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mardi 12 janvier 2016

Mon ami Dahmer

Je n'avais pas parlé de "Blast" de Manu LARCENET, ni de "From Hell" d'Alan MOORE et dessiné par Eddie CAMPBELL (normal, je ne l'ai pas fini celui-là!) et pourtant l'immersion dans une part de folie m'interpelle. Encore ici, "Mon ami Dahmer" de Derf BACKDERF parle d'un tueur en série. Avec Blast, nous étions conviés à une immersion dans le ressenti de ce tueur fictif, dans ce dégoût progressif et j'avais beaucoup aimé cette somptueuse quadrilogie même en dehors de quelques à-côté un peu glauques sans être sordides. Jack l'éventreur se présentait à travers ses crimes dans le second (à reprendre pour tout de même finir un monument de la bande dessinée).

© Derf BACKDER/ Cà et Là

Derf BACKDERF nous ramène à son adolescence, jusqu'au premier crime. Il était l'ami d'un futur tueur en série, Jeff Dahmer. L'auteur a apparemment mis du temps à réaliser cette bande-dessinée. Présente comme simple catharsis sans volonté d'être publiée, elle s'est vue reprise, peaufinée pour voir le jour bien après les faits et la mort du tueur.
"Mon ami Dahmer" met le doigt où le bas blesse. "C'était un être insignifiant. Un de ces gamins timides qui, submergés par la masse adolescente, se transforment en handicapés sociaux, se résignent à leur sort et deviennent invisibles. Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis la rentrée sans même que je le remarque. Et ceux qui remarquaient Dahmer... n'avaient que mépris pour lui."
Non, ce ne fut pas un ami. L'auteur retrace ces années passées à côté de ce jeune homme en marge: du vécu, de l'amitié, de la famille, sa ville natale et ses préoccupations d'adolescent. Il a mis du temps à faire cette version longue pour se détacher émotionnellement des choix d'adultes de Dahmer, proposant en plus des souvenirs personnels des éléments repris dans les papiers du FBI et les interviews du tueur incarcéré.

© Derf BACKDER/ Cà et Là

S'apposent ainsi l'adolescence de Derf et celle de Jeff. Et puis Derf et ses copains, ados plein d'hormones et fans de musiques, assez dans la norme, s'entichent de l'adolescent bizarre. D'insignifiant, il est devenu étrange en imitant des crises d'épilepsie. Ils l'entourent et créent un groupe autour de lui, comme mascotte. Jeff se met en scène, les autres l'utilisent pour faire rire mais jamais il n'est intégré. Pas inclus dans les sorties, pas inclus dans les invitations.

Jeff n'a pas une vie comme les autres, quand il rentre chez lui, sa mère et son père sont là au départ avec son petit frère. Mais le père est assez absent par son travail puis quitte le domicile conjugal. Il est spectateur de la séparation de ses parents, spectateur de la maladie de sa mère et peu à peu, seul, semble-t-il terrifié, et devient alcoolique.
"Comment a-t-il pu s'en tirer alors qu'il empestait l'alcool en pleine journée? Je n'en reviens toujours pas. Tous les lycéens étaient au courant de ce que faisait Dahmer... mais pas un seul prof, pas un surveillant ne remarqua quoi que ce soit. Pas un seul."

© Derf BACKDER/ Cà et Là

Il fait déjà un peu peur, par ses lubies déjà, aimant liquéfier dans l'acide les chairs de petits animaux morts. Puis en les tuant. Puis il ne parlait pas, peu, restait sous un masque de pierre sans exprimer ses sentiments. Il ne trahissait son désarroi que par les mimiques d'un handicap mental inexistant.
Il peut être force de proposition et tente de se fondre une ou deux fois dans le moule mais il est déjà distant, seul il boit encore plus.

