roman là.
Mickaël a déménagé avec sa famille dans une nouvelle maison anciennement habitée par un vieux monsieur. Tout est à refaire, la maison, le jardin et aussi la garage. C'est aussi une étape de vie, la famille s'est agrandie, une petite sœur est arrivée, elle n'a pas encore de nom et se bat pour vivre. La maman est souvent avec elle à l'hôpital et le papa bricole pour que la maison soit prête pour leur retour. Le jeune garçon n'a aucune envie d'être là, dans cette maison en ruine et ce garage qui tombe en miettes. Il lui est défendu d'aller le visiter d'ailleurs mais l'envie est trop forte: dans les décombres, les débris, les toiles d'araignées, il découvre une ombre, un homme, décharné, peut-être mort ou mourant, blanc, qui gobe les mouches.
Il faut que cet habitant parte, tout va s'écrouler sur lui et le garage va être refait. Mickaël veut l'aider... mais qui est-il? Qu'est-il? Il trouvera en sa jeune voisine, Mina, une alliée de choix.
"- [...] Moi, je suis malade comme un chien.
Elle lui effleure les mains. Elle remonte les manches crasseuses pour palper les poignets enflés. Elle murmure:

- Calcifiés. L'os durcit comme de la pierre. Le corps entier se change en pierre.
Il glousse.

- Pas aussi sotte qu'elle en a l'air.
- En même temps, reprend Mina, l'esprit aussi durcit. Il arrête de penser, d'imaginer. Il devient comme de l'os. Ce n'est plus un esprit. C'est un bloc d'os dans une coque de pierre. C'est l'ossification."

Derrière cet étrange personnage se faufile des thèmes comme la mortalité, la vieillesse mais aussi la naissance et les accidents ou la fragilité de la vie. La relation frère/sœur est aussi à ses débuts, entre jalousie, émotion et envie d'être le sauveur.

Et puis comment ne pas être sensible à la pédagogie. Mickaël est scolarisé. Il est accompagné par ses copains, joue au foot et, en cours, réponds à des questions fermées et est très dirigé. Mina, elle, fait l'école à la maison, avec sa maman. Elle est souvent perchée dans un arbre de son jardin, ou sur une couverture au pied de l'arbre, elle dessine, peins, écrit son journal, modèle et observe, écoute la nature.
"- Tu fais des sciences nat ?
Elle rit.
- Tu vois comme l'école t'enferme! Des sciences nat, pas du tout. Je dessine, je peins, je regarde, je lis. Je sens le soleil et l'air sur ma peau. J'écoute le merle. Je m'ouvre l'esprit. L'école, tu parles!
Elle saisit un livre sur sa couverture, l'ouvre et me dit:
- Écoute.
Elle s'assied bien droit, toussote pour s'éclaircir la voix et lit:

Mais aller à l'école par un matin d'été,

Oh! Voilà qui tue toute joie;
Par un œil cruel harcelés,
Les petits passent la journée
A soupirer de désarroi.

Elle referme le livre.
- William Blake. Encore. Tu as entendu parler de lui, au moins?
- Non.
- Il était peintre. Graveur, aussi. Et il écrivait des poèmes, en plus. Les trois-quarts du temps, il ne portait pas de vêtements. Il voyait des anges dans son jardin."

Les notions d'ornithologie ponctuent le texte, lui donne une ligne et une ampleur. Skellig ressemble un peu à l'un d'eux, peut-être, et puis les omoplates sont là, signes d'anciennes ou futures ailes humaines.
Les rêves de Mickaël suivent la réalité de sa vie et s'entremêlent avec la vie des oiseaux, sa petite sœur comme l'un d'entre eux. Le livre ouvre la voie sur d'autres choses encore.

Une petite merveille! Et puis je suis tellement d'accord avec beaucoup de propos sur l'enseignement et la découverte de William BLAKE cité souvent est d'un bonheur constant. Pour le plaisir, je vous laisse la représentation de Perséphone de Dante Gabriel ROSSETTI... personnage secondaire du récit, ramenant l'énergie après l'hiver.
Lily vous propose un très beau billet tout aussi mystérieux.

mardi 6 juillet 2010

Les vertes lectures: La Comtesse de Ségur, Jules Verne, Lewis Carroll...


