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mardi 15 mai 2018

Le rire d'Epicure

© Yan MARCHAND et Jérémie FISCHER/ Les petits Platons

"Le rire d’Épicure" de Yan MARCHAND et illustré par Jérémie FISCHER provient de la maison d'édition Les petits Platons. C'est toujours un plaisir de la suivre même si je n'en parle pas assez.
Le parti-pris est toujours le même: proposer une biographie sélective d'un philosophe. Sélective car la collection n'est pas encore complète mais aussi car ce n'est pas forcément toute la vie de l'homme (ou de la femme) qui est présenté. Les dates apparaissent sur les rabats de couverture, le texte, lui, se concentre sur ce qui, dans la vie et les actions de cet homme, va l'amener à réfléchir différemment.
Le lectorat cible est la jeunesse, bien avant leur première approche de la philosophie au lycée. Cependant, toutes les propositions ne sont pas aussi accessibles que celle-ci. Est-ce parce qu'elle mêle la philosophie avec des références de mythologie grecque?  Peut-être.

© Yan MARCHAND et Jérémie FISCHER/ Les petits Platons
Épicure passe son enfance baigné par les superstitions maternelles. Mais curieux, lecteur des œuvres philosophiques de la bibliothèque paternelle, il émet des doutes.

"           ZEUS
Que se passe-t-il, Apollon? Ton visage est bien sévère!

            APOLLON
Je viens d'entendre la voix du destin: l'heure n'est plus aux disputes ni aux plaisanteries, car notre fin est proche.

             HÉRA
Les Titans reviennent?

             APOLLON
Pire, bien pire: dans l'île de Samos, un mortel vient de naître.

Le couple royal se met à rire à l'unisson des autres dieux. Un mortel! Un petit brin de paille qu'un simple coup de vent suffit à coucher!

              ZEUS
Mon pauvre Apollon, tu auras fait un excès de nectar! Comment un mortel pourrait-il nous menacer?

              APOLLON
Il supprimera la crainte des dieux de toute poitrine humaine."
Yan MARCHAND a la bonne idée de mettre en scène les dieux de l'Olympe pour parler de ce jeune homme. Les dieux se liguent pour prouver leur présence et contredire Épicure au fur et à mesure de son influence sur les autres hommes. Zeus, Poséidon, Arès, Hermès, mais aussi Aphrodite, Peithô, déesse de la persuasion ou Éris, déesse de la discorde envoient les obstacles, douleurs, drames.

Épicure est envoyé au service militaire pour contrecarrer ses premières approches philosophiques mais rien n'y fait. Ni la guerre dans sa ville natale, Samos, et la destruction de sa maison. Ni la famine ou les désastres en mer. En écoutant Nausiphane, philosophe, il s'assume critique et croit que les phénomènes naturels sont des conséquences physiques et non divines. Le principal est la matière, les grains de poussières, les atomes.
Et puis même le trop, le luxe ou les actes ou sentiments de ses proches ne peuvent l'atteindre. Épicure prône le plaisir mais aussi le principe de se satisfaire de ce que nous avons, vivre dans la mesure et ne pas croire en l'offense.

La philosophie apparait comme une réflexion critique sur la foi et les superstitions: les dieux ont été créés pour effrayer. Ils sont dits "bienheureux", si tel est le cas, ils ne connaissent aucun souci donc ne sont pas à même d'arbitrer la vie humaine ou sinon ne sont pas des dieux. Même les aptitudes d’Épicure sont voulues par eux, alors il est libre de penser, ainsi n'a-t-il pas besoin d'eux pour dicter ses actes.

© Yan MARCHAND et Jérémie FISCHER/ Les petits Platons

Le choix iconographique de cette collection est toujours d'offrir des illustrations réalistes au récit mais avec une fantaisie dans la représentations, un début d'abstraction. Jérémie FISCHER joue beaucoup avec la démesure des dieux. L'architecture et les phénomènes naturels forment un tout. Et les hommes, souvent de profils, se manifestent dans leur interactions: encadrées, détourées, ancrées dans les murs. C'est lisible et intriguant.

Merci aux éditions Les petits Platons et à l'opération Masse critique de Babelio. Et je ne peux que vous encourager à vous offrir les coffrets, regroupant 5 titres (plus accessibles si vous souhaitez acquérir toute la collection).
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samedi 17 mars 2018

La Plaine étincelante

De William MORRIS je connaissais ses dessins floraux sur textiles et un ou deux titres de livres dont "La source au bout du monde", mais commencer par "La Plaine étincelante", première approche de la fantasy, était tentant.


