jeudi 24 septembre 2009

Les derniers Géants


© François PLACE/ Casterman

Je suis de celle qui aime les aventures, partir à la découverte dans un autre pays, à la recherche d’un quelconque trésor ou d’une quelconque antiquité. Les explorateurs m’ont toujours fait vibrer. J’ai aimé les Jules VERNES, lus après l’adolescence parce que c’était plus une lecture de garçon, pour moi il était plus indiqué de lire du SEVIGNE (que j’ai aimé aussi). J’ai surtout lu « Le tour du monde en 80 jours », regarder en douce les quelques épisodes du dessin animé animalier japonais reprenant cette aventure, relu plus tard l’original.

Et voilà que je découvre l’univers de François PLACE, illustrateur et auteur pour enfant. Et me revoilà gamine, prête à partir sur le premier bateau pour une ile aux trésors quelconque. « Les derniers géants » offre une superbe histoire aux multiples lectures.

Oui, oui il s’agit d’un livre jeunesse mais je vous assure que la lecture (trop rapide, je serais bien restée dans son univers plus longtemps) vous procurera une bien belle évasion.

© François PLACE/ Casterman

Il vous suffit de suivre cet amateur de beaux objets, dans la droite lignée des cabinets de curiosités (un peu de sciences naturelles, beaucoup d’art, de la botanique et des objets d’autres cultures), et rêver que cette dent de cachalot achetée aux docks est en fait la dent d’un géant.
* c'est trop petit, mais nous pouvons y voir entre autre une carapace de tortue géante, d'inombrables malles, un globe-terrestre, une bibiothèque extrêmement achalandée, un vase Ming (peut-être en toux cas chinois), un squelette humain, une lunette astronomique et j'en passe...

Et là, s’offre à vous une exploration, une aventure humaine avec des mises en abime de nos méthodes scientifiques, de nos manquements anthropologiques. En découvrant ce peuple, l’aventurier découvre un autre univers, une autre cosmogonie, une idée de la solitude et de l’amitié.

© François PLACE/ Casterman

En plus de cela, François PLACE est un merveilleux illustrateur. Ces dessins à l’encre de chine, entre gravure de vieux manuel de cartographie ou d’herboriste, nous emmènent ailleurs avec des plans panoramiques, des lavis colorés qui rappellent la peinture de paysage. C’est une belle manière d’entrée dans la lecture d’aventure mais aussi toute la question du respect des peuples premiers… un petit pas vers cet autre livre, "Peuples premiers, aux sources de l'autre" de Fabrice DELSAHUT, dont je vous parlais là et vous livrais une anecdote ici.


François PLACE a aussi écrit et illustré « Le vieux fou de dessin », récit de vie et d’initiation du vieux Katsushika Hokusai.

Oui vous ne rêvez pas, celui qui a dessiné le premier "manga" dont je vous parlais là. Bien entendu je l’ai en ma possession, bien entendu je l’ai lu, relu, et vous en parlerais plus tard, cette lecture est dans la droite lignée de mon chemin d'encre.
Une autre proposition est alléchante, très alléchante : son « Atlas des géographes d’Orbaé » en trois tomes, vraie nouvelle cartographie de l’univers et de l’imaginaire. Un monde à lui… de quoi ne plus vouloir revenir dans ce monde-ci. A suivre…et si vous ne pouvez pas patienter, liser donc ce qu’en disent les autres sur sa bibliographie. Flo/Barbarella vous parlait de François PLACE là et des derniers géants ici. Et Malice vous en révèle encore mieux le contexte, voici une fan de François PLACE...

Max et les maximonstres


« Max et les Maximonstres » de Maurice SENDAK, plébiscité au moins trois fois par semaine par le loupiot.



« Mons » comme il dit, est de ces livres qui font peur et éloigne, je crois, les siennes.


Max est un chenapan, parce qu’il a enfilé son costume de loup. Il veut manger sa maman qui l’appelle monstre. Exilé dans sa chambre sans souper, il va rêver être le roi des Maximonstres.
Beaucoup de choses m’ont perturbée au départ dans ce livre. Le fait d’appeler son fils monstre comme une appellation ou une injure, le fait de focaliser le repas comme une récompense, le fait d’isoler l’enfant dans sa chambre pour le punir. Et j’aurais pu m’arrêter là. Mais justement, par la lecture, l’intonation que j’y mets, les rappels d’autres lectures ou tout au moins mes paroles accompagnatrices, il nous est permis d’aller plus loin. Et puis il y a ce voyage, dans l’univers des bêtises incarnées et ce retour vers le rassurant.

