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mercredi 10 mai 2017

"Et elle a tendance à être triste et solitaire [...]. Je peux comprendre ça chez un adulte..." - Une vie après l'autre


" "La réincarnation, lui avait dit le Dr Kellet. En as-tu déjà entendu parler?" Ursula, âgée de dix ans, secoua la tête. Elle avait entendu parler de très peu de chose. [...] [Le Dr] portait un costume trois-pièces en tweed auquel était attachée une grosse montre de gousset en or. Il sentait le clou de girofle et la pipe et avait un air pétillant comme s'il s'apprêtait à faire griller des muffins ou à lui lire une excellente histoire [...].

Il lui offrit du thé qu'il prépara à l'aide d'une chose appelée samovar installée dans un coin de la pièce. [....] Le thé était noir et amer et n'était buvable qu'à l'aide de tonnes de sucre et du contenu de la boîte de biscuits Marie de marque Huntley and Palmer qui se trouvait entre eux sur la petite table.
[....]
"La réincarnation est au cœur de la philosophie bouddhiste", dit le Dr Kellet en tétant sa pipe en écume de mer. Toutes les conversations avec le Dr Kellet étaient ponctuées par cet objet, soit par la gestuelle - il la pointait beaucoup en la tenant soit par l'embout soit par le fourneau sculpté d'une tête de Turc (fascinant à lui seul) - soit par le rituel consistant à la vider, la bourrer, la tasser, l'allumer etc. "As-tu entendu parler du bouddhisme?" Non.
"Quel âge as-tu?
- Dix ans.
- Encore toute jeune. Peut-être que tu te rappelles une vie antérieure. Bien sûr, les disciples de Bouddha ne croient pas qu'on revienne sous les traits de la même personne dans les mêmes circonstances, comme tu en as l'impression. On avance, vers le haut, vers le bas, de biais à l'occasion, je suppose. Le but est d'atteindre le nirvana. Le non-être pour ainsi dire." A dix ans, il semblait à Ursula que le but devrait être l'être. " La plupart des religions anciennes, continua-t-il, adhèrent à l'idée d'une circularité - le serpent qui se mord la queue, etc."

(extrait de "Une vie après l'autre" de Kate ATKINSON, édition Livre de poche; Photo Altinok)

jeudi 4 mai 2017

"L'arbre dansait pour elle" - Une vie après l'autre


"Le premier printemps d'Ursula s'était déployé. Couchée dans son landau sous le hêtre, elle avait regardé les jeux de lumière dans les feuilles vert tendre lorsque la brise faisait délicatement osciller les branches. Les branches étaient des bras et les feuilles comme des mains. L'arbre dansait pour elle. Fais dodo, mon bébé, tout en haut de l'arbre, lui fredonnait Sylvie.
J'avais un petit arbre qui ne voulait donner qu'une noix de muscade argent et une poire d'or, chantant Paméla en zézayant.
[...]
Des branches nues, des bourgeons, des feuilles - le monde tel qu'elle le connaissait défila sous les yeux d'Ursula. Elle observa les changements de saison pour la toute première fois. Elle était déjà née avec l'hiver dans les os, puis vint la promesse vive du printemps, les bourgeons qui gonflent, la chaleur indolente de l'été, la moisissure et le champignon de l'automne. Elle vit tout cela du point de vue limité de sa capote de landau. Sans parler des embellissements quelque peu aléatoires apportées par les saisons - le soleil, les nuages, les oiseaux, une balle de cricket égarée dessinant silencieusement une courbe au-dessus de sa tête, un arc-en-ciel une ou deux fois, la pluie trop souvent à son goût. (On tardait parfois à la sauver des éléments.)
[...]
Le landau était dehors par tous les temps car Sylvie avait l'obsession de l'air frais, héritée de sa propre mère, Lottie, qui avait dans sa jeunesse séjourné dans un sanatorium suisse, passé ses journées assise dehors sur une terrasse, emmitouflée dans une couverture, à contempler passivement les cimes enneigées des Alpes."