Je prends beaucoup de plaisir à lire des essais sur les livres. Est-ce pour palier à une culture lacunaire de la littérature ? Bien-sûr mais c’est aussi une manière de raisonner sur ce que les auteurs nous donnent à lire. « Les vertes lectures : La Comtesse de Ségur, Jules Verne, Lewis Carroll, Jack London, Karl May, Selma Lagerlöf, Rudyard Kipling, Benjamin Rabier, Hergé et Pierre Gripari » de Michel TOURNIER et illustré par Sibylle DELACROIX offre en cela une ouverture aux lectures en même temps qu’une belle mise en valeur.

L’auteur, de livre pour adultes et plus jeunes, nous livre ici les contextes d’écritures de ces auteurs fabuleux. Il nous rappelle que sous les termes de lectures « vertes », il y a ces livres mis au rayon jeunesse mais dont les récits, sous des histoires imagées, ont justement la « verdeur » de la vie : ironie, cruauté, drame, jalousie et politique...
La bibliographie de la Comtesse de SEGUR remise dans son contexte apporte cette touche de peinture de mœurs, de religiosité, de politique. « Le grand bonheur de Sophie, c’est sans doute de nous donner pour notre joie et pour notre perplexité un écheveau de malice et de candeur si bien enchevêtré qu’il ne nous est pas possible de le démêler. »
Jules VERNE nous amène la distinction entre écrivains historiens, intéressés par la noirceur humaine, et les écrivains géographes, euphoriques à toutes nouvelles expéditions. Mais Michel TOURNIER ouvre les aventures écrites par VERNE dans justement ce paysage habité. « […] l’œuvre de Jules Verne relève tout entière de la philosophie et sa forme romanesque elle-même peut se ramener à une quête de la rationalité par un sujet connaissant héroïque affrontant des terres et des mers inconnues pour les conquérir. » La physique et la géographie sont alors en dualité et offre une vision du bonheur dans un lieu clos, éloigné du vrai monde : le bonheur par élimination des intempéries.
Lewis CARROLL est dépeint dans ses failles et sa passion pour les très jeunes filles mais c’est sûrement pour cet enfer de « derrière le miroir » vers la sexualité et du devenir qui annihile le présent.
Jack LONDON offre sa vie sous romance, de multiple aventures et tumultes.
Karl MAY que je découvre et son western-choucroute.
Selma LAGERLÖF apparait avec tout le prodige d’unir le réalisme à la féérie, offrant une connaissance appuyée des éléments de la nature, faune et flore, et des activités nocturnes.
Rudyard KIPLING encore plus mystérieux, pour lequel l’Inde apparait en décor mais pas forcément en symbole. La faune et la flore participent de ces caricatures humaines et de cette civilisation victorienne. Le discours entre l’inné et l’acquis est là dans cet adolescent sauvage, pas si sauvage d’ailleurs et pas sexué. J’ai envie de relire « Le livre de la jungle » et « Kim » bien-sûr.
Benjamin RABIER est repositionné dans ses satyres humaines sous forme d’animalier… et un clin d’œil à la vache qui rit.
Tintin apparait comme un jeune homme sorti du scoutisme et sorti de toutes les contraintes personnelles : pas de métier, de famille, de statut social etc… seule intelligence parmi les adultes.
Ou Pierre GRIPARI dont la vie n’a de valeur que l’écriture de conte, qu’être transparent et sortir de l’imagination.
Un point important est aussi cette proposition d’un discours sur la propre œuvre de l’auteur, Michel TOURNIER. Sont repris cette réflexion superbe sur la solitude, l’inné et l’acquis, le sauvage mais aussi de ce qu’est un livre jeunesse réussi. L’auteur nous présente ses différentes trames, avec un « Vendredi » différent entre la version philosophique et celle jeunesse mais aussi le rôle important d’un livre, car repris en classe, car traduit ou même piraté. En cela le questionnaire de Proust en fait de livre est particulièrement intéressant, surtout quand on pense qu’il a essayé de remettre sur le devant de la scène « La pomme rouge » de Francis GARNUNG, oh combien une merveille!

Même si ces chapitres me poussent à vouloir lire, relire, que ce soient mes lectures présentes, CARROLL ou KIPLING mais aussi les plus jeunes comme du LONDON ou du LARGELÖF, ils vont encore plus loin et m’incitent à lire entre els lignes d’un Tintin (Tiens cela me rappelle des cours de sociologie de la représentation artistique !) ou d’un Bécassine, oui, oui. Les propos tenus par Michel TOURNIER poussent à l’esprit critique, poussent à une relecture des écrits dit jeunesse avec justement la lucidité plus aiguisée d’un adulte. Il nous offre des portes d’entrée mais aussi l’intuition de nombreuses autres caractéristiques d’un livre pour adulte réussi, avec un sens.

J’ai particulièrement été touchée par l’oralité et l’écrit dans la littérature.
Même si la lecture est un acte conquis, acte d’apprentissage, elle n’est pas démunie d’oralité. J’aime énormément ce point de vue. De cette lecture à voix haute des proches d’un enfant à celle de comédiens lisant des œuvres classiques pour tout un chacun ou pour les aveugles, en passant par la lecture à voix haute d’apprentissage avant d’être mentale plus tard, l’écrit peut être partage, don de voix.
TOURNIER reprend aussi les genres littéraires dont l’oralité lui semble (et est) une conséquence : le théâtre se doit d’être vécu ; la poésie d’être audible et proclamée ; les contes, résultantes de partages et d’oralité populaire ou ceux créés pour être amplifiés devant public. Le livre offert par l’auteur comme une moitié dont le lecteur par sa voix mentale ou orale présentera le reste, la tonalité, l’emphase etc…

La philosophie aussi transparait là et présente les œuvres avec une nouveauté et une originalité salvatrice : Gilles DELEUZE, KANT, SPINOZA.

Une lecture recommandable bien-sûr !

dimanche 30 mai 2010

Blanche forcée

Dans le cadre de lectures publiques sur le thème de la littérature québécoise, en 2006, j'avais lu aussi de Victor-Lévy BEAULIEU, « Blanche forcée ».

Job J Jobin, (surnom autoproclamé dès le début, le même que son grand père), océanographe en cours d’examens, se retrace les moments de vie de son couple formé avec Blanche, disquaire à Joliette. Job J cherche à comprendre quand et pourquoi sa relation a commencé à décliner.
L’avant avec ses amis où règne le désir (et le plaisir) en maître. Ses rapports avec son ex compagne, France, et sa fille Una…
Leur rencontre par l’intermédiaire de Mina, une amie commune, leurs premiers jeux érotiques, à trois (quatre…).
Les rapports troubles avec la famille de Blanche (sa mère, ses sœurs, le père, Charles décédé)… et tous les secrets réels ou fantasmés.
Les allées et venues géographiques, entre la rue St-Denis à Montréal (chambre de Job J), la rue St-Pierre à Joliette, la maison de Mattavinie. L’importance de la mer, des bateaux et la recherche des baleines (de « Ventre-de-souffre » comme quête fantastique) dans le méandre de leur relation. L’alcool comme un élément de leur relation.
L’héritage communicationnel venu du père de Job J, Jérémie j, et surtout du grand-père Job J (Jobin), vieux marin, mort d’un cancer.

Job J, en partant dans une quête de compréhension, nous distille pêle-mêle tous les moments de passion, contenus et précurseurs, de ses 3 années passées avec Blanche.
« J’essaie pauvrement de sauver les meubles, en fichant mes rapports avec Blanche comme j’ai toujours fait avec les baleines pour m’y retrouver "

Mon avis : récit à la première personne, fouillé, très haut en couleurs mais aussi quelque fois très alambiqué. Style déroutant, fait (je le suppose) de patois québécois.
J’ai été très touchée par cette écriture très imagée :« Blanche toute mollusque contre moi », « il y a du loup-garou dans le passé » et très « intellectuelle » (voire intellectualisante) : la première lecture (anecdotique) entraînant une seconde sur la description des rapports humains, de ses passions et de ses malentendus.
Il nous ai conté une histoire glauque, quoique sensuel…le récit pêche à mon avis par le rapport omniprésent du désir sexuel, ce qui laisse une impression en demi-teinte.

Fascination pour le corps et la relation sexuée (tous les actes) : j’ai été quelque peu déroutée par la quantité et la sensualité des descriptions. Elles n’arrivent pas à être obscènes (quoique ! par leur répétition et pour certaines) mais elles sont tout de même trop présentes, comme une architecture même de la relation affective (était-ce nécessaire d’en faire une névrose ?).
Le sentiment amoureux y est décortiqué: être « existant » pour l’autre (nécessaire comme « une pincée de tabac au vieux serpent de mer »), le rapport au corps, la communication (et ses silences) et le décryptage de la fin d’une relation.

Suggestions de pages à lire :
Les trois premiers § de la page 11 comme une présentation du couple
Pages 65-66 : « De l’ignorance….petite île » au sujet de leur rencontre
Pages 113-114 : ….le piège de la tente bleue s’étant refermée sur elle » pour avoir une idée des caractères de Job J et de Blanche
Pages 166-167 : moments de bonheur et malentendus

lundi 8 février 2010

La mécanique du coeur

Très attirée par les contes pour adultes, gothique, fantastique, onirique et poétique, « La mécanique du cœur » de Mathias MALZIEU me tentait énormément.



D’une lecture très rapide, rythmée et très imagée, ce livre a tenu ses promesses.


Jack est né le jour le plus froid du monde. Ce petit bébé à tête d’oiseau et grands pieds, a été porté à bout de ventre par sa toute jeune maman, venue en haut de la colline pour accoucher chez le Docteur Madeleine. Jack nait avec le cœur gelé, une horloge lui est greffée pour l’aider à fonctionner. Nous suivons alors cet enfant abandonné par sa mère chez cette accoucheuse. Ou plutôt nous suivons ce cœur fragilisé, qui doit à tout prix limiter les émotions fortes comme la colère, l’amour et le désenchantement amoureux : Jack, cloitré dans sa tour de bois en haut de cette colline aux suspicions de sorcellerie, souhaite connaître le monde, s’éprend, en ville, d’une chanteuse des rues, Miss Acacia, très vite introuvable, et n’a qu’une envie la retrouver et la conquérir.

*illustré par Joan SFAR bien-sûr!

Les personnages, à la Tim Burton, sont des plus attachants. Ils sont visuels, hors norme, un peu bohémiens. Et sous ses portraits à l’encre et aux ombres se dessine une vraie chaleur humaine pour les êtres laissés pour compte, différents.
Le Docteur Madeleine, maman d’adoption, accoucheuse clandestine, tenancière d’une pouponnière de fils et filles de catins (ou de jeune filles désœuvrées), horloger, chamane, sorcière, mécanicienne des cœurs et des âmes. Vieille jeune fille à l’étincelle dans le regard et au faux contact dans le sourire.
Et aussi ce clochard Arthur à la colonne vertébrale musicale, les deux prostituées chaleureuses, Luna et Anna, au cœur d’artichaut, enseignant au tout petit Jack des mots d’une sensualité encore méconnu, un hamster se retrouve avec un nom cher aux femmes : cunni…gus mon amour !
Cette demoiselle Acacia, aux allures d’arbres en fleur, petite donzelle sur talons aiguille, myope, « flamme sans lunette », qui se cogne contre les murs et le monde, danseuse et chanteuse de flamenco.
Ce Joe, ennemi intime, au corps tellement maigre qu’il ressemble à un arbre mort avec une chevelure de plume de corbeau.
Et puis l’horloger Mélies qui l’accompagnera dans son périple vers l’Andalousie, prestidigitateur, truqueur, horloger, docteur Love…prêt à réparer le cœur cassé de Jack. Le Jack l’éventreur rencontré dans le train.

Pour retrouver cet avis et celui, intimement lié, de l'album attenant, suivez donc ce lien.