Gîtallègre, de la maison des Corbeaux, est fiancé à Otage, de la maison de la Rose. Mais cette dernière est kidnappée. En digne chevalier, Gitallègre part à sa recherche. Il sera peut-être question de rançon, d'échange, de pourparlers? Non. Il se dirige vers l'île de Rançon, aidé par un brigand, Renard-Chétif, pas si chétif. Obtiendra-t-il une entrevue avec les ravisseurs? Pas vraiment. Mais c'est sûr, ils se jouent du héros.
Nous ne savons pas grand chose d'Otage. De Gîtallègre juste sa persévérance sans même saisir si cette quête est celle de l'amour véritable ou d'une idée du sentiment. Renard-Chétif ou Vieux-Chenu, à qui il ne reste pas longtemps à vivre, eux sont plus marqués, ils ont même une histoire avant et après l'épisode.
Ce court roman est une mise en place, les noms parlent autant que le texte, la répétition apporte un rythme lent, les épithètes épiques ne sont pas loin. C'est comme dérouler une tapisserie, un canevas étant imbriqué dans l'autre tout en restant visible, lui-même imbriqué ailleurs. Gîtallègre est en mouvement, en mer puis dans cette merveilleuse Plaine étincelante dirigée par ce Roi qui ne meurt jamais.
Le décor est une forme là aussi de motifs, végétaux, rocheux, lumineux ou sombres. Le merveilleux est dans le paysage mais aussi dans les us et coutumes rencontrées. Un banquet, des tables, des tapis et des alcôves. Des châteaux, des tentes brodées.
Les thèmes se mettent en place doucement aussi. Un code d'honneur, le bien-être artificiel, la liberté de choisir. Un roi qui ne fait que sourire, ne veut que le bien de ses sujets, mais qui sous cette inflexion des lèvres est inflexible! Mais aussi l'amitié, le charme doux des femmes décoratives, la supercherie et la magie. Et l'amour dans tout cela, oui, un peu, comme une miniature dessinée dans un beau livre.

Ce court roman est un avant goût, je suis sûr, pour entrer dans d'autres propositions médiévales. Allez, je me replongerais bien dans la biographie inventée par Benjamin LACOMBE et illustrée par Agata KAWA, "Le carnet rouge".

Merci à l'opération Masse critique de Babelio et aux éditions Aux forges de Vulcain.
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vendredi 12 janvier 2018

Uppercut


Il est arrivé en fin de courses, dans cet internat des récalcitrants, ces petites frappes du collège, ceux qui se sont fait virer de tous les autres bahuts. Il a le prénom qui ne semble pas aller avec sa tête, Erwan pour un métis, cela le fait peu dans cette campagne où il atterrit.

Nous suivons ses doutes et réflexions. Il sait qu'il faut changer mais fugue tout de même avec un pote de chambrée. De toutes façons que peut-il attendre de mieux. Il ne sait répondre aux invectives que par de beaux petits uppercuts. Rien n'est plus envisagé pour lui.
Dans leur fuite, un passage chez un oncle du copain et là une première bouffée d'air. L'adulte ne les renvoie pas à l'internat. Il parle, prépare un repas pour le soir, leur propose de dormir chez lui, avant de les ramener tranquillement le lendemain au collège.
Ce premier "grand" leur fait confiance, Erwan ne sait pas pourquoi. Encore moins pourquoi même l'entrevue avec la direction du collège se passe bien, plutôt bien. On lui propose de changer d'air, de travailler pour un centre équestre.
Pourquoi pas. La première rencontre est figée, son futur chef est un petit paysan qui n'avait pas prévu de se retrouver avec un noir, métis ou non. Mais il le prend tout de même, un stage.

Erwan découvre le racisme ordinaire. Des aprioris le devanceront, le patron n'est pas avare de mauvaises blagues. Puis les jours passent, le travail est bien effectué. Erwan, si habitué à parler avec ses poings, se retient, est offensé mais garde la tête haute. Le paysan le jauge et le stage continue.

"Uppercut" d'Ahmed KALOUAZ montre le point de bascule d'une dérive adolescente. Un jeune homme pas bête, mal compris sûrement, peut aussi reprendre pieds malgré les difficultés. A travers lui, il s'agit aussi de questionnements sur la négritude, le racisme, l'investissement pour ce que l'on croit, ne serait-ce que la boxe.
Ce petit roman brosse aussi un racisme de méconnaissance, de convention. Une sorte de bougonnerie rurale sans omettre les formes plus dures. Un beau premier abord de ses sujets proposé aux adolescents.

