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lundi 15 janvier 2018

Des plumes et des écailles dernièrement (M pour Mabel - Les grandes marées)

... au fil des pages, de la fauconnerie, mais aussi de la biologie marine pour deux très puissants romans dont je parlerais peut-être plus longuement une autre fois.


Un deuil, une passion, s'enfermer pour apprivoiser le sauvage, refaire surface, reprendre une à une les étapes de l'apprentissage mais aussi les réflexions machistes de cette pseudo aristocratie de fauconniers, sauvage, masculin, féminin... et puis du Merlin, de la légende arthurienne, une once, le rapport à l’homosexualité du mentor de papier, Theodore Harold White, beau, beau...
"M pour Mabel" d'Helen MacDONALD, éditions 10/18, et une page de "Reliefs 3, Pôles" et une "Hulotte"


Une avancée dans l'adolescence, les pieds dans l'eau, des apparitions marines incroyables, une renommée, une prédiction... la puissance de l'amitié et de la présence.
"Les grandes marées" de Jim LYNCH, éditions Gallmeister, une page de "Reliefs 1, Abysses"



jeudi 7 décembre 2017

"Son problème, c'était l'excès de pensée" - Lumikko


"Quand il regardait au loin, il voyait que le monde était rempli de gens qui cherchaient à mourir parce qu'ils ne supportaient pas le poids de leurs pensées. Au début, on trouve ça amusant, de penser, on devient facilement accro, d'autant qu'on nous y encourage dans les écoles et dans diverses activités de loisir. Et pourtant, en fin de compte, on n'y gagne que du malheur.
Talvimaa ne connaissait guère d'écrivains allant autrement que mal - et il connaissait beaucoup d'écrivains. La plupart d'entre eux souffraient d'alcoolisme, de problèmes psychiques et d'anxiété. L'excès de pensée les dévorait de l'intérieur. [...]
L'alcool rendait la pensée humaine encore plus profonde et ténébreuse, quoiqu'il procurât également de brefs instants d'apparent soulagement. Le salut se trouvait donc dans la nourriture.
Talvimaa s'était avisé de quelque chose d'important: les gens les plus heureux n'étaient guère plus que des appareils digestifs, vaguement conscients, et qui avaient parfois des orgasmes.
L'intelligence et la pensée n'étaient utiles, à tout prendre, que pour se procurer de la nourriture. Quand l'homme avait la panse pleine et un stock de nourriture à portée de main, la pensée se réduisait à la portion congrue, les soucis et les besoins tombaient peu à peu dans un parfait oubli.
Talvimaa fuyait le monde et l'excès de pensée dans son réfrigérateur, son petit monastère à lui. Pourvu qu'il mangeât avec ardeur, il n'aurait plus à se préoccuper de rien - romans non écrits, chiens, femmes, nature de l'univers, sens de la vie...
Et il savait qu'en fin de compte, il ne pleurerait plus ses doigts boudinés, ni même son pénis, qui était en voie de disparaître de l'autre côté de son bedon."
(extrait de "Lumikko" de Pasi Ilmari JÄÄSKELÄINEN, éditions 10/18; illustration extraite de "Blast" de Manu LARCENET)

- personnage impressionnant la lecture tel un ogre de conte, un assassin cousin de Prétextat Tach de NOTHOMB ou de Polza Mancini de LARCENET -

mardi 14 novembre 2017

La patience, fleur de distraction ou sphère de mousse


"La maman rêvait souvent des fleurs qu'elle planterait au retour du printemps. Elle les dessinait sur le pourtour intérieur de la fenêtre nord. Chaque fois qu'elle s'y asseyait pour regarder la mer, elle traçait une nouvelle fleur, tout en pensant à autre chose. Parfois, elle était surprise elle-même par ses fleurs, comme si elles avaient poussé toutes seules. Et elles devenaient de plus en plus jolies.
[...] elle était assise dans la fenêtre du sud où elle dessinait une tige fleurie.  [...] Sa tige devenait chevrefeuille, une belle fleur compliquée.
[...]  - J'aurais bine besoin d'un peu de peinture bleue, se dit la maman.
Elle avait laissé son chevrefeuille déborder l'embrasure de la fenêtre et sur le mur blanc s'épanouissait une fleur audacieuse au dessin exquis."
(extrait de "Papa Moumine et la mer" de Tove JANSSON, Nathan)

Passer d'une "fleur de distraction" à un petit noyau de patience incarnée:


"A un moment, mon père s'est retourné vers moi, mi-exaspéré, mi-amusé, pour m'expliquer quelque chose. Il m'a expliquer le mot patience. Il m'a dit que la chose la plus importante dont je devais me souvenir, c'était que, si l'on voulait vraiment voir quelque chose, il fallait parfois rester immobile, sans bouger, au même endroit, et se rappeler à quel point on voulait la voir, cette chose - en un mot, être patient. "[...] Si tu veux voir des faucons, tu dois être patiente, toi aussi." Ce qu'il faisait, c'était de me transmettre une "vérité de grande personne". Moi, je hochais la tête, l'air boudeur, le regard fixé sur mes pieds. J'avais l'impression d'entendre un sermon, pas un conseil, et je n'ai pas compris alors ce qu'il essayait de me dire.
On finit toujours par comprendre. Aujourd'hui, me suis-je dit, n'ayant plus neuf ans, ne m'ennuyant plus, j'ai été patiente et les autours sont venus. Je me suis levée lentement, les jambes un peu engourdies d'être restées si longtemps immobiles, et j'ai découvert que je tenais une touffe de mousse des rennes, une petite sphère de ce lichen arborescent gris-vert pâle, qui peut survivre à tout ce que le monde lui fait subir. Un petit noyau de patience incarnée que l'on peut garder dans l'obscurité, congeler, ou dessécher à l'en rendre cassant, mais qui refuse de mourir. Il entre en dormance en attendant que la situation s'améliore. Impressionnant. J'ai soupesé cette pelote de brindilles qui ne pesait presque rien[...]."
(extrait de "M pour Mabel" d'Helen MacDONALD, 10/18; source illustration Kops Janus, Flora Batava, Amsterdam,1853)