(extrait de "Une vie après l'autre" de Kate ATKINSON, édition Livre de poche; peinture d'Akseli Gallen-Kallela)

samedi 18 mars 2017

Les yeux ouverts - Le livre d'un été


"Je sais plonger, dit Sophie. Tu sais, toi, ce que ça fait quand on plonge ?
La grand-mère répondit : Bien sûr que je le sais. On lâche tout, on prend son élan et on plonge. On sent les algues vous glisser le long des jambes, elles sont brunes et l'eau est claire, plus claire en haut, et il y a plein de bulles aussi. On glisse. On retient son souffle, on glisse, on se retourne et on remonte vers la surface, on se laisse monter et on respire. Ensuite, on flotte. On flotte, tout simplement.
Et tout le temps on a les yeux ouverts, dit Sophie. Bien sûr. Personne ne plonge les yeux fermés."
(extrait de "Le livre d'un été" de Tove JANSSON, Albin michel livre de poche; illustration extraite de Moomin)

jeudi 16 février 2017

Emerence - La porte


"Je détournais la tête, ne supportant pas son regard. Alors vint le moment le plus décisif, le plus bouleversant de ma vie, elle ouvrit la bouche et happa mes doigts entre ces gencives édentées. Si quelqu’un nous avait vues, il aurait pensé que nous étions des perverses ou des folles, seulement je savais ce que cela signifiait, parfois Viola [notre chien] n’avait pas d’autre moyen de nous faire comprendre quelque chose, je connaissais ce mordillement, ce langage canin exprimant l’extase et le bonheur sans limite."
(extrait de "La porte" de Magda SZABO, livre de poche;  photographie extraite du film d'Istvan SZABO, adapté du livre, avec Helen Mirren en Emerence)

samedi 16 janvier 2016

"Je traverse une forêt dessinée par John Bauer" - L'art de voyager léger et autres nouvelles


"Il savait dessiner les forêts et depuis qu'il s'est noyé, personne ne s'y est risqué. Et ceux qui osent, maman et moi les méprisons.
Pour dessiner une forêt qui soit assez grande, on ne met pas la cime des arbres et le ciel. Juste des troncs droits et très gros qui s'élèvent vers les nuages. Le sol est constitué de doux vallons, de plus en plus loin, de plus en plus petits, jusqu'à ce que la forêt soit infinie. Il y a des pierres, mais on ne les voit pas. La mousse pousse dessus depuis des milliers d'années et personne n'y a touché. Si on marche dans la mousse, cela fait un grand trou qui prend une semaine à se réparer. Si on marche dessus une deuxième fois, on a fait un trou pour l'éternité. Si on marche une troisième fois sur la mousse, cela la fait mourir.
Dans une forêt bien peinte, tout est plus ou moins de la même couleur, la mousse, les troncs et les branches des sapins. Tout est doux et grave, à mi-chemin entre le gris, le marron et le vert, mais avec très peu de vert. Si on veut, on peut y placer un être humain, une princesse, par exemple. Elle est toujours blanche, très petites avec de longs cheveux blonds. On la place au milieu ou dans la bordure dorée. Après la mort de John Bauer, les princesses sont devenues modernes et elles étaient de n'importe quelle couleur. Juste des enfants normaux déguisés."

(extrait de "Baies" une nouvelle issue de "L'art de voyager léger et autres nouvelles" de Tove JANSSON, Livre de poche; illustrations de John BAUER, bien-sûr)

mardi 5 janvier 2016

"Nous, papa et moi donc, nous levons à six heures le matin convenu parce que les sapins doivent être achetés dans le noir." - L'art de voyager léger et autres nouvelles


"Puis l'atelier se transforme en forêt primitive où on peut s'enfoncer incroyablement loin sous le sapin pour s'y cacher. Sous les sapins, il faut se montrer plein d'amour. Il existe également des endroits pour éprouver du chagrin ou de la haine, par exemple, entre les portes où le courrier arrive. La porte du vestibule a des petits carreaux rouges et verts, elle est étroite et solennelle. Et puis, le vestibule est rempli de vêtements, de skis et de jambières, mais juste entre les portes, là où on a juste assez de place pour se glisser, il y a un espace encore plus petit pour éprouver de la haine. Si on le fait dans une grande pièce, on meurt sur-le-champ. mais si c'est confiné, la haine retourne à l'intérieur du corps et n'atteint jamais Dieu.
Avec les sapins, c'est très différent, en particulier lorsque les boules y sont accrochées. Ce sont des endroits qui renferment l'amour et c'est pour cela qu'il est terriblement dangereux de les faire tomber."