Merci aux éditions Rouergue et à Babélio pour cette Masse critique.
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lundi 26 juin 2017

Hôtel Receptor


Igor se prépare à retrouver des amis pour le week-end dans leur maison de campagne. Il prend le train et les indications de son hôtesse sont claires: ne pas prendre le premier mais le second train. Sous pression ou lassitude, Igor se trompe et découvre qu'il ne peut pas s'arrêter à son arrêt. Le contrôleur lui indique la marche à suivre: dormir dans un compartiment couchette et repartir avec lui quand ce même train ferait marche arrière. Et puis ne pas s'effrayer de la cohue et de la brutalité des voyageurs qui montent et vont se déverser à l'arrêt de l'Hôtel Receptor.
Mais rien ne marche comme prévu. Le contrôleur n'est plus, le train ne part plus, destination final ce fameux hôtel.

Avec les premières pages, le lecteur comprend que les règles ne sont pas les mêmes, que le héros se retrouve dans un espace régi pour lui seul. L'hôtel est la destination rêvée de nombreuses personnes. Les réservations se font des années auparavant, les clients viennent avec toute leur famille... et ne repartent pas. Aucun transport n'est prévu pour lier ce lieu à la ville la plus proche, si éloignée.
Mais Igor n'est pas attendu, n'est sur aucune liste. Il faut faire quelque chose: l'hôtesse d'accueil le fait passer pour un membre du personnel. Très peu de personne seront au courant, les services travaillent en complète autonomie. Mais Igor lui ne veut qu'un entretien avec le directeur, parti. Pour où, personne ne sait, pour longtemps, personne ne sait non plus.
Alors Igor commence à travailler dans un service, plus l'autre. Mais tout est loufoque. Il faut retrouver les pêcheurs qui n'ont pas ramener la livraison de poissons. Sont-ils morts? Ont-ils rencontrer le monstre? Et cet homme qui l'accompagne aux pouvoirs étranges. Ou vigile au théâtre mais comme un spectateur de choix. Ou accompagnateur de sortie pour enfants. Il faudrait les perdre.
Ce lieu est mystérieux, connu, sujet de reportage mais il est comme un espace de vie à part. Des services exceptionnels, des transports individuels ou en commun internes, des écoles.
Une magie oppressante opère. Le lieu, face client ou pile personnel, est tentateur. Les personnages aussi.

De l'envie, du mécontentement, des vocations latentes, une précipitation des employés et pourtant un temps lent et volontairement assoupi ou mis à profit pour ce qui pourrait compter: l'art, la création en devenir (la Résidence des livres accueillent les livres en cours de création, rendus autonomes ou destinés à être conservés à la postérité. "Ici, les oeuvres prennent forme, se déploient et s'épanouissent, chacune à sa manière, dans des conditions optimales. Elles respirent l'air de Receptor."
Le roman de Raia Del VECCHIO est un peu bancal mais les touches de folie restent en tête, par exemple cette autruche. Le règlement officiel et officieux de l'Hôtel Recpetor me manque pour découvrir encore plus les zones sombres.

Merci à l'opération Masse critique de Babelio et aux éditions Phébus.

mercredi 16 novembre 2016

Carnet d'un imposteur


Ma lecture est partie de rien. Je n'avais pas lu "Le petit prince cannibale", récit de cette maman aux prises avec son fils autiste, encore uniquement dans son monde, et la société incapable de les aider. Je n'avais pas lu "L'empereur c'est moi", le récit de ce même enfant devenu adulte sur son enfance.
Je commence ainsi "Carnet d'un imposteur" d'Hugo HORIOT avec juste ce qu'offre là cet homme, dans les médias et sous la plume.

Hugo se dévoile par courts chapitres.
De cet enfant "atypique", qui ne parle pas. De celui que sa maman traine pour être parmi les autres, à la crèche, au parc, à l'école. De celui qui subit un monde qu'il ne comprend pas.
De ce jeune homme qui se construit une face, multiple mais surtout belle et aimable pour mieux se préserver et prêt à sortir les crocs si besoin est. De cet homme cherchant la maîtrise, de son art d'acteur, de cette couverture médiatique mais aussi de séducteur au monde et aux femmes. De cette sensibilité accrue, de ce désir qui n'accepte pas l'attente.
De cette faille nouvelle qu'est la paternité. Une possible blessure, une prise de risque, un nouveau défi pour découvrir son monde et ne pas jouer.