jeudi 2 mars 2017

Kinsella - Les trois lumières


"Dès qu’il la prend, je me rends compte que mon père ne m’a jamais tenu la main, et une partie de moi voudrait que Kinsella me lâche pour que je n’aie pas à éprouver cette sensation. C’est une sensation pénible mais progressivement je m’apaise et ne me préoccupe plus de la différence entre ma vie à la maison et la vie que j’ai ici."

"Tout, ce soir, semble étrange : marcher jusqu'à une mer qui est là depuis que le monde est monde, la voir et la sentir et la craindre dans la pénombre, écouter cet homme parler des chevaux en mer, parler de sa femme qui fait confiance aux autres pour apprendre à qui ne pas faire confiance, des paroles qui m'échappent en partie, des paroles qui ne me sont peut-être pas destinées."
(extrait de "Les trois lumières" de Claire KEEGAN, 10/18;  source collage Merve OZASLAN)

mercredi 11 janvier 2017

"On ne nait pas femme, on le devient." - Ces instants-là


"Elle nage dans le lac de la montagne glacial pour se laver de sa sueur. Sur la surface bosselée de l'eau ondoie un visage. Simone de Beauvoir est assise sur les rochers et l'observe d'un air hautain. Elle porte un manteau de laine élégant, un petit chapeau chic et un foulard détaché autour du cou.
Tu mets de l'argent dans ton écrin de couture sous du croquet et des rouleaux de biais parce que tu ne lui fais pas confiance? N'as-tu pas de dessein plus grand? Ne sais-tu pas que sans rêves et ambitions, nul ne parvient à tirer quoi que ce soit de la vie?
[...]
La vie trouve son sens par l'action. Et ton action, c'est donc ceci, dit Simone, dont la voix porte doucement sur l'eau.
Tu ne voies pas que j'essaie de me raccrocher à ce qu'il y a de positif dans le quotidien? se défend-elle.
Ça manque un peu de conviction, entend-elle venir des rochers.
Il y a une différence entre vivre ici et à Paris. Pas pareil non plus que la vie dans Le Deuxième Sexe, dit-elle en recrachant de l'eau.
Oui, mais sais-tu si c'est mieux à Paris?
Toutes les possibilités y sont ouvertes, des milliers de possibilités, souffle-t-elle sous l'eau.
Et la tristesse. Pas seulement celle sur laquelle on écrit, mais aussi celle qui étouffe.
Mais tu as l'université et l'art, halète-t-elle en poussant fort sur ses jambes.
Tu rêves de vivre des choses. De faire ce qui est vraiment grand? demande Simone.
Oui, admet-elle. Et chaque fois que je prends conscience de la distance qui me sépare du but, s'insinue une insatisfaction qui empoisonne tout.
As-tu songé que tu employais tes forces aux mauvaises tâches?
Oui, mais les mauvaises tâches doivent être accomplies aussi. Il faut faire preuve de responsabilité.
A quel égard?
Les petits et le travail, dit-elle en grimpant sur les rochers. Glissants comme des anguilles et coupants.
Ta plus grande responsabilité, c'est toi! Il faut que tu prennes ta place, dit l'écrivain parisienne qui n'a pas d'enfants."
(extrait de "Ces instants-là" de Herbjorg  WASSMO, éditions 10/18; source photo)

vendredi 15 janvier 2016

Je cassais les poupées blanches - L'oeil le plus bleu

* source

"Leur indignation était à son comble. Leurs larmes menaçaient de détruire la distance que créait leur autorité. L'émotion accumulée pendant des années de désirs insatisfaits pointait dans leur voix. Je ne savais pas pourquoi je cassais ces poupées. Mais je savais que personne ne m'avait jamais demandé ce que je voulais pour Noël. Si un adulte, ayant le pouvoir de combler mes désirs, m'avait pris au sérieux et m'avait demandé ce que je voulais, il aurait su que je ne voulais rien à moi, que je ne voulais posséder aucun objet. Je voulais plutôt ressentir quelque chose le jour de Noël. La vraie question aurait dû être: "Ma chère Claudia, qu'aimerais-tu connaître à Noël?" J'aurais répondu: "Je veux m'asseoir sur le petit tabouret dans la cuisine de maman, les genoux couverts de lilas et écouter papa jouer du violon pour moi toute seule." La taille du tabouret fait pour moi, le sentiment de sécurité et la chaleur de la cuisine de maman, l'odeur des lilas, la musique et pour que tous mes sens soient de la fête, peut-être, après, le goût d'une pêche.
Au lieu de ça je sentais l'odeur et le goût des assiettes et des tasses en fer-blanc pour organiser des goûters qui m'ennuyaient. Au lieu de ça, je regardais avec répugnance les nouvelles robes qui exigeaient avant de les porter qu'on prenne un bain dans une baignoire de zinc galvanisé. On glissait sur le zinc, pas le temps de jouer ni de se laisser tremper, parce que l'eau refroidissait trop vite, pas le temps de goûter sa nudité, le temps seulement de faire couler de l'eau savonneuse entre ses jambes. Puis la serviette qui gratte et l'absence terrible et humiliante de crasse. La propreté irritable et sans imagination. Finies les taches d'encre sur les jambes et le visage, toutes mes créations accumulées pendant la journée précédente, et remplacées par la chair de poule."