(Extrait de la nouvelle "Noël", elle-même issue de "L'art de voyager léger et autres nouvelles" de Tove JANSSON, Livre de poche; illustration de Tove JANSSON surement pour les Moomins)

****
Qui ose dire que je suis en retard? Non, il n'y a jamais de retard pour une atmosphère!

samedi 3 janvier 2015

Esprit d'hiver


Le jour de Noël, Holly se réveille un peu saoule de la veille. Il est tard, son mari Eric part vite chercher ses parents à l'aéroport. Mince ils ont trop dormi, Tatiana, leur fille, aime les cadeaux au réveil. Elle doit s'impatienter. Ce jour-là, l'adolescente de 15 ans, Tatty, n'est pas comme d'habitude, elle est grognonne.
"Esprit d'hiver" de Laura KASISCHKE commence comme cela: un quiproquo entre mère et fille. Mais il faut préparer le repas: les amies, les frères d'Eric, ses parents et les collègues sont attendus. Il n'y a pas une seconde à perdre. Mais pourquoi donc Tatty en veut-elle autant à sa mère? Les attitudes de la fille agace la mère. Susceptible, cette dernière se sent en défaut... en défaut sur ce Noël, en défaut sur sa capacité à être mère. Mais Tatty est peut-être tout simplement en train de devenir une jeune adulte, le loquet sur sa porte de chambre, fermé comme jamais, le prouverait. Mais il faut tout de même se hâter de tout agencer, le repas, la tenue.
Et Tatty qui en change tout le temps. Attentionnée, elle met en valeur les présents des invités, puis se change pour mettre ses chaussures si atypiques. Mais d'où viennent-elles d'ailleurs, on dirait celle des femmes russes.
Et puis cet appel d'un inconnu sur le téléphone d'Holly. Et la tempête de neige: en fin de compte personne ne viendra. Holly et Tatty passeront la journée seules.

Une journée entière défile et avec elle, les questions affluent. Sur les relations mère-fille, sur cette adolescente si attentionnée, si spéciale, qui aujourd'hui, n'est plus la même. Elle est même hostile, revancharde, terrifiante. Peu à peu les détails affluent.
Cette adoption dans un orphelinat en Sibérie. Ce bébé aux si grands yeux, dont ils sont tombés amoureux aussitôt. Holly est une survivante dans sa famille, toutes les femmes meurent de cancer, pour vivre, elle a dû devenir une coquille vide et se séparer de ses seins et de ses ovaires. Elle n'a pas engendré son enfant. L'amour filial est aussi lié à une culpabilité, culpabilité des premiers mois d'attente avant d'aller la rechercher en Russie, culpabilité de ne pas offrir toute la légèreté qu'elle voudrait pour sa fille.
Le rôle de mère apparait dans ce roman avec énormément de tendresse. Les fantasmes plaqués sur l'enfant, la culpabilité de vouloir être mère et puis de ne plus vouloir, ou moins, ou juste une heure, pour écrire. Holly aurait voulu être poétesse.

Et puis "Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux". Oui, Holly veut écrire avant que les mots ne s'envolent, elle veut une heure pour elle, juste une heure. Une heure pour comprendre, une heure pour que l'esprit d'hiver devienne lisible. Et pourtant elle veut aussi fermer les yeux, oublier le pire (par exemple les femmes de sa famille mortes), aider la mémoire à faire du tri en claquant l'élastique contre son poignet, souvent puis moins puis plus jamais. "Prendre connaissance des horreurs de ce monde et ne plus y penser ensuite, ce n'est pas du refoulement. C'est une libération."
Laura KASISCHKE nous livre un roman glaçant. Ce huit-clos est une magnifique réflexion sur la parenté, sur le refoulement. C'est aussi un superbe cri d'amour d'une mère pour sa fille.

"Elle ferma les yeux et Holly vit comme les paupières de sa fille étaient naturellement d'un superbe bleu. Avant Tatiana, Holly n'avait jamais rien vu de pareil. Autrefois, elle se tenait au-dessus du berceau de Bébé Tatty pour admirer les yeux clos de sa fille et s'en émerveiller:
Elle avait adopté une poupée de porcelaine! Ou elle avait découvert en quelque sorte, comme sous un chou ou dans un nid près d'une cheminée, une enfant d'une telle splendeur dans les moindres détails qu'il était impossible qu'elle fût de ce monde. Elle ne pouvait être que spéciale. Elle devait posséder des pouvoirs surnaturels, ou être immortelle! Une telle enfant ne pouvait que vivre éternellement!
Bien sûr, ce n'était pas le cas. Elle n'était pas la perfection incarnée. Personne ne l'était. Mais c'était très bien:
" La perfection est terrible, avait écrit Sylvia Plath dans un poème. Elle ne peut avoir d'enfants."
Et, plutôt que d'être une déception pour Holly, le fait que Tatiana ne soit pas parfaite s'était révélé si doucement alors qu'elle grandissait, que cela l'avait rendue encore plus magique aux yeux de sa mère."

mardi 23 décembre 2014

"Et combien de temps encore des pieds si abîmés, si épuisés pouvaient-ils tout bonnement marcher sur cette terre?" - Esprit d'hiver