© Derf BACKDER/ Cà et Là

La descente aux enfers s'accélère une fois que sa mère part de la maison avec son petit frère, le laissant seul à ses démons. Seul dans la maison, seul avec ses occupations, seul avec cette orientation sexuelle difficilement prononçable dans les années 70. Mais plus qu'homosexuel, il les aimerait morts.
Pas de garde-fou, pas d'amis, pas d'adultes référents, ni même d'adultes le recadrant à l'école. Puis le collège se termine, les autres même si peu présents, juste dans son cercle flou, vont partir à la fac, plus loin.

L'auteur ne se ménage pas, il décrit son aveuglement et cela rend l'histoire encore plus singulière. Il parle de ses émotions, de son indifférence d'alors, de sa surprise aussi, lui et pas un autre.
Un goût amer de gâchis apparait. Aurait-il été différent si accompagné? Aurait-il pu passer ses pulsions comme de simples fantasmes jamais assouvis?
Le style de l'auteur, au trait ressemblant à celui de Crumb, est lisible, rectiligne. J'ai eu tout de même un peu de mal à distinguer les personnages hormis Dahmer mais le froid de son visage est alors plus accentué. La forêt environnante aurait pu lui être charmante et reste le seule témoin de sa déchéance, seul lieu plus doux, plus souple. La dernière partie dans le noir apporte le passage à l'acte, le premier, suggéré plus que montré.
C'est fort! C'est aussi glaçant!


vendredi 6 février 2015

Annie Sullivan & Helen Keller

Cela fait longtemps que je voulais lire cette bande dessinée. Parce qu'elle parle d'un sujet qui me touche, j'avais peur d'être déçue. Et bien non!

 © Joseph LAMBERT/ Cambourakis

"Annie Sullivan et Helen Keller" de Jospeh LAMBERT raconte les premières années d'éducation d'Helen, enfant de 6 ans, sourde et aveugle à la fin du 19ième siècle. Il s'agit d'une histoire vraie très célèbre aux États-Unis.
Helen a perdu la vue et l'ouïe avant ses 2 ans. Elle s'enferme dans la confrontation, l'isolement tactile et la non communication. Annie Sullivan est embauchée pour l'éduquer et va s'investir complètement.

En parallèle des efforts et progrès d'Helen, nous découvrons le passé chaotique d'Annie. Laissée avec son frère dans un hospice à l'âge de 10 ans, elle y vit dans des conditions déplorables et y perd son frère. A 14 ans, presque aveugle d'un œil, elle intégrera l'Institut Perkins, pour enfants aveugles, sans savoir écrire ou lire même son nom et en sortira la meilleure de sa promotion. Les avancées d'Annie éclairent celles d'Helen et inversement.


 © Joseph LAMBERT/ Cambourakis

Cette bande dessinée tout public est un magnifique hommage aux enfants victimes de handicap. Joseph LAMBERT illustre avec énormément de finesse le flou dans lequel Helen vit avant de rencontrer Annie.
Ne se vivant que tache grise informe dans un néant, elle a à peine des bras, les éléments qu'elle touche n'ont aucune importance, aucune existence, seules la nourriture et les bras réconfortants, roses, de sa maman semblent y avoir une place. Et puis les bras bleus d'Annie, du professeur. Les bras puis les doigts. Helen ne supporte pas le contact physique, la frustration, les contraintes. Elle mange avec les doigts, casse, tape. Et puis Annie arrive. Il s'impose immédiatement, l'enfant doit se servir de couverts, demander les choses. Annie utilise la langue des signes. Alors l'imitation des noms apparait mais pas encore la notion des objets.
Le passage du vide à la conscience du monde est très émouvant. Helen va apprendre à désigner les objets, à les demander, à communiquer, à questionner. La relation de crise, d'agression, de violence, devient une relation de confiance, d'apaisement et d'éveil.

© Joseph LAMBERT/ Cambourakis

Les prises de position d'Annie sont vues de l'intérieur grâce à ses compte-rendus au directeur de l'Institut Perkins qui l'a recommandé auprès des parents d'Helen. Sa rage, son impuissance, son envie de contrôle sans atteinte des libertés d'Helen. "Mon défi le plus pressant consiste à la discipline sans briser sa volonté. Je dois exiger d'elle un minimum d'obéissance, mais je ne dois pas la contrôler uniquement par la force. J'ai besoin de gagner son amour." Elle utilise des supports de communication créés et mis à sa disposition par l'Institut: le langage des signes (ici le mot est épelé et ne peut pas être "signé" par un geste qui impliquerait le visuel), une bibliothèque énorme de livres en braille...