(extrait de "L’œil le plus bleu" de Toni MORRISON, éditions 10/18)

samedi 26 juillet 2014

Une douce obscurité

Patrick GALE nous offre avec "Une douce obscurité" un roman de famille, de secrets et d'amour. Eliza vivote avec sa fille adoptive, Dido depuis sa rupture avec son mari Gyles. Elle a perdu le goût pour l'amour mais aussi pour les défis, seule Dido, sa nièce qu'elle a accueilli à la mort de sa soeur, semble surnager. A 9 ans, la gamine est autonome et gère le quotidien de sa tante.
Gyles vit avec sa compagne Julia. Mais l'amour pour Eliza et Dido prend beaucoup de place. Surtout qu'elle est maligne, la fillette. Et semble tenir son monde et son beau-père veut lui aussi une part dans l'avenir de la petite.
A la mort de la grand-mère maternelle de Dido, Eliza et elle partent en Cornouailles dans la maison familiale puis dans la caravane de Kitty, encore plus loin. Avec le départ de la mère et de sa fille, les destins se croisent à nouveau, les amours se filent et se défilent, les angoisses retrouvent un nom.

La musique est entre toutes les lignes: la voix atypique de castra de Gyles, les notes oubliées des madrygales des Cornouailles, les chorales. Elle fait le lien avec les origines, les affinités affectives et les relations de communauté.
Dido est le catalyseur de tout ce petit monde, non attendue, née de père inconnue, trop petite à la mort de sa mère, elle a une maturité déconcertante. L'enfance n'est plus alors synonyme d'insouciance, l'enfant déloge les ambiguïtés des amours filiales et même si elle tétanise les adultes, la fillette leur donne aussi du courage.
Patrick GALE offre ainsi des parcours de vie, des étapes nécessaires, sidérantes, des prises de conscience de femmes et d'hommes isolés. Tout cela dans la douce obscurité de la campagne anglaise.


lundi 21 juillet 2014

"J'arrive pas à t'imaginer ici." - Une douce obscurité

"[...]
- Moi non plus, lui révéla Eliza.
- T'étais heureuse?
- Pas vraiment. Je veux dire, je n'étais pas malheureuse. Mamy ne nous a jamais maltraitées ni fait de mal. Et elle devait plutôt bien gagner sa vie en tant que professeur, parce qu'on n'a jamais eu faim. C'est juste que je rêvais toujours de grandir pour pouvoir m'en aller. Certaines personnes semblent avoir eu une enfance tellement merveilleuse qu'elles passent ensuite toute leur vie à la regretter. Pour d'autres, ce n'est qu'une étape nécessaire, comme la varicelle ou... une sorte d'état larvaire. Et la plupart du temps, mamy n'était pas très gaie, alors... Bref, elle n'était pas douée pour rendre la vie amusante."
(extrait de "Uner douce obscurité" de Patrick GALE, éditions Belfond, 10/18)

dimanche 19 janvier 2014

"Tarte pêches-framboises [...] C'était un ami qui me l'avait enseignée, qui lui même l'avait apprise en regardant faire sa grand-mère, dans la ferme qui vendait des sapins de Noël [...]" - Long week-end

"Il faut conserver les ingrédients au froid.
Il est plus facile d'ajouter de l'eau que d'en retirer. Ne travaillez jamais trop la pâte.
Ne vous laissez pas séduire par tous des instruments coûteux qu'on vous présente dans les catalogues. La paume de la main est l'instrument parfait pour appliquer une croûte.
Notamment celle du dessus: c'est à ce stade que le pâtissier plonge dans l'inconnu. L'unique chose que vous ne devais jamais faire: hésiter. Laisser tomber la pâte sur les fruits, d'un geste sec, est un acte de foi. Comme de sauter par la fenêtre - douze heures après avoir été opéré en urgence d'une appendicite, par exemple - et de croire que vous allez atterrir sur deux pieds."
(extrait de "Long week-end" de Joyce MAYNARD, 10/18, je vous en parle là)

- pour Lily et In cold blog pour qui la transmission de la pâte à tarte est aussi un magnifique moment -

samedi 18 janvier 2014

Long week-end

Lire un livre lu par une autre, de celle qui a une place à part. Lire un livre, les mots d'un auteur (bien traduits) et y partager entre les lignes la sensibilité de l'amie. Je ne pourrais jamais dire à quel point ces échanges de livres m'apportent, je me construis et te devine entre les pages, aussi.


"Long week-end" de Joyce MAYNARD est ainsi une lecture transmise. Je ne savais pas ce que j'en attendais. Tant mieux, je ne fus que plus touchée au point de finir le dernier chapitre en rentrant d'une sortie, assise seule sur un banc devant la mairie dans mon chaud manteau.
Henry a treize ans et vit avec sa mère depuis le divorce de ses parents. Son père a refait sa vie, une autre femme, un autre fils et une dernière issue de cette nouvelle union. Et sa mère, ne voulant plus sortir, accumulant les boites de conserves et les soupes tout prêtes pour ne surtout pas ressortir, pour aucune raison.
Un jour, lors d'une course extérieure nécessaire, un homme se présente devant Henry. Il est mal en point et demande de l'aide. Dans leur vie où rien ne se passe jamais, le gamin et sa mère vont accepter l'inimaginable: accueillir l'homme, évadé de prison, dangereux meurtrier. Et le quotidien dévoile des merveilles, des gestes, des mots, des attentions... l'homme n'est pas celui que l'on croit.