"Holly baissa les yeux sur ses pieds [...] et c'est alors qu'elle remarqua, tout autour de ses pieds, quelque chose de sombre, ou du sable, répandu sur le sol.
Poussière? Cendre? Qu'était-ce donc?
Holly souleva un pied et en reposa la plante pour voir si elle était mouillée, si elle se tenait au milieu d'une flaque de quelque chose. Ce n’était pas le cas. [...] Elle prit une éponge dans l'évier, s'agenouilla et essuya le sol:
Rien.
Elle ne ramassa rien avec l'éponge, et quelle que pût être cette tâche foncée, elle n'était pas ni collante ni crasseuse. Elle fit courir sa main autour de la tâche et découvrit que rien ne semblait s'être répandu à cet endroit, du moins récemment. Ce cercle était simplement d'un noir plus foncé que le reste du carrelage.
Merde.
Les carreaux de céramique [...] avaient-ils commencé à se décolorer? [...]
Elle frotta plus fort avec l'éponge mais rien n'y fit.
Ou bien si?
Était-ce son imagination ou le cercle sombre s'élargissait-il, s'épanouissait-il, alors qu'elle passait l'éponge sur sa surface?
"Mais qu'est-ce que tu fiches?"
[...]
"Seigneur, s'exclama Holly. Tu m'as surprise. Je te croyais dans ta chambre.
- Maman, qu'est-ce que tu fais? redemanda Tatiana, avec la même expression de surprise agacée.
- Eh bien, on dirait qu'il y a quelque chose sur le carrelage, répondit Holly. Mais je n'arrive pas à l'éponger. Tu vois comme c'est sombre, tout ce cercle? On dirait une tâche ou une décoloration ou peut-être...
- C'est toi."
Holly leva les yeux vers sa fille.
" C'est toi, maman."
Holly ne voulut pas demander à Tatiana ce qu'elle entendait par là. Elle ne lui faisait pas confiance. Il semblait qu'elle était capable de critiquer sa mère, quoique Holly fasse ou dise. [...] Puis elle trouva le courage de demander à Tatty: "C'est moi, que veux-tu dire par là?
- Maman, tu ne vois pas ce que tu es en train de faire?"
Holly secoua la tête. Son regard passa de Tatiana à l’éponge qu'elle tenait dans sa main, puis de l'éponge au rond sombre par terre autour d'elle.
" Maman, tu essaies d'effacer ton ombre.
- Quoi? " fit Holly.
Pourquoi ces larmes soudaines dans ses yeux?
Pourquoi, une fois encore, éprouvait-elle ce sentiment d'abandon total, d'avoir été rejetée, abandonnée par tous? "

(extrait de "Esprit d'hiver" de Laura KASISCHKE, photographie d'Alfred STIEGLITZ)

mardi 16 décembre 2014

Marya, une vie

"A ces moments-là Marya jouissait de son anonymat; elle se sentait invisible. Elle murmurait des réponses, donnait des conseils, le consolait, l'approuvait, sympathisait avec lui. Alors il ne la voyait pas - il ne la jugeait pas. Elle n'avait pas besoin d'être brillante, vive, impitoyable, de jouer un rôle comme au cinéma, elle pouvait se détendre dans ses bras, se laisser embrasser, caresser, l'écouter poursuivre des discussions éternelles avec les autres - son père, ses amis - par son intermédiaire."

"Les murs étaient ornés de dessins au fusain qu'elle avait faits, des croquis de personnages imaginaires et quelques autoportraits; quand elle était trop tendue ou excitée pour dormir après des heures d'étude ou après un examen, elle prenait un crayon et dessinait ce qui lui passait par la tête - les doigts animés d'une énergie étrange, sporadique. Les murs lui renvoyaient le reflet austère de son propre visage. Les pommettes marquées, les yeux noirs, les sourcils touffus... Elle s’enlaidissait volontairement; c'était une consolation, une forme de vanité inversée. Qui est-ce? demanda une fois l'une des filles de l'étage. Un homme? Une femme?"