© Joseph LAMBERT/ Cambourakis

Il y a aussi de l'instinct dans cette jeune femme. Elle même sujette à l'isolement communicatif (fait de paroles insensées), elle veut ouvrir son élève au monde. Ne pas la subir et pour l'enfant, ne pas subir le monde. Cette éducation sur le tas, sans possibilité de programmer ou d'organiser, est fabuleuse. "J'ai décidé de ne pas lui donné de leçons régulières pour l'instant. Au lieu de quoi, je traite Helen exactement comme une enfant de deux ans. Partant du principe qu'elle a une capacité normale d'assimilation et d'imitation, je parle dans sa main comme on parlerais dans l'oreille d'un bébé qui entend. Je fais des phrases entières quand je lui parle, même si elle ne comprend qu'un seul mot. La phrase entière, répétée de nombreuses fois, va s'imprimer dans son cerveau. Peu à peu, elle l'emploiera elle-même." Cette bande dessinée est toujours d'actualité. A l'heure actuelle le handicap est encore trop souvent assimilée à une déficience, Annie Sullivan partait, elle, du principe que son élève était une enfant normale, pas un tyran qu'il ne faut pas contrarier mais bien un potentiel en éveil! Et puis, elle se confronte au réel, ne bride pas les questionnements de sa protégée, apprends en se trompant.

© Joseph LAMBERT/ Cambourakis

La part belle est donnée ainsi à cet épanouissement de l'enfant différent mais la bande dessinée offre aussi les affrontements d'idéaux, les préjugés d'une société, les orgueils d'adultes et les retombées médiatiques et financières d'une avancée dans la prise en charge des enfants. Par exemple la scission entre l'Institut Perkins et Annie Sullivan. 

mercredi 9 mai 2012

Journal d'un adieu

"Journal d'un adieu" de Pietro SCARNERA est un court roman graphique. Il parle d'un sujet difficile, celui du coma après un arrêt cardiaque et de ceux qui restent. 

© Pietro SCARNERA/ Çà et Là

Au fil des pages, cinq années se succèdent et avec elles, cette vie conditionnée aux visites à l’hôpital. Pietro raconte les lieux, ceux-là même que nous ne découvrons normalement que pour un laps de temps défini, une maladie, une maternité, un accident. Et pourtant là, ils deviennent lieu de vie. Son père est dans le coma et va changer de services mais reste entre ces murs impersonnels. La chambre, les couloirs, la salle à café, la salle d'attente. Ce sont les gestes de gène, de tristesse, puis la prise d'habitudes...

© Pietro SCARNERA/ Çà et Là

C'est aussi un corps, des mesures thérapeutiques de survie. Un corps différent de l'homme vivant. Où est donc le papa? Est-il coincé dans ce corps? Est-il déjà mort? Tout est mis en place pour le tenir dans son état, pour croire en une amélioration... c'est une attente de la famille épiant chaque détail... le mouvement des yeux... et une succession de prise en charges médicales.

C'est de cette attente qu'il s'agit. De l'état végétatif qui n'est pas la vie. Une attente de récupération voire de réadaptation, une attente d'avis médicaux plus francs, une attente de la mort.

© Pietro SCARNERA/ Çà et Là

Il est aussi question, bien-sûr, de la relation du fils au père. Le retrouver dans ce corps inerte, le retrouver aussi sans corps, retrouver ce qui fait de l'homme le papa. Des objets mais aussi des gestes, des mimiques... une reprise de la mémoire.

L'auteur nous parle là de sa vie et tous les détails donnent de la texture à ce témoignage. La bande dessinée aux bulles faites de détails, et non de pathos, est suivie d'autres témoignages sur le coma, l'attente des familles, le choix des victimes sur leurs lits.
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