Henry est le narrateur et l'histoire se déroule selon ses humeurs. La puberté est là, les fantasmes sexuels mais aussi ses besoins d'affection, ses envies de famille, de ceux qui n'ont besoin de personne d'autres qu'eux-même, ensemble, pour être heureux. C'est aussi son passage à la vraie vie, de protecteur de sa mère à adolescent, d'une survie à une vie.
L'évadé, Franck, montre des dispositions à la patience. Il a eu le temps, le temps pour réfléchir, le temps pour aussi savoir comment il souhaite maintenant parler aux autres, s'occuper de ceux qu'il affectionne, de ceux qui se réfugient hors du monde, de ceux qui n'y ont pas accès. Avec une tarte, une pose de vernis, un cours de pâtisserie ou des jeux mais aussi un bain, une coupe d'ongles et une vraie présence à l'autre qui ne fait que tressauter et baragouiner.
La mère, Adèle, est perdue, désemparée. Elle ne fait que se refermer et pourtant elle aime danser, et pourtant elle aime la vie et même les gazouillis de bébés, enfin peut-être.

Pendant un long week-end, la vie change et modifie les espoirs. Il s'agit d'amour filiale, d'amour sensuel, d'amitié mais aussi de culpabilité. Tout le rapport à l'autre prend de l'épaisseur.
Quelles sont alors les prises de risques possibles? Quelles sont le priorités dans la vie?
Ce livre est une forme de maturité, masculine oserais-je dire, mais surtout de ceux qui voient leur vie défiler sans y avoir accès.

Vous trouverez l'avis beaucoup plus argumenté de Lily ici (merci encore), le magnifique billet d'In cold blog là et celui de Theoma là.

Au fait, le livre a eu une adaptation cinématographique. J'avais vu le film et je vous en parlais là.

mardi 23 juillet 2013

Bon, eh bien nous avons résolu ce problème, pas vrai mon chéri?

"J'ai pensé à la fois où Michel avait donné un coup de pied dans un ballon qui avait briser une vitre de la devanture d'un magasin de vélos, il avait huit ans à l'époque. Nous étions allés voir ensemble le propriétaire du magasin pour lui proposer un dédommagement. Mais le propriétaire ne s'en était pas contenté. Il avait explosé, se lançant dans une tirade contre "tous ces sales petits cons" qui jour après jour jouaient au football devant sa boutique et envoyaient "exprès" le ballon contre les vitres. Tôt ou tard, un ballon allait forcément passer à travers, avait-il dit, c'était réglé comme du papier à musique. "Et c'est exactement ce que veulent ces petits voyous", avait-il ajouté.
Je tenais Michel par la main tandis que nous écoutions le marchand de vélos. Mon fils de huit ans avait baissé les yeux et regardait par terre, l'air contrit, tout en me serrant parfois les doigts.

Cette combinaison d'éléments, le marchand de vélos aigri qui classait Michel parmi les voyous et mon fils qui adoptait si ostensiblement une attitude coupable, m'a fait sauter le pas.
"Mais bon sang, tu vas finir par la fermer?" ai-je lancé.
Le marchand de vélos, derrière son comptoir, a manifestement cru, dans un premier temps, avoir mal compris. "Que dites-vous? a-t-il demandé.
- Tu m'as parfaitement entendu, connard. Je suis venu ici avec mon fils pour te proposer de l'argent pour ta saloperie de vitre, pas pour écouter tes discours aigris sur les enfants qui jouent au football. Qu'est-ce que ça peut faire, abruti, un ballon dans une vitre? Cela ne te donne en aucun cas le droit de traiter un garçon de huit ans de voyou. Je suis venu ici pour te verser un dédommagement, mais manifestement je ne vais rien payer. Tu te démerdes pour trouver l'argent.
- Monsieur, je ne vais pas vous laisser m'insulter, a-t-il dit, en s'apprêtant à sortir de derrière son comptoir. Ce sont ces vauriens qui ont cassé ma vitre, pas moi."
Tout contre le comptoir était posée une pompe à vélo, un modèle droit classique; la pompe à proprement parler était vissée par en dessous à une planchette en bois. Je me suis penché et j'ai pris la pompe.
"Vous feriez mieux de rester là ou vous êtes, ai-je dit calmement. Il ne s'agit pour l'instant que d'une vitre."
Quelque chose dans ma voix, je m'en souviens encore, a d'abord incité le marchand de vélos à s'immobiliser, puis à reculer d'un pas, revenant ainsi derrière son comptoir. J'avais effectivement employé un ton extraordinairement calme. Je n'étais pas à bout, la main avec laquelle je tenais la pompe n'était pas agitée par le moindre tremblement. Le marchand de vélos s'était adressé à moi en m'appelant monsieur, et j'en avais peut-être les apparences, mais je n'étais pas un monsieur.
"Allons, allons, a-t-il dit. Nous n'allons pas nous mettre à faire des bêtises, pas vrai?"
J'ai senti la main de Michel autour de mes doigts. Il les a serrés à nouveau, plus fort que les autres fois. J'ai serré sa main à mon tour.
"Combien coûte ce carreau?"
Il a cligné des yeux. "Je suis assuré, a-t-il dit. C'est juste que...
Ce n'est pas ce que j'ai demandé. J'ai demandé combien il coûte.
- Cent... cent cinquante florins. Deux cents en tout, avec le coût de la main-d'oeuvre, et le reste."
Pour sortir les billets de la poche de mon pantalon, j'ai dû lâcher la main de Michel. J'ai posé deux billets de cent florins sur le comptoir.
"Voilà. C'est pour cette raison que je suis venu. Pas pour écouter tes conneries malsaines sur des enfants qui jouent au football."
J'ai reposé la pompe à vélo à sa place. Je me sentais fatigué. Et j'éprouvais du regret. Le même sentiment de regret que l'on ressent quand on rate une balle de tennis: on veut faire un smash, mais on frappe de toutes ses forces à côtés, le bras qui teint la raquette ne rencontre pas de résistance et fauche l'air inutilement.
Je l'ai su à ce moment-là, et je le sais encore, que je trouvais dommage que le marchand de vélos se soit si vite contenu. Je pense que je me serais senti bien moins fatigué si j'avais pu utiliser la pompe à vélos."
(extrait, "Le dîner" de Herman KOCH, Belfond, 10-18)

vendredi 9 octobre 2009

Les cerfs-volants de Kaboul

J’ai lu « Les cerfs-volants de Kaboul » de Khaled HOSSEINI et je l’ai aimé.



A travers les confidences d’Amir, afghan pachtoun, nous suivons son enfance, liée à son domestique, ami, Hassan, afghan du peuple Hazara. Dans une Afghanistan aux tensions entre les différentes ethnies, Amir nous dévoile ses parts d’ombre, son exil de ce pays en guerre, sa construction identitaire et professionnelle ainsi que son retour en terres d’enfance pour se pardonner lui-même d’être ce qu’il est. L’histoire m’a happée mais aussi et surtout les thèmes abordés.
Les relations père-fils sont décrites entre tradition, culpabilité, besoin de reconnaissance et désabus. Baba, le père d’Amir, homme d’honneur, de force musculeuse et mentale, ne se reconnait pas dans son fils. Ce dernier est plus adroit au jeu de sherjangi « la bataille des poèmes », qu’au sens héroïque et animal demandé par le tournoi annuel de buzkashi « polo attrape chèvre » (dont vous trouverez un très beau billet là). Il est littéraire et faible et ne doit sa tranquillité d’enfant qu’à son complice, ami, domestique, Hassan, plus prompt à la bagarre de défense. « Les enfants ne sont pas des livres de coloriage ».

*source de Buzkashi


Les tensions ethniques au centre du livre, entre Hazara, chiite, et Pachtoun (achtou, pathan ou afghan), sunnite. Cette incompréhension, ignorance ou désaveu, qui plane dans l’éducation : les uns obligatoirement domestiques des autres. Amir, enfant, découvre comme seul élément d’éducation institualisée un livre : « Il avait été écrit par un Iranien nommé Khorami. Je soufflai dessus pour en ôter la poussière, l’emportai discrètement dans mon lit ce soir-là et découvris avec surprise un chapitre entier consacré à l’histoire des Hazaras. Un chapitre entier sur le peuple d’Hassan ! (…) Il expliquait une foule de choses que j’ignorais, des choses que mes professeurs n’avaient jamais évoquées. Ni Baba d’ailleurs. En revanche, il ne m’apprenait rien en ajoutant par exemple que les gens traitaient les Hazaras de « mangeurs de souris » et de « mulets de bât au nez plat ». J’avais déjà entendu des enfants crier ces insultes à Hassan. » Pour vous faire une idée des ethnies afghanes, c’est ici.
L’esprit critique du père sur sa religion, l’islam, religion d’état, nous permet de se positionner de l’intérieur dans une société traditionnelle mais aussi sur une histoire. Les traditions s’en trouvent recolorées mais aussi toute la tragédie afghane depuis 1978. Vous ne voyez pas de quoi je parle : ici vous aurez un beau résumé. L’histoire nous permet de suivre l’exil vers l’Amérique, les nouveaux comportements, toujours codés mais différents et de retrouver la petite Afghanistan entre brocantes et marchés, secteur biens d’occasion. Les traditions perdurent, les mentalités restent autant pour les fiançailles, mariages, funérailles mais l’exil a apporté un peu de légèreté à la vie. « - Je constate que l’Amérique t’a insufflé l’optimisme qui lui a permis de devenir une grande puissance. Tant mieux. Nous autres Afghans sommes trop mélancoliques. Nous avons trop tendance à sombrer dans le ghamkhori, à nous apitoyer sur nous-mêmes. Pour nous, non seulement le deuil et la souffrance vont de soi, mais ils sont nécessaires. Zendagi migzara, affirme le proverbe. « La vie continue. » »
Et puis ces rêves prémonitoirs, ces vies parallèles aux envies d’enfants et de pardons. Cette guerre des enfants, commune entre générations, souvenir et résurgence des relations : la bataille hivernale de cerfs-volants. Il faut être le dernier en l’air et, grâce à son fil encollé au verre pilé, couper tous les fils des autres cerfs-volants : le roi est celui qui tient en main le sien, le dernier dans le ciel et celui du dernier vaincu, cerf-volant source d’une course poursuite dans les rues de Kaboul. Vous retrouverez ici des extraits du livre, des photos et explications reprenant cette activité d’enfants : à lire ! Nous imaginons alors Kaboul, ville florissante d’une enfance et ville détruite d’un adulte. Pour vous faire une idée de cette ville après l’histoire, c’est ici.