Mais ce n'est pas juste un témoignage. C'est une prise de position. Forte. L'homme est en réaction permanente, aux aguets, sur la défensive ou à l'attaque. Il a dû tuer l'enfant qu'il était, Julien. Il en est l'assassin, cet enfant sans parole, qui ne trouvait qu'incompréhension dans le regard des experts et pour qui le monde n'était pas déchiffrable. Sa naissance s'est fait par la violence. Il a choisi son entrée au monde ennuyeux des neurotypiques. Ne pas juste parler mais maîtriser le langage pour s'adapter. Refuser de s'intégrer mais forcer les autres à faire avec lui. Il parait sûr de lui, peut-être même affable mais c'est juste pour mieux nous observer. Cela peut être violent à entendre pour nous, autour d'enfants ou d'adultes comme lui, mais c'est tellement salvateur, pour eux.
"A Hugo maintenant de s'inventer une image, de porter un discours et de devenir une personne digne d'intérêt en adéquation avec la comédie sociale. Suffisamment dangereux et invisible: un monstre d'adaptation. Un monstre que personne n'enfermera et qui, un jour lointain, te protégera. Julien. Lui qui voulait juste rester un monstre aux yeux du monde.
Julien se rêvait en dragon. Hugo se rêve en homme. Ni Julien ni Hugo ne voulaient être un enfant."

Ce fut dur de parler de ce livre intense. Trop de choses à dire. Intense car de voyeur(s) que nous aurions pu être, nous devenons confident(s) interposé(s) et aussi presque dindon(s) de la farce.
Non, ce n'est pas un livre coup de poing, juste une claque pour ne pas avoir pris en compte la différence.

Merci aux éditions L'iconoclaste et à l’opération Masse critique de Babelio.
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vendredi 8 juillet 2016

Le voyage céleste extatique

© Clément VUILLIER/ 2024

Il s'agit d'un tout petit objet. Pas forcément une bande dessinée d'ailleurs, plutôt un recueil de gravures et ses légendes.
Un petit dialogue entre un initié et un novice. Cosmiel guide Jean dans une découverte d'une autre forme de vérité. Le monde ne serait pas comme il se voit. L'infiniment petit comme l'infiniment grand ne dépendraient pas de la logique connue. Les contractions seraient de mises et le centre ne serait alors que l'immensité. Au centre de la Terre, vessie retournée, il y aurait l'univers, la Lune, le Soleil et Pluton. C'est une remise en question de notre foi dans les sciences vers une ouverture plus cosmique. A bien y relire, je n'ai pas tout saisi, comme s'il s'agissait d'une forme d'initiation métaphysique. Mais est-ce bien nécessaire de tout comprendre?

© Clément VUILLIER/ 2024

Ce serait une version de l’œuvre d'Athanasius Kircher, scientifique jésuite, tournée vers une approche de dieu et de cosmologie. Cet homme est connu aussi pour ses mauvais postulats scientifiques et serait passé à côté de beaucoup de théories.
Les illustrations en noir et blanc sont des paysages de montagnes, de glaciers, de pierres, de vents. Très minéral et lunaire. Vous trouverez une fontaine ou des tuyauteries. Quelques fois des formes géométriques ou bien des mesures. De quoi? Aucune idée. Mais suivre les deux petits personnages en toge dont l'un a les yeux auto-éclairants est un beau parcours dans des perspectives surréalistes.
Le tout donne un exercice de style bien plaisant. De la fantaisie avec un peu de métaphysique.

© Clément VUILLIER/ 2024

Merci aux éditions 2024 et à l'opération Masse critique de Babélio.



Contes du Far West


Il n'est pas tant question de grands espaces, de vent sec, de désert brulant ou de virevoltants mais bien de faux héros. Le Far West de O.HENRY n'est qu'un lieu cristallisant les attentes. Ce sont bien les personnages qui ont le beau rôle.
Un homme veut offrir un Noël aux enfants de sa ville mais sa ville n'en compte aucun. Un autre a fraudé les comptes de sa banque mais pas tant que ça... ou si bien plus. Des amants choisissent l'amour au détriment de la guerre que ce font leur parents. Un altruiste récupère un homme un peu délabré pour le requinquer contre son gré. Un mendiant se retrouve dans la carriole de cow-boys. Un homme souhaite faire le beau pour une belle donzelle. Un autre cow boy aimerait se consacrer à l'art.
Des hommes, pas les plus beaux ni les plus vaillants. Il y a bien un cow boy, un ranchero, un braqueur de banque ou un sherif, ils côtoient leur caricature tout en offrant leur faiblesse. Ils se pourraient être mollassons, ils n'en sont pas moins très humains. La plume d'O.HENRY est belle, sophistiquée même dans la bouche des plus démunis.
O.HENRY est tendre avec les hommes, tendre avec la vie qui pourtant malmène. Il parle de liberté, d'amour, d'amitié par petites bribes en décrivant les moments de vie où l'ironie et la facétie se jouent d'eux, gentillement. Même si la conscience n'est pas toute pure, il est toujours possible de se racheter.
La fin présente toujours un revirement. Oui au fur et à mesure des nouvelles, elle peut être attendue mais elle est si bien amenée que ce serait dommage de s'en priver.

Merci aux éditions Phébus et à l'opération Masse critique de Babelio.
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mardi 17 mai 2016

Nos années sauvages


Rosemary, étudiante, n'arrive pas à se faire des amis et semble bien à part. Oui, elle partage sa chambre avec une colocataire, rentre pour les fêtes chez ses parents et a même une vie sexuelle. Mais dans tous ce qu'elle nous décrit, il s'agit plutôt de solitude et de malaise. Et puis cela fait des années qu'elle n'a pas eu de nouvelles de son frère Lowell et de sa sœur Fern. Pourtant la fraternité semble avoir beaucoup d'importance chez elle.
Elle rencontre alors Harlow, une jeune fille agitée, dans la cafétéria: cette dernière fait une crise bien théâtrale à son compagnon, elle jette son plateau sur le sol et hurle. Rosemary, hébétée mais presque sereine, laisse tomber aussi le sien. La voilà embarquée avec l'autre jeune fille au poste de police. Perturbée par une Harlow sans gêne, borderline et affective, la jeune femme est poussée dans ses retranchements et découvre qu'elle y retrouve un peu de sa relation à sa grande sœur.

Elle est loquace, Rosemary, pourtant ses parents l'ont mises en garde contre son bavardage... enfant, elle ne devait dire qu'une chose sur les trois qu'elle avait en tête ou commencer son histoire par le milieu. Il en est de même de son récit. Elle se l'offre (nous l'offre) par le milieu et revient peu à peu au début.
Elle dévoile les déménagements, les fuites du frère, la disparition de la sœur. Mais surtout les moments avant, d'intense bonheur, d'escapade, de caprices et de frustration. Une joie à être, surtout avec Fern. Enfant, elle est passionnée, agitée, très vite frustrée et quelque peu culpabilisée. Puis la fratrie apparait pour marquer le début d'une relativisation du propos. Rosemary jeune adulte reconstruit son passé dans un foyer américain pas si normal.

La fougue de l'enfance et les malaises adolescents prennent ici une ampleur inégalée. Ils sont décryptés, cette fois-ci par la jeune femme elle-même. Elle se décrit, avance à petits pas de ce puzzle de compréhension pour toucher la part de regrets, de culpabilité et d'amour infini pour son frère et surtout sa sœur.
Elle avance et recule dans sa quête de son frère et de sa soeur. Elle n'est plus la même, elle n'est plus qu'une moitié et pourtant sa vie va peut-être devenir entièrement pour elle, sans cette ombre. Elle se cherche en même temps elle dévoile les avancées psychologiques qui peuvent expliquer un peu les choses. Son père, scientifique, était très au fait des expérimentations animales. Le rapport de l'homme et des animaux, la distinction de comportement et de développement des uns et des autres ne semblaient plus avoir de secret pour lui. Elle va enfin comprendre qui elle est.
Karen Joy FOWLER offre avec "Les années sauvages" un beau roman sur l'animalité en chacun d'entre nous et notre part d'humanité à reconquérir. Ce roman bien mené apporte son lot de réflexions et même source d'engagement.

Merci à l'opération Masse critique de Babelio et aux éditions Presse de la cité. 
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vendredi 8 avril 2016

L'économie est un jeu d'enfant

J'ai beaucoup de mal à parler d'un livre que je n'ai pas fini. La lecture étant offerte par une opération littéraire, voici dons une très légère mise en bouche. (où comment se piéger seule sur un sujet inconnu).


"L'économie est un jeu d'enfant" de Tim HARFORD part d'un beau parti-pris: nous faire comprendre, à nous néophytes, les processus économiques. Sur le papier, c'est parfait. Dans ce grand pavé, deux livres sont rassemblés: "L'économie est un jeu d'enfant" et "L'économie est vraiment un jeu d'enfant, ou Comment gérer ou ruiner une économie". Pour être honnête je n'ai lu que le premier (la première partie du présent ouvrage). Le livre est une vulgarisation économique mais demande tout de même de la patience à la lecture.

La première partie décrit de la micro-économie. Le prix d'un loyer, d'un café, de produits au supermarché, de l'essence, des banques. A chaque fois, l'auteur explique comment le prix est posé  et nous dévoile la force de la rareté, l'élément marginale, la situation efficace et celle la meilleure en terme économique (soit une situation où une amélioration pour au moins une personne sans nuire à personne peut être envisagée). Il nous décrit aussi les bénéfices, l'arnaque possible du client et d'autres choix possibles comme la taxe d'externalité pour les automobilistes. D'autres éléments prennent là une valeur économique: l'environnement, l'assurance maladie. Puis la Chine ou le Cameroun montrent par l'exemple les choix économiques tenus sur un pays, le second avec la théorie de l'effort maximum et l'idée d'un "intérêt" pour le banditisme fixe géographiquement.
Les théories économiques expliquent les marchés, la logique pas forcément équitable, les choix effectués et aussi une certaine forme de jeu.

Sur les prix d'un produit qui changent d'un marché à l'autre pour des raisons de "fuite économique":
"L'histoire est peut-être aussi simple que ça: quand c'est un produit important comme le traitement contre le sida, l'essentiel est de le fournir aux pauvres; quand c'est un objet aussi banal qu'un DVD, c'est l'agacement à l'idée d'être roulé qui domine. Pourtant ça ne colle pas vraiment: les DVD arrivent dans des régions très pauvres, et nous devrions être contents que les pauvres puissent regarder des films dans les bars et les salles des fêtes du monde en développement. Ou au contraire, ne devrions-nous pas nous indigner davantage que les compagnies pharmaceutiques vendent des traitements essentiels à des prix exorbitants dans les pays développés? Un économiste ne peut résoudre ces énigmes éthiques, mais l'économie peut mettre à plat pour que la question éthique devienne au moins plus claire."

La seconde partie appréhende la macro-économie. Avec un dialogue entre un lecteur lambda et l'auteur, conseiller, semble reprendre des notions élémentaires comme le PNB, le chômage, l'inflation. Malheureusement je n'en suis pas encore là.

Le livre est didactique. Pas à pas avec énormément d'exemples, en partant de notre quotidien à tous, l'auteur décrypte les faits économiques avec de nombreuses références, théories des économistes et essais. Cet ouvrage mérite d'être lu (et relu) ne serait-ce que pour l'apport de questions de bases et d'une histoire économique du 20ième et 21ième siècles.

lundi 7 mars 2016

La douleur porte un costume de plume


Elle vient de mourir: la femme, la mère. Ce jeune veuf, papa, se confronte à la compassion des voisins, de sa famille, de celle de la défunte, des amis. Il n'y a pas eu la voix de l'urgence pour que la maman revienne à la vie, ce fut le fait, acté. Elle n'est plus là.

Un être étrange arrive lui, il n'est pas attendu, pas même convié à entrer, le Corbeau. Il s'agit bien d'un corvidé de deux mètres de haut, un oiseau anthropomorphe c'est sûr mais aussi au comportement bien animal. Il est là, il prend toute la place. Il est l'agitateur par lequel la vie du père et de ses deux jeunes fils va reprendre vivacité, spontanéité et petit grain de folie.
"La douleur porte un costume de plume" de Max PORTER parle du deuil. L'auteur s'appuie sur du vécu et sur les poèmes de Ted Hughes, en particulier "Le Corbeau", dont son héros paternel est passionné et analyste.

"Mais qui est plus fort que la mort ? Moi, évidemment.
Admis, Corbeau."

Corbeau est ainsi ce volatil chamanique, une voix entre les morts et les vivants. Il est le chasseur de la mort, un de ses subalternes peut-être, un charognard, un viandard de chair humaine, d'humeurs liquides et molles de toute façon. Il aime à se rappeler la mort, pas cette absence mais bien dans sa matérialité, ce démembrement, sa décomposition. Il aimerait tant se complaire dedans et pourtant il offre au vécu de la douleur de cette famille un balancier outrancier. Corbeau est l'asticoteur, il parle sans ambages, cru. Il faut prendre ses gardes avec lui et pourtant il apporte en même temps un soutien infaillible.

"HOMME: Comment est-ce que tu détermines si tu as trouvé quelque chose qui mérite un coup de bec?
OISEAU: Ça demande surtout d'être sur le qui-vive, c'est à la fois instinctif ( appétits, vices, etc...) et pragmatique (un joli paquet de chips, un veuf alléchant). Rappelle-toi le travail que j'ai fait avec toi, au début, ce qui ressemblait à de la vulgarité corvidée primaire était en fait un programme de soin très réfléchi, conçu pour s'adapter aux nuances de ta guérison."

Alors oui, est-il vrai? N'est-il qu'une illusion? Dans le corps du texte même la question apparait. Ce roman très court, à 3 voix quand ils sont quatre personnages, est un ping pong de réactions, de culpabilité mais aussi de sursauts. Pas de compassion, de la justesse. L'acte de se tromper, de mentir, de jouer pour grandir apparait en même temps que la responsabilité d'un homme qui ne doit pas se perdre pour ses enfants. Un être envoyé par la morte... baby-sitteur?

C'est beau, scotchant! A relire!
Merci aux éditions du Seuil et à l'opération Masse critique de Babélio.


vendredi 15 janvier 2016

Par bonheur, le lait

Cet auteur et un titre aussi parachuté, cela donnait envie.

© Neil GAIMAN et BOULET/ Au Diable Vauvert

La maman est partie quelques jours pour le travail et a laissé ses enfants et son mari. Tout est prêt, chaque repas au congélateur, chaque rendez-vous noté et rappelé au mari etc... Et, à la dernière minute, elle lui dit qu'il n'y a presque plus de lait. Bien-sûr le lendemain arrive et plus de lait, ni pour mettre dans les céréales des enfants, ni pour ajouter au thé du père. Qu'une solution, aller en acheter. Mais il met beaucoup de temps pour revenir, le narrateur (le garçon) et sa sœur se disent qu'il a du s'arrêter pour bavarder. Le père rentre enfin et explique son retard...
 - Bah j'ai été kidnappé par des extraterrestres, je me suis enfui et je suis tombé dans la mer, rattrapé par des pirates...

"Par bonheur, le lait" de Neil GAIMAN et illustré par BOULET est une divagation d'un père pour ses enfants. Au lieu de laisser le quotidien l'empêtrer, il leur offre là une histoire à dormir debout et pioche dans l'imaginaire de ses enfants de quoi l'alimenter.
Ils aiment les pirates, les dinosaures, les poneys colorés et tatoué d'étoiles, les volcans, les machines à remonter le temps et les vampires. Ils en auront. C'est alambiqué, pas plausible pour un sou et tiré par les cheveux. Tant mieux. Bien-sûr le père est allé chercher du lait et il ne l'oublie pas, surtout que cette bouteille a une grande valeur. Elle est la marque du temps, le symbole de la prophétie, le détail qui peut faire tout exploser. Le papa n'a-t-il pas fait des bonds dans le temps et risqué la fin de l'univers? Si! Mais le lait arrive sur la table. Ce ne sera pas du jus d'orange sur les céréales ni dans le thé!
Le père revient d'une course auréolé de sa fantaisie et les enfants se posent des questions. Cette affabulation apporte son lot de bonnes images et de rires sous capes. Les enfants se rappelleront ce matin-là, leur père aussi.

La version française a été illustrée par BOULET et elle joue sur la fraicheur. J'aime particulièrement le peuple des andes, les pirates. Voici d'ailleurs une petite mise en bouche culturelle, la version française,

© Neil GAIMAN et BOULET/ Au Diable Vauvert

la version américaine par Skottie YOUNG


et anglaise par Chris RIDDELL.



Merci aux éditions Diable Vauvert et à l'opération Masse critique de Babélio.
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vendredi 17 juillet 2015

La chaise numéro 14

Maria Salün n'a pourtant pas fait grand chose. Juste tomber amoureuse d'un homme. Qu'il soit lieutenant allemand en période de guerre n'est qu'un détail. Non. Aux départs des occupants ennemis, Frantz s'en va, la laisse seule sans promesse. Et les français demandent réparation. Sur une chaise numéro 14, empruntée au restaurant paternel, Antoine va officier la tonte.
Elle aurait pu arriver honteuse, penaude sur son échafaud. Non, elle n'a pas trahi. Seuls leurs cœurs (français et allemand) ont réagi et seul le contexte leur donnait tord. Elle arrive dans la robe de mariage de sa défunte mère, cheveux roux tombant sur ses épaules. Cette apparition trouble même ceux venus se rincer l'oeil.
Et puis Maria dit non, à l'injustice de cet acte mais aussi à cette honte qu'elle serait obligée de porter dorénavant. Elle va réclamer sa dignité, un pardon, en procession puis en silence, yeux dans les yeux. Ils sont sur sa liste. Dans sa quête, Maria trouvera des amis, des soutiens, des pardons.

"Toutes les tondues n'appartiendraient donc pas à la même espèce? Il y aurait, parmi elles, des fleurs sans pétales et tout en tige, d'autres telles de grandes herbes, des folles avoines, des blés, des oiseaux à tête déplumée? Serait-on oiseau, herbe ou fleur selon sa nature ou bien selon son degré de compromission avec l'Allemand?" L'écriture de Fabienne JUHEL ne se contente pas de nous proposer le thème des tondues mais celui des convenances, des prises de décisions faciles et des à-priori.
Maria est magnifique, auréolée de sa chevelure de feu, mais aussi sans, le crane chauve et les yeux fougueux de vengeance. Elle est le charme, la sensualité, la femme non atteignable, l'innocence de celle qui n'a pas perdu à la guerre sans jamais sacrifier les autres. Elle est le symbole de frustrations.
Les tondues sont les victimes d'un acte de rébellion après-coup. Les réactions à la guerre, la haine, la peur ou la passivité prennent des formes d'agressions gratuites variées. Avec une héroïne sans culpabilité, l'auteure nous parle de cette injustice des discriminations (de traitements en fonction de la couleur de peau aussi).
Maria ne demande pas le pardon aux seuls acteurs ou spectateurs consentants de l'acte d'épuration, elle va chercher ceux qui alimentent la haine quotidienne ou qui restent passifs.
Et puis il y a cette réflexion sur le pardon, sur la honte. Ce cheminement aussi sur ce que nous subissons des autres et les blessures que nous choisissons de refermer.

Comme toujours Fabienne JUHEL offre avec ce nouveau livre "La chaise numéro 14" un roman fort et une écriture charnelle, sensitive et impressionniste magnifique.

Merci aux éditions Rouergue et à l'opération Masse critique Babélio.
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samedi 16 mai 2015

Déjoue les pièges de l'Histoire

J'aime beaucoup ce que proposent les éditions Gulfstream en ce qui concerne les sciences de la vie. Cette fois-ci, je voulais tenter une autre proposition de documentaire jeunesse: l'histoire.

© Pascale HEDELIN et Julien TIXIER/ Gulfstream

"Déjoue les pièges de l'Histoire" de Pascale HEDELIN et illustré par Julien TIXIER propose 10 tableaux historiques. Sur ces doubles pages sont illustrées des situations de vie au cours de l'histoire et le jeune lecteur doit y trouver les 8 anachronismes.
Le livre présente ainsi la préhistoire, l’Égypte ancienne, la Rome antique, le Moyen-Age, le temps des colonies, le Roi Soleil, la conquête de l'ouest américain, la première guerre mondiale et la libération.

© Pascale HEDELIN et Julien TIXIER/ Gulfstream

En dehors de ce "cherche les erreurs", une autre double page les explique et propose des focus sur les avancées de l'époque. Ce sont bien-sûr les moyens de transports, les monnaies, les "ingénieuries", les matériaux mais aussi la nourriture, la santé, les loisirs ou l'état des échanges inter-continentaux. La tomate qui n'arrive pas sur les étals aussi tôt, la plume d'oie durcie plus tard, la tendance artistique trop futuriste pour l'époque etc...

© Pascale HEDELIN et Julien TIXIER/ Gulfstream
"L'ours en peluche:
En 1903, aux États-Unis, le président américain Théodore Roosevelt refuse de chasser un vieil ours blessé. On dessine sa caricature dans la presse, face à un ours. Un couple de Russes a alors l'idée de fabriquer des ours en peluche surnommés Teddy, comme le président. Et voilà: l'ours en peluche devient le copain-câlin des enfants!"
Il faut avoir au moins entraperçu ces époques en histoire pour que l'intérêt soit présent. Mais en dehors de cela, les tableaux offrent une idée du mode de vie. Les pièges sont nombreux, pas toujours évidents même pour les adultes et donneront envie de se replonger dans l'histoire des hommes, des sciences ou des lieux d'origine de nos produits du quotidien.

© Pascale HEDELIN et Julien TIXIER/ Gulfstream

Merci à l'opération Masse critique de Babélio et aux éditions Gulfstream.