Les monstres de SENDAK sont fabuleux, plein de griffes, de babines, entre monstre, lion, taureau, griffon… « Les Maximonstres roulaient des yeux terribles, ils poussaient de terribles cris, ils faisaient grincer leurs terribles crocs et dressaient vers Max leurs terribles griffes. »... ils ne sont au final pas méchants, ils ont juste les yeux jaunes. Leurs activité est juste illustrée, à l’enfant de rêver autour et de les agripper comme des peluches.
Et puis le monstre Max n’apparait qu’une fois avoir revêtu le costume… et le fait de manger sa progéniture est autant une vue de l’esprit, une métaphore de l’amour parental et aussi une possibilité de remettre des mots sur des attitudes peu en phase avec moi. Le papy de notre petit loup adore lui dire qu’il va le bouffer… cela me permet, avec appui de son livre, de repréciser à notre lutin que son grand-père l’aime tellement qu’il le souhaite tout entier auprès de lui à l’embrasser, si proche de lui qu’on dirait qu’il le mange… la fusion, par la parole, me parait alors déroutée… mon fils ne me semble plus être un objet de convoitise, même d’amour. De quoi aussi mettre des images sur la révolte de l’enfant et sur sa relation aux parents (à la mère).
Et que dire des illustrations, fabuleuses, à l’encre, très hachurées et pleine de relief sans ombres. Le costume de loup est une vraie curiosité aussi… l’enfant n’est pas la crapouille qu’il peut faire parfois, ce n’est qu’un de ces nombreux costumes.


Malice nous en parlait comme d'un chef d'oeuvre et ici une petite idée des controverses.
En le lisant au lutin j'avais oublié... quelle honte cet oubli bien-pensant des adultes, oui j'aime ces monstres, oui j'aime en offrir à notre loupiot... et j'aime lui présenter les angles, durs aussi, de la vie. Le billet de Fauna Amor est à lire ici et oui je veux des monstres réels, aux griffes acérées, aux dents véritables et pas que de carton pâte, Merci Fauna de le repréciser là

Les cinq quartiers de l'orange

Un livre prêté comme un objet précieux, d’une personne qui m’est chère, avec comme introduction à la lecture : « Ce livre va faire écho en toi », une angine infectée carabinée, un homme parti pour la nuit et un petit d’homme dormant paisiblement à côté, et voilà un livre dévoré, le suc me coule encore sur les lèvres.
« Les cinq quartiers de l’orange » de Joanne HARRIS



Une soixantenaire revient dans son village d’enfance avec comme seul héritage un livre de recettes de cuisine tenue par sa mère. Et voilà que défile une enfance en tant de guerre, une éducation à la dure (la maman élevaient ses enfants comme son verger avec amour sans le montrer, comme on taille les arbres fruitiers pour qu’ils donnent, à maturité, le meilleur d’eux-mêmes). De la bonne cuisine comme seuls moments de répits dans l’univers familial et entrecoupé par les malaises de la mère. Le carnet de recettes apparait alors comme une véritable clef pour comprendre les histoires internes, les secrets de famille, de village et les sentiments enfouis.
Des questionnements sur l’héritage réel, les liens mère-fille, l’innocence cruelle de l’enfance, les tragédies intimes et « historiques ». Merci Astrid de m’avoir poussée à cette lecture, incisive et pertinente pour que je tente d’arrêter de me débattre avec mon passé.


« L’un de vous aurait-il ramené des oranges dans la maison ?

Nous faisions non de la tête en silence. Les oranges étaient chose rare. Il nous était parfois arrivé d’en goûter une. Nous en apercevions de temps à autre au marché d’Angers – de grosses oranges d’Espagne à la peau épaisse criblée de fossettes et d’autres coupées en deux, à la peau fine, des sanguines venues du sud qui révélaient leur chair meurtrie toute violacée. Maman passait aussi loin que possible de ces stands comme si la simple vue des oranges la révulsait. Une aimable dame, sur le marché, un jour, nous en donna une à nous partager. Maman nous interdit de pénétrer dans la maison. Il nous fallut d’abord nous laver les mains, nous brosser jusque sous les ongles, nous les enduire d’huile de mélisse et de lavande. Et même après tout cela, elle affirma déceler encore une odeur d’orange. Elle laissa les fenêtres ouvertes pendant deux jours jusqu’à ce que l’odeur eût enfin disparu. Bien sûr, les oranges qui provoquaient ses crises n’existaient que dans son imagination. Leur odeur annonçait ses migraines et, quelques heures plus tard, elle était allongée dans l’obscurité avec un mouchoir aspergé d’huile de lavande sur le visage et ses pilules à portée de sa main. J’appris plus tard qu’il s’agissait de morphine. »




Lily, attisée, nous parle de cette lecture ici et là.

Chanson des escargots qui vont à l'enterrement


Chanson des escargots qui vont à l’enterrement, de Jacques PREVERT
A l’enterrement d’une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le soir
Un très beau soir d’automne
Hélas quand ils arrivent
C’est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes ressuscitées
Et les deux escargots
Sont très désappointés
Mais voilà le soleil
Le soleil qui leur dit
Prenez prenez la peine
La peine de vous asseoir
Prenez un verre de bière
Si le cœur vous en dit
Prenez si ça vous plaît
L’autocar pour Paris
Il partira ce soir
Vous verrez du pays
Mais ne prenez pas le deuil
C’est moi qui vous le dis
Ca noircit le blanc de l’œil
Et puis ça enlaidit
Les histoires de cercueils
C’est triste et pas joli
Reