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vendredi 15 avril 2016

"Quelque chose la parcourut alors, comme une lame de couteau, mais qui aurait été faite d'air froid..." - La vie devant ses yeux




"Ce mot. Un mot qu'elle n'avait ni entendu ni utilisé depuis des années, mais qui, avant, lui disait quelque chose. Lui disait quelque chose d'elle.

Elle porta la main à son front, qu'elle sentit brûlant.
Le lycée.
Depuis l'époque du lycée, elle ne se souciait plus du tout si on la traitait ou non de pute. Au lycée, ce mot était la pire insulte qu'une fille pouvait recevoir, et ce mot était partout. [...] - et ce mot lui était vraiment associé, il était lié à son corps et à ses courbes, à ses rêves et à ses désirs... Quelque chose qui avait à voir avec son essence même, avec l'essence sexuelle de qui elle était en train de devenir - une créature physique, avec ses cinq sens en éveil, mise à nu, exhibée, et condamnée.
[...]
Pute.
Miraculeusement, soudain, le mot avait disparu. Ce mot ne voulait plus rien dire du tout. Et puis elle s'était mariée.
Et maintenant... Maintenant, c'était presque un compliment, se rendit-elle compte, avec un demi-sourire.
Une femme de quarante ans, en survêtement gris, derrière sa pimpante maison de bois, qui venait juste d'aller conduire sa fille à l'école, qui avait laver la vaisselle du petit déjeuner, avec le capot de son véhicule encore chaud dans le garage...
Une maman d'élève, que quelqu'un avait pris le temps de traiter de pute.
Elle ne rit pas vraiment, mais sourit quand même."

(extrait de "La vie devant ses yeux" de Laura KASISCHKE, Points; et Meryl Streep dans "Out of Africa", rien à voir avec cet adjectif mais bien avec cette essence même, qu'elle ne perd pas avec l'âge, sensuelle toujours)

samedi 3 janvier 2015

Esprit d'hiver


Le jour de Noël, Holly se réveille un peu saoule de la veille. Il est tard, son mari Eric part vite chercher ses parents à l'aéroport. Mince ils ont trop dormi, Tatiana, leur fille, aime les cadeaux au réveil. Elle doit s'impatienter. Ce jour-là, l'adolescente de 15 ans, Tatty, n'est pas comme d'habitude, elle est grognonne.
"Esprit d'hiver" de Laura KASISCHKE commence comme cela: un quiproquo entre mère et fille. Mais il faut préparer le repas: les amies, les frères d'Eric, ses parents et les collègues sont attendus. Il n'y a pas une seconde à perdre. Mais pourquoi donc Tatty en veut-elle autant à sa mère? Les attitudes de la fille agace la mère. Susceptible, cette dernière se sent en défaut... en défaut sur ce Noël, en défaut sur sa capacité à être mère. Mais Tatty est peut-être tout simplement en train de devenir une jeune adulte, le loquet sur sa porte de chambre, fermé comme jamais, le prouverait. Mais il faut tout de même se hâter de tout agencer, le repas, la tenue.
Et Tatty qui en change tout le temps. Attentionnée, elle met en valeur les présents des invités, puis se change pour mettre ses chaussures si atypiques. Mais d'où viennent-elles d'ailleurs, on dirait celle des femmes russes.
Et puis cet appel d'un inconnu sur le téléphone d'Holly. Et la tempête de neige: en fin de compte personne ne viendra. Holly et Tatty passeront la journée seules.

Une journée entière défile et avec elle, les questions affluent. Sur les relations mère-fille, sur cette adolescente si attentionnée, si spéciale, qui aujourd'hui, n'est plus la même. Elle est même hostile, revancharde, terrifiante. Peu à peu les détails affluent.
Cette adoption dans un orphelinat en Sibérie. Ce bébé aux si grands yeux, dont ils sont tombés amoureux aussitôt. Holly est une survivante dans sa famille, toutes les femmes meurent de cancer, pour vivre, elle a dû devenir une coquille vide et se séparer de ses seins et de ses ovaires. Elle n'a pas engendré son enfant. L'amour filial est aussi lié à une culpabilité, culpabilité des premiers mois d'attente avant d'aller la rechercher en Russie, culpabilité de ne pas offrir toute la légèreté qu'elle voudrait pour sa fille.
Le rôle de mère apparait dans ce roman avec énormément de tendresse. Les fantasmes plaqués sur l'enfant, la culpabilité de vouloir être mère et puis de ne plus vouloir, ou moins, ou juste une heure, pour écrire. Holly aurait voulu être poétesse.

Et puis "Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux". Oui, Holly veut écrire avant que les mots ne s'envolent, elle veut une heure pour elle, juste une heure. Une heure pour comprendre, une heure pour que l'esprit d'hiver devienne lisible. Et pourtant elle veut aussi fermer les yeux, oublier le pire (par exemple les femmes de sa famille mortes), aider la mémoire à faire du tri en claquant l'élastique contre son poignet, souvent puis moins puis plus jamais. "Prendre connaissance des horreurs de ce monde et ne plus y penser ensuite, ce n'est pas du refoulement. C'est une libération."
Laura KASISCHKE nous livre un roman glaçant. Ce huit-clos est une magnifique réflexion sur la parenté, sur le refoulement. C'est aussi un superbe cri d'amour d'une mère pour sa fille.

"Elle ferma les yeux et Holly vit comme les paupières de sa fille étaient naturellement d'un superbe bleu. Avant Tatiana, Holly n'avait jamais rien vu de pareil. Autrefois, elle se tenait au-dessus du berceau de Bébé Tatty pour admirer les yeux clos de sa fille et s'en émerveiller:
Elle avait adopté une poupée de porcelaine! Ou elle avait découvert en quelque sorte, comme sous un chou ou dans un nid près d'une cheminée, une enfant d'une telle splendeur dans les moindres détails qu'il était impossible qu'elle fût de ce monde. Elle ne pouvait être que spéciale. Elle devait posséder des pouvoirs surnaturels, ou être immortelle! Une telle enfant ne pouvait que vivre éternellement!
Bien sûr, ce n'était pas le cas. Elle n'était pas la perfection incarnée. Personne ne l'était. Mais c'était très bien:
" La perfection est terrible, avait écrit Sylvia Plath dans un poème. Elle ne peut avoir d'enfants."
Et, plutôt que d'être une déception pour Holly, le fait que Tatiana ne soit pas parfaite s'était révélé si doucement alors qu'elle grandissait, que cela l'avait rendue encore plus magique aux yeux de sa mère."

mardi 23 décembre 2014

"Et combien de temps encore des pieds si abîmés, si épuisés pouvaient-ils tout bonnement marcher sur cette terre?" - Esprit d'hiver


"Holly baissa les yeux sur ses pieds [...] et c'est alors qu'elle remarqua, tout autour de ses pieds, quelque chose de sombre, ou du sable, répandu sur le sol.
Poussière? Cendre? Qu'était-ce donc?
Holly souleva un pied et en reposa la plante pour voir si elle était mouillée, si elle se tenait au milieu d'une flaque de quelque chose. Ce n’était pas le cas. [...] Elle prit une éponge dans l'évier, s'agenouilla et essuya le sol:
Rien.
Elle ne ramassa rien avec l'éponge, et quelle que pût être cette tâche foncée, elle n'était pas ni collante ni crasseuse. Elle fit courir sa main autour de la tâche et découvrit que rien ne semblait s'être répandu à cet endroit, du moins récemment. Ce cercle était simplement d'un noir plus foncé que le reste du carrelage.
Merde.
Les carreaux de céramique [...] avaient-ils commencé à se décolorer? [...]
Elle frotta plus fort avec l'éponge mais rien n'y fit.
Ou bien si?
Était-ce son imagination ou le cercle sombre s'élargissait-il, s'épanouissait-il, alors qu'elle passait l'éponge sur sa surface?
"Mais qu'est-ce que tu fiches?"
[...]
"Seigneur, s'exclama Holly. Tu m'as surprise. Je te croyais dans ta chambre.
- Maman, qu'est-ce que tu fais? redemanda Tatiana, avec la même expression de surprise agacée.
- Eh bien, on dirait qu'il y a quelque chose sur le carrelage, répondit Holly. Mais je n'arrive pas à l'éponger. Tu vois comme c'est sombre, tout ce cercle? On dirait une tâche ou une décoloration ou peut-être...
- C'est toi."
Holly leva les yeux vers sa fille.
" C'est toi, maman."
Holly ne voulut pas demander à Tatiana ce qu'elle entendait par là. Elle ne lui faisait pas confiance. Il semblait qu'elle était capable de critiquer sa mère, quoique Holly fasse ou dise. [...] Puis elle trouva le courage de demander à Tatty: "C'est moi, que veux-tu dire par là?
- Maman, tu ne vois pas ce que tu es en train de faire?"
Holly secoua la tête. Son regard passa de Tatiana à l’éponge qu'elle tenait dans sa main, puis de l'éponge au rond sombre par terre autour d'elle.
" Maman, tu essaies d'effacer ton ombre.
- Quoi? " fit Holly.
Pourquoi ces larmes soudaines dans ses yeux?
Pourquoi, une fois encore, éprouvait-elle ce sentiment d'abandon total, d'avoir été rejetée, abandonnée par tous? "

(extrait de "Esprit d'hiver" de Laura KASISCHKE, photographie d'Alfred STIEGLITZ)