Cette lecture est assez salvatrice. En dehors de l’histoire, troublante, émouvante, nous suivons un personnage pas si bien sous tous rapports, menteur, égoïste, lâche. Coupable de ne pas être un enfant innocent mais courageux de retourner vers son passé. Comme le dit son ami, lui-même ami de son père, Rahim khan, pour ses débuts de romancier : « Ton récit témoigne d’une grammaire maîtrisée et d’un style intéressant. Cependant, sa qualité la plus impressionnante réside dans son ironie. Cette notion t’est peut-être inconnue, mais tu la comprendras un jour. C’est une chose que certains écrivains cherchent à acquérir tout au long de leur carrière sans jamais y parvenir. ». L’ironie d’une vie apparait là et même si le leitmotiv du livre dicté aussi par Rahim khan est « Il existe un moyen de te racheter », je trouve que le courage principal de ce livre, de ce héros, est de ne pas chercher le pardon, mais de revenir sur les traces de ses culpabilités pour aller de l’avant, ouvrir des possibles.


Rajout: Un extrait sur le folklore là.

Katell l’avait aimé et moi je n’ai qu’une envie, voir le film, assez fidèle d’après Khaled HOSSEINI, et lire les BD « Photographe » de Didier LEFEVRE et Emmanuel GUIBERT. Le site de cette série en BD vous donnera peut-être l’eau à la bouche ou plutôt l’œil au cœur : elles reprennent les voyages de Didier LEFEVRE comme reporter photographique en Afghanistan à partir de 1986.

Je m'appelle Asher Lev


J’avais lu de lui "Le maître de lecture" et j’étais restée un peu en deçà. Et pourtant, là, j’ai été subjuguée, envahie par les considérations artistiques et religieuses de “Je m’appelle Asher Lev” de Chaïm POTOK.




Nous suivons les réflexions de ce jeune garçon de 10 ans, juif hassidique, épris de dessin. Un jour, cette forme d’expression devient naturelle, comme une respiration. Cependant, les orthodoxes juifs, et à fortiori les hassidims, ne voient pas d’un bon augure cette nouvelle passion.


*source Atelier Schlum (regardez donc les vidéos...cela donne envie d'y mettre nos enfants)


Cela fait quelques temps que rentrer dans une famille juive me touche et dans ce qui construit leurs particularités. J’aime y reconnaitre les différences à être juif, cette distance des ashkénazes par rapport à la religion due à une souffrance familiale extrême, cette soumission des femmes dans la partie orthodoxe traitée par certains, cette philosophie de vie entre réappropriation d’une histoire, orgueil et indifférence et cette transmission réelle, cette communauté non moins présente et la vocation de certains à revenir vers plus de religieux (devrais-je dire plus de spiritualité). Ici nous nous retrouvons dans la communauté fermée des hassidims américains et pouvons nous rendre compte de l’importance du Rèbbe, chef spirituel aux attributs charismatiques et le plus souvent thaumaturgiques. Et puis, grâce au personnage d’Asher, enfant en pleine déchirure entre sa foi et sa passion, nous suivons de manière très explicite les réflexions sur la vocation à être juif, sur les préceptes à retenir.


Loin de certains textes très fermés sur la tradition, ici, POTOK ouvre une fenêtre plus libérale. Les parents, choqués, opposent une répression puis une distanciation douloureuse. Mais plus paradoxalement, c’est le Rèbbe lui-même qui offre une compréhension encore plus large.
Oui, je sais que peindre le corps humain est défendu par la religion et que leur Dieu ne doit pas être représenté donc encore moins peint. Je sais que l’acte de dessiner peut être vu comme une perte de temps, alors considérer qu’être artiste est aussi une profession cela me paraissait assez surprenant dans de telles conditions. Et pourtant…
Voilà bien la force de ce livre…décortiquer le mal, l’acte de peindre, redéfinir ce qui fait d’une occupation enfantine un risque pour la foi et aussi une déchirure indéniable entre l’apprenti peintre et le reste de sa communauté. Jusqu’à quel point son entourage peut suivre les divagations manuelles d’Asher? Et à partir de quel moment Asher devient un mauvais juif? “Selon lui, il y avait trois catégories de juifs: le rosho, celui qui lutte contre le péché et les pensées mauvaises et qui s’efforce de vivre droitement – nous faisons Presque tous partie de cette catégorie, disait-il tristement; le benoni, dont les actes sont irréprochables mais qui n’est pas maître de ses pensées – très peu d’entre nous atteignent ce haut niveau; et le tzaddik. C’est la plus grande grâce que Dieu puisse nous faire; on naît tzaddik, on ne le devient pas. Seuls les tzaddikim sont maîtres de leur Cœur, disait-il en citant le Midrash.”

Ainsi nous suivons le parcours de cet enfant, à travers sa famille, son école, et son entourage plus ou moins attentive à sa passion. Il va aussi devoir faire des choix comme le lui rappelle son maître de peinture : “Comprends-tu ce que tu vas faire? Comprends-tu maintenant ce qu’à fait Picasso? Même Picasso, le païen, a dû le faire! On ne peut pas y échapper. Tu me comprends, Asher Lev? Ce n’est pas un jeu. Il ne s’agit plus de barbouillages enfantins sur les murs. C’est une tradition, une religion, Asher Lev. Tu vas devoir te convertir à une religion qui s’appelle l’art. Elle a ses fanatiques et ses rebelles. (…) Asher Lev, c’est une tradition de goyim et de païens. Ses valeurs sont celles des goyims et des païens. Ses concepts aussi. Son mode de vie également. Dans toute l’histoire de l’art en Europe, on ne trouve pas un seul juif observant qui ait été un grand peintre.” Une belle leçon de tolérance est offerte par les mots même du chef spirituel, de la compréhension du destin affiché et aussi un soutien vers une autre forme de vocation, accompagnée et initiée par le peintre juif Jacob Kahn.

Le second point fort de ce livre est de nous entraîner dans les considérations intimes de l’artiste. Du barbouillage à l’expertise, de l’occupation à l’initiation et au passage en professionnel. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire sur cet aspect de l’artiste: son regard vers les choses. Tous les sujets sont à peindre: Asher et sa maman, en portrait, en silhouette, en situation… en matières et formes, en ombre… en vie et humeurs. L’œil est averti, pertinent, et sait regarder derrière le monde en points, courbes, lignes, ombres et lumières, effets. L’initiation de Jacob Kahn devenu son maitre de peinture me rappelle celle de Fabienne VERDIER : reprendre les anciens, copier, travailler, prendre modèle, puis vivre, transpirer ainsi…
Mais plus encore, retrouver la respiration derrière l’acte: “- (…) Des millions de gens savent dessiner, mais il n’y a pas d’art sans un cri jaillissant d’une façon particulière.
- Sans un éclat de rire aussi. Picasso sait rire.
- Sans un éclat de rire”.
Le matériel, l’atelier, les séances de travail, les attentes professionnelles, les attentes personnelles et les retours des spectateurs sont ici finement saisis. Et derrière les premiers émois en tant qu’artiste d’Asher, nous devenons nous aussi adulte. Les choix de vie mais aussi les rapports familiaux, rapports père/fils mais surtout mère/fils…
Chaïm POTOK a eu un rôle important dans la communauté juive, en dehors de son parcours de romancier, rabbin mais aussi apprenti peintre. Il a donc connu au fond de lui ces tiraillements, et c’est sans doute pour cela qu’il a placé dans son œuvre des personnages clefs, juifs observants ou juifs “déchus”, plus inspirés par le respect des aspirations que le maintien de toutes les règles religieuses, soutien de la religion mais aussi ouverts vers le reste du monde. Des maîtres de lecture (cf "Le maître de lecture" ), de peinture, de vie, des soutiens, des accompagnateurs, des guides, des ouvertures aussi, vers la foi et vers l'ailleurs...

“Un jour quelqu’un a demandé comment on pouvait communiquer avec le Maître de l’Univers. On lui répondit ceci : c’est à l’homme de faire le premier pas. Pour qu’il y ait communication, il faut d’abord une ouverture, un passage, aussi petit soit-il. Cette ouverture dépend de l’homme seul : c’est à lui de faire le premier pas. Alors le Maître de l’Univers pourra se glisser en quelque sorte dans cette ouverture et l’agrandir.” Est-ce que peindre en ajoutant des références au christianisme est un cadenas à toute porte ouverte vers le Maitre de l’Univers juif? Vous pouvez ainsi lire ce billet pour retrouver un des points forts du livre et une œuvre artistique en particulier, celle ci-dessous …je vous recommande cependant d’aller le lire après avoir lu le livre.

*source oeuvre de Chaïm POTOK, Asher...

Si vous voulez en savoir plus sur le rapport à la religion, l’importance des écrits de Chaïm POTOK sur ce qui fait du judaïsme une vocation et non une soumission, sur le déchirement entre aspiration et foi n’hésitez pas à lire ce billet. Et retrouver l'extrait sur la différence d'impressions entre la visite d'un atelier et celle d'un musée ici.

mardi 29 septembre 2009

Mon chien stupide


Ma chère Holly golightly, que j’aimerais tant suivre dans les soubresauts d’intelligence, de pertinence et de contre-courant, m’avait appâtée. Et Lily m’avait harponnée là. L’opération Masse critique de Babelio a fait le reste. J’ai lu "Mon chien stupide" de John FANTE à la volée, pas de cette vitesse sans intérêt mais bien rapidité de sens, d’inspiration, de compréhension. Et j’ai mis un mois avant de faire un billet.

J’ai aimé ce style vif, claquant, à propos. Nous suivons une courte période de la vie d’un écrivain médiocre, dans sa villa au bord de la mer. L’arrivée d’un chien lubrique semble être pour le narrateur, l’écrivain raté, l’avatar de FANTE, comme un nouvel ami permettant de sortir de relations difficiles aux siens. Il n’en est rien, il sera bien plus un déclic.

Molise, la cinquantaine, voit en ce chien-ours lubrique, un akita inu prêt à sortir de son fourreau sa carotte pour chevaucher une jambe ou un chien (de préférence mâle), un pied de nez sordide aux normes de la victoire et de l’échec dans l’existence. Ce chien surnommé « Stupide » mais au doux nom de « Tu le regretteras » ne répond pas aux offres et demandes environnantes mais bien à son envie de jouir de la vie. Et cette obscénité animale entraine au cours du livre une autre, bien plus sourde et déprimante : celle de la parentalité.


*cette couverture de livre n'a que la vocation de montrer l'ours déchu mais aussi l'homme dans son obscénité.

L’éducation est une suite de compromis, d'efforts. Le don contre don est une perversion de l'esprit parental. Les parents, Henry et Harriet, se confrontent à des enfants ingrats, ils réclament une reconnaissance. Seulement cette envie ne devrait pas avoir lieu d'être : une forme d’injustice devrait être principe de base. L'éducation, nos actes à soutenir et permettre à nos enfants de devenir grands, se doivent d’être gratuits, aucune reconnaissance n’est exigible, l’ingratitude est de mise quand les parents souhaiteraient que leurs actes soient encensés.


Nous sommes ici loin d’un foyer idyllique, le père a choisi la stratégie et le calcul, la mère une fuite vers de doux sentiments de filiation, d'affection légitime. Mais rien n'est moins légitime. Les enfants, eux, attendent une compréhension. La promiscuité est difficile, ne va pas de soi. Avec le temps, la demande de confort est plus présente, tout est un épuisant processus : les réconciliations d’avec sa femme, les discussions avec ses enfants, l’arrivée des pièces rapportées.
Le narrateur nous livre n’avoir pas fantasmé la vie de ses enfants, pourtant il a pêché par un autre vice, croire connaître ses enfants et, pire, les étiqueter : considérer l’un abruti, l’autre garant de sa retraite et sans surprise, l’autre chat sauvage et théâtrale… L’amour parental n’est pourtant pas remis en cause. C’est juste une remise en place de ce pessimisme, de ce cynisme. L’aigreur ne fait pas l’éducation : « - Ca recommence, tu t’excuses encore. Tu t’excuses toujours après avoir insulté quelqu’un. Tu te débrouilles d’abord pour l’insulter comme du poisson pourri, et puis tu t’excuses.
- J’essaie d’être honnête.
- Honnête ! Tu es tortueux comme un serpent, tu ruses et tu magouilles pour que tout le monde file doux. Tu es le pire faux jeton que j’aie jamais rencontré. »
John FANTE nous réaffirme, à juste titre, que même si le temps passe vite, les enfants sont aussi des êtres squatteurs, un peu parasites de la vie du couple. La promiscuité ne va pas de soi, ni entre différentes générations, ni entre femme et mari. L'irritation est là même si le manque, après, peut apparaître.

L’obscénité va aussi plus loin. Oui je suis d’accord avec John FANTE : devenir parent est un acte égoïste. Nous décidons de faire entrer un être dans ce monde vile, non choisi, avec nos valeurs et non les siennes. « Merci de l’avoir engendré sans lui demander la permission. » Et oui c’est difficile d’être parent. L’homme est là pour engendrer mais l’acte de survie en présence d’autrui, à côté d'un être faible, sans défense, est toujours un acte fort, douloureux : « Les hurlements d’un enfant ! Faites-moi avaler du verre pilé, arrachez-moi les ongles, mais ne me soumettez pas aux cris d’un nouveau-né, car ils se vrillent au plus profond de mon nombril et me ramènent dans les affres du commencement de mon existence. »

Même si une réflexion sur le penchant sexuel (pour le même sexe) du chien envahie le narrateur (théorie de la souffrance enfantine, première expérience sexuelle désastreuse ou choc des cultures d’une bâtardise congénitale entre un chien allemand et un autre japonais), c’est bien une réflexion sur sa façon d’être au monde, à sa femme, à ses enfants qui apparait tout du long entre les lignes. L'insouciance ou les choix pris si irraisonnablement (est-ce si vrai?), que le narrateur envie, sont bien une force, une énergie de vie de la jeunesse. Avec l'absurdité des circonstances, Molise découvre que laisser le choix à ses enfants de porter leurs croix est un acte fondateur de parent et aussi que les gestes et les mots doux d’après restent au travers de la gorge de ne pas avoir été dits à propos. L’absurdité de la vie du chien, stupide ou non, ramène à l’absurdité de regarder les défauts des autres et de ne pas voir qu’ils sont les nôtres.

La petitesse humaine apparait alors, au scalpel : l’envie d’un retour à la vi(ll)e idéale, l’abus de substances illicites pour fuir le quotidien ou pour s’armer contre la souffrance, le viol ordinaire, les petites thérapies possibles (avoir un chien pour donner du sens à son existence ou prendre un amant). Et puis la vie qui s’échappe, la fuite, différente selon les âges, le vide laissé par les quatre enfants autour d’un « cercueil de lasagnes », de petites occupations médiocres, des amitiés brisées parce que non fondatrices, des chambres vidées, égrainées au son de « quatre moins un égale », « quatre moins deux », « moins trois », « moins quatre »… Et ces positions sans arguments que nous portons en nous, ce fascisme quotidien, ce racisme primaire, cette honte de la mesquinerie héritée de soi et ce dégoût d’un altruisme que nous n’avons pas pu engendrer nous-mêmes.

Au travers de la lecture, aussi, une prise de position sur l’acte d’écrire, sur ce monde si cruel des scénaristes, rempli d’ambitions nauséabondes. L’acte d’écrire comme un acte de jeunesse ou d’insouciance mêlée de connaissance : « Pour écrire, il faut aimer, et pour aimer il faut comprendre. »

L’homme est face à la vie comme ce chien face à la baleine naufragée, inoffensif et en danger permanent ! Deux solutions : la fuite et une idée de liberté (en solitaire), le choix d’être heureux ensemble, avec nos petits moyens.
D’autres voies de lectures ici et là. Malice a été aussi conquise et un très beau billet nous dévoilant aussi les trames de lieux si importantes dans ce roman, et ce chien dans un jeu de familles, ici chez Sébastien.

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