(extraits de "Marya, une vie" de Joyce Carol OATES)

mercredi 8 octobre 2014

Un grand pot de pommade - Fifi princesse


"Malheureusement, il n'y avait pas de marchand de piano en vue. En revanche, en passant devant une parfumerie, les enfants aperçurent dans la devanture un grand pot de pommade et, à côté, une pancarte qui disait: "Souffrez-vous de vos taches de rousseur?
- Qu'est-ce qu'ils disent? demanda Fifi qui ne savait pas très bien lire, puisqu'elle ne voulait pas aller à l'école, comme les autres enfants.
- Il est écrit: "Souffrez-vous de vos taches de rousseur?"
- Voyons, voyons, répéta Fifi, pensive. Une question aimable mérite une réponse aimable. Allez, on entre.
Fifi poussa la porte du magasin avec Tommy et Anika sur ses talons. Une dame d'un certain âge se tenait derrière le comptoir. Fifi alla droit vers elle.
- Non, dit-elle d'un ton ferme.
- Pardon? répondit la dame.
- Non, répéta Fifi.
- Je ne comprends pas...
- Non, je ne souffre pas de mes taches de rousseur!
La dame comprit alors. Elle jeta un coup d'oeil à Fifi et s'écria:
- Mais, ma petite, tu en es couverte!
- Bien sûr. Mais je n'en souffre pas. Je les adore! Allez, salut!
Au moment de sortir, Fifi se retourna et cria:
- Si jamais vous avez une pommade qui fait pousser les taches de rousseur, vous m'en ferez livrer sept ou huit pots!"

(extrait de "Fifi princesse", suite de "Fifi brindacier" d'Astrid LINDGREN; illustration de Stian HOLE extraite de sa série "Garmann" parce que sa petite rouquine m'a tellement plu)

mercredi 16 avril 2014

Plus loin, sur une pierre plate dans l'eau, gisait un harelde. - Le livre d'un été


"- Mais c'est le printemps! dit Sophie. Ils ne meurent pas maintenant, ils sont tout nouveaux et viennent à peine de se marier, c'est toi-même qui l'as dit.
- Certes, dit la grand-mère, mais cela n'empêche pas qu'il vient de mourir.
- Comment est-il mort alors? hurla Sophie.
Elle était très en colère.
- D'amour inconsolable, expliqua sa grand-mère. Il a chanté et "gaglé" toute la nuit pour sa cane, mais un autre est arrivé et la lui a volée, alors il a plongé la tête sous l'eau et s'est laissé emporter par le courant.
- Ce n'est pas vrai, cria Sophie, et elle se mit à pleurer. Les hareldes ne peuvent pas se noyer. Raconte comme il faut.
Alors la grand-mère raconta qu'il s'était tout simplement heurté la tête contre un rocher, il chantait et "gaglait" si fort qu'il ne regardait pas où il allait et cela lui était arrivé juste au moment où il était le plus heureux.
- C'est mieux, dit Sophie. On devrait peut-être l'enterrer?
- C'est inutile, répondit la grand-mère. A la marée haute, il s'enterrera lui-même. Les oiseaux de mer doivent être enterrés comme les marins."

(extrait de "Le livre d'un été" de Tove JANSSON, Albin Michel, Livre de poche; source du timbre de Harelde kakawi)

samedi 6 avril 2013

Fifi Brindacier

Je me rappelle d'images de cette petite héroïne dans mon enfance... animée avec cette petite rousse aux tresses dressées mais aussi immobile. Mais jusqu'à présent je ne connaissais pas du tout ce petit personnage fripon. En suivant en cela ma période littérature jeunesse des pays du nord (avec quelques exceptions), je ne pouvais décemment pas l'ignorer. Je profite ainsi d'une des dernières traductions françaises, d'Alain GNAEDIG, plus fidèle au texte et ne dénaturant pas l’insolence de la petite. Tant mieux!

© Astrid LINDGREN et Ingrid VANG NYMAN/ Livre de poche


"Fifi Brindacier" d'Astrid LINDGREN et illustré par Ingrid VANG NYMAN (comme dans la version originale) est le premier tome d'une série sur cette orpheline, Fifilotta, Provisionia, Gabardinia, Pimprenella Brindacier, soit Fifi.
Sa mère morte et son père disparu en mer, la petite Fifi va prendre sa vie en main. Elle vivait en voyage permanent avec son père sur un bateau tout autour du monde. Elle décide de quitter la mer et de vivre dans la maison qui devait être la leur, la villa Drôlederepos. Les marins l'ont laissé partir, ils savent qu'elle s'en sortira et puis elle a un sacré pactole sur elle.
Fifi se lève quand bon lui semble, se couche quand elle veut (ou plutôt quand elle se l'ordonne elle-même). Son cheval peut tout aussi bien être dans le jardin que dans la maison comme son copain Mr Nilsson, un petit singe. Elle a comme voisins Tommy et Annika et avec eux elle va pique-niquer, grimper aux arbres, aller à l'école ou au cirque et rien n'est prévisible avec elle.


© Astrid LINDGREN et Ingrid VANG NYMAN/ Livre de poche (en noir et blanc de cette édition)

Ce premier volet nous présente une petite héroïne déroutante. Elle est impertinente, espiègle et délurée. Sa position d'enfant seule, sans autres règles que les siennes, donnent de vrais petits tableaux adorables: une pâte à biscuit étalée à même le sol,

 © Astrid LINDGREN et Ingrid VANG NYMAN mais illustration absente du livre

un sol nettoyé à la brosse/patins. Fifi est sans complexe, aventurière, sans aucune conscience des normes et des conventions et les policiers, dames bien élevées, maîtresse ou même bandits en prennent pour leur grade. Fifi n'en fait qu'à sa tête, sans se retenir. Les bandits pris sur le fait repartent gâtés.
Ce qui est aussi jubilatoire, et j'imagine encore plus pour les jeunes lecteurs, est la moralité quasi absente. Fifi est aussi une petit fille garçon manqué, très loin de la petite poupée à faire plaisir aux parents, elle apporte toutes les bêtises que l'enfant aurait aimé faire (sans le savoir à la différence d'une Sophie de la Comtesse de SEGUR, bien consciente de ses caprices). Fifi reste sans punition et c'est aussi jouissif.

J'aime beaucoup les illustrations d'Ingrid VANG NYMAN proposant Fifi assez poupine. Quel dommage que ce présent livre n'est pas toutes celles que l'artiste a proposé pour ces histoires.

Et si vous souhaitez savoir ce que le personnage impertinent a provoqué dans son pays d'origine et l'impact sur les petites filles, c'est ici.

mercredi 10 février 2010

La chatte

En passant chez ma maman, j’ai retrouvé ce livre d’école : « La chatte » de Colette.


Je l’avais beaucoup aimé et ayant toujours eu des chats avec moi (et de tempérament fort), j’ai eu envie de le relire. J’avais pris beaucoup de plaisir (intellectuel plus que sensuel) à lire « Je suis un chat » de Natsume SOSEKI où les attitudes félines étaient très bien campées , là je me suis laissé prendre par des sentiments plus charnels, peut-être comme lors de ma première lecture, adolescente.

Ce couple pris dans les filets d’une jeune liaison, d’un jeune mariage, se désintègre sous nos yeux. L’héroïne est la chatte du fiancé, Saha, petite femelle achetée par le jeune homme 3 ans plus tôt. Cette chartreuse, par sa noblesse de félin, son allure altière, semble effacer tout le charme de la fiancée. Alain, le jeune mari, est encore au début de sa vie, dans les relations sans concession, intenses, sans limite. Il n’est pas prêt à ménager une place à la nouvelle venue, sa femme.
La jalousie féminine, les comportements princiers des chats et l’inconstance amoureuse du jeune homme sont tellement bien décrits. Ce dernier ne souhaite que cet animal, si entier, si possessif, comme si Saha faisait partie de lui-même : cette part de liberté, de bohème, de despotisme du jardin doivent le tenter. L’animal, petit tyran, petite maîtresse, est sous son charme ou sous sa protection : « Il caressa à tâtons la longue échine plus douce qu’un pelage de lièvre, rencontra sous sa main les petites narines fraiches, dilatées par le ronronnement actif. « C’est ma chatte…Ma chatte à moi ! » - Me-rrouin, disait la chatte. R…rrouin… »
L’homme est dans le cynisme, le dédain des comportements humains. Il est dans la perpétuelle attente d’une séduction réussie, insatisfait par la beauté changeante de sa femme, plus enclin par les escapades marquant le pelage de Saha : des effluves de plantes, du poil plein de pétales, des narines plus ou moins retroussées et fraiches de ce félin chasseur, tout de suite amadoué. « Sans malice profonde, elle ne se doutait pas que, dupe à demi des défis intéressés, des pathétiques appels et même d’un frais cynisme polynésien, Alain possédait sa femme chaque fois pour la dernière fois. Il se rendait maître d’elle (..) » en se défilant, en amenant son absence…
Les attitudes enfantines de ce jeune homme avec sa mère sont aussi saisissantes : un homme pas encore sorti de l’enfance, encore dans la demande de satisfaction immédiate de ses désirs !
La scène du duel entre la femme et la chatte est mémorable…la plante des pattes entre les coussinets pleine de sueur marquant de fleurs le sol reste un détail frappant.


« Il parlait à la chatte qui, l’œil vide et doré, atteint par l’odeur démesurée des héliotropes, entrouvrait la bouche, et manifestait la nauséeuse extase du fauve soumis aux parfums outranciers..
Elle goûta une herbe pour se remettre, écouta les voix, se frotta le museau aux dures brindilles des troènes taillés. Mais elle ne se livra à aucune exubérance, nulle gaité irresponsable, et elle marche noblement sous le petit nimbe d’argent qui l’enserrait de toutes parts. »

Et que dire de ce fauve se promenant nonchalamment dans son domaine géographique et relationnel.

mercredi 20 janvier 2010

Liste de livres lus, en attente

Certains livres sont lus et pourtant les billets ne viennent pas. Certaines lectures m'ont parue fades, pas par leur manque d'intérêt, sûrement parce que l'instant de lecture n'offrait pas d'ouverture à ce que l'écriture contenait. Et puis, il y a les livres qui en demandent tant. De ceux qu'il me faut relire de peur de ne pas avoir compris assez pour offrir un billet d'une bonne valeur. La valeur positive d'une lecture un peu plus approfondie et celle non moins constructive de trouver des voies de réflexions nouvelles ou encore peu visitées par moi-même.

Alors oui certains livres restent sur l'étagère, juste à côté de l'ordinateur. Ils sont lus et attendent que je refouille dans leurs piquants (post-its colorés) ou que je les relise, au moins en diagonal, de peur de ne pas être bien "servis".

Voici un début de liste (1/...)

"La solitude des nombres premiers" de Paolo GIORDANO attend une relecture. Le rapport à ces difficultés relationnelles, autisme ASPERGER ou anorexie, difficulté à être, rapport au corps, à l'autre. J'avais tellement envie de bien en parler que les mots sont restés bloqués.

"Un bonheur insoupçonnable" de Gila LUSTIGER, à lire comme un bonbon avant de s'endormir. Quelques petites réflexions, bien jolies, bien mignonnes et une fraîcheur dans leur présentation. Et j'aime les touches d'illustrations d'Emma TISSIER, sur la couverture ou qui sèment tout le livre.

"Dis oui, Ninon" de Maud LETHIELLEUX. Un livre qui m'a bouleversée, m'a scotchée. Une histoire d'enfance, une auto-fiction, entre bohème, éducation et autarcie. Tellement de choses à dire, à relire qu'il me faut absolument une relecture pour vous donner envie et comprendre tout ce que ces mots m'ont fait.

"Loin de Chandigarh" de Tarun J TEJPAL. Un livre complexe aussi sur l'Inde mais qu'il me faut relire pour toute son approche de l'érotisme, de la séduction, du rapport au corps de l'autre et à sa sensualité. Un livre à mettre entre toutes les mains de jeune homme prêt à aimer une femme. Quoique le sexe du lecteur et du potentiel partenaire n'est pas limité.

"Un dieu un animal" de Jérôme FERRARI. Parce qu'il est puissant, lourd de sens et que même sa relecture ne m'a pas permise d'être prête à écrire dessus. La violence de la guerre, la violence de la vie et la culpabilité.

samedi 14 novembre 2009

Passagère du silence

"Passagère du silence" de Fabienne VERDIER est un des livres qui apportent bien plus qu’une histoire.


« Son enfance, on la subit ; sa jeunesse, on la décide. Je savais ce que je voulais : peindre ; et d’abord apprendre à peindre en maîtrisant une technique picturale. C’est ainsi que j’allais me retrouver en Chine. Chacun croit que sa vie est unique, et pourtant… »

Ce livre se lit comme un parcours de vie, une mise en route d’une pratique de peinture et il m’intéressait donc à double titre.
Cette jeune femme étudiante aux Beaux-arts, obtient une bourse pour poursuivre ses études en France mais décide de partir en Chine, là où se trouvent encore les maîtres de la calligraphie. Le livre présente une apposition de plein fouet entre l’occident et l’Asie mais aussi entre modernité dans l’art et art au sens noble du terme.

Le livre dévoile les conditions de vie d’une expatriée dans la Chine profonde des années 1980.
Tous, paysans comme étudiants sont surveillés par le parti communiste. La jeune française a refusé tous les avantages d’une expatriée. Ces conditions de vie sont meilleures mais restent spartiates. Elle est éloignée d’office des autres étudiants : ne dort pas en dortoir mais dans une pièce sans fenêtre à côté d’un bureau où un lit a été apporté ainsi qu’une cuvette. Ses démarches auprès des professeurs sont surveillées par son interprète, sa chambre est fouillée par cette veille femme qui passe la ranger, ses allers-venues et ceux de ses amis sont épiés. Les notions d’hygiène et de saleté sont à reconsidérer. Le livre est très subjectif, pas forcément écrit par un écrivain mais la teneur est importante, elle touche de plein fouet : elle parle de sa vie, de ses maladies, de ses tourments, de ces amitiés et de son quotidien au campus, lors des séjours d’études, aux maisons de thé ou en vacances dans la famille de ses nouveaux amis, de ses agressions physiques, des conflits locaux et nationaux, des pressions après révolution culturelle… de ces illusions une fois revenue en Chine en tant qu’attachée culturelle à l’Ambassade.

Fabienne VERDIER est un fort tempérament et le parcours initiatique de son art nous le prouve constamment. D’une part, grâce à lui, de pans entiers de la condition chinoise nous sont révélés. Oui seuls les peintres connaissent la vie des peuples, leur pratique « d’après nature » leur permet de pouvoir se confronter aux ruralités. Et aussi grâce à son imprudence et à sa méconnaissance, des peuples inconnus nous sont présentés, les Yi par exemple. Ces fautes de comportement, ces aléas importants permettent une vision des plus intimistes de la Chine.

*Dürer, La grande touffe d'herbes, qu'il faut à nouveau regarder pour comprendre, après avoir lu le livre

Mais là n’est pas le plus important, je n’ai pas mangé* ce récit autobiographique sur ces éléments là. Ce qui m’a le plus touchée, saisie, anéantie aussi (il suffit de peu de chose, oui, oui, je sais et je me soigne !), est son parcours artistique et surtout de vie.
Toutes les étapes d’apprentissage me sont magnifiques et je sens qu’il me faut vous les présenter, billet après billet. En attendant… Chez un père absent, elle apprend l’humilité, la patience illimitée, aux cours français, elle découvre la calligraphie occidentale comme art de vivre, les techniques contemporaines de l’huile, du chevalet, du dessin d’après-nature.
« Je me suis mise en chemin – c’était une question de survie-, en quête d’une initiation véritable qui m’ouvrirait les portes d’une réalité autre. » : avec sous le bras son viatique « Propos sur la peinture du moine Citrouille Amère » de Shitao, traduit par Pierre Ryckmans, elle part en Chine et j’ai eu envie de la suivre.

Les cours théoriques à l’Ecole chinoise et leurs pendants politiques, son apprentissage des légendes, ses conditions d’artiste comme le matériel commun ou prêté par l’école (cartons à dessins, petit tabouret, thermos pour le thé de la journée, pinceaux, pierre à encre et coupons pour la nourriture), les influences chinoises mises de côté en faveur de celles occidentales, dénigrement des anciens grands maîtres. La jeune Fabienne va vouloir aller plus loin, reprendre l’art de tenir le pinceau, de peindre à l’horizontal, l’art de préparer l’encre et un je ne sais quoi de frondeur et de pertinence vont l’amener à chercher l’enseignement d’un grand maître isolé et oublié, maître Huang Yan. La rencontre est humaine et intense, c’est celle d’une vie, l’apprentissage sera de 10 ans ou rien.
Alors commence une initiation artistique et à la vie. Des arts anciens et des techniques à apprendre et maitriser (marouflage, sculpture de sceaux, utilisation de teinture comme pour la soie, calligraphie), en passant par les philosophies concernées – et concernantes- en faisant sienne une philosophie de vie. « Les penseurs taoïstes de l’Antiquité n’ont jamais parlé d’art et pourtant ce sont eux qui ont fourni la base de notre pensée esthétique : il faut apprendre, puis oublier ce qu’on a appris, retrouver le naturel jusqu’à parvenir à créer sans effort. » Fabienne VERDIER va apprendre les secrets de cet art. Une mise en situation complète, de la pratique du « hua », trait de pinceaux, bâton de calligraphie, pendant des mois, et aussi des apprentissages philosophiques…

« Tu vois, il n’est jamais trop tard pour apprendre et même si, dans la vieillesse, l’étude n’apporte plus une lumière étincelante mais la flamme vacillante d’une bougie, celle-là est encore préférables à l’obscurité. »

Lily m’a mise sur la voie et je l’en remercie. Malice vous en propose une belle mis en bouche là. Vous trouverez aussi une très belle présentation beaucoup tournée vers l’art ici.
Pour aller plus loin vous trouverez ici un récapitulatif des étapes majeurs du livre, là un compte-rendu de séminaire, lié au livre, sur la pensée chinoise et son art et enfin ici les éléments de l’apprentissage de Fabienne VERDIER à cet art et à la pensée chinoises, très, très bien détaillés autant dans leur délimitation que pour les éléments du caractère de cette française qui ont agit en complément (et peut-être nécessaires à cet apprentissage très dur physiologiquement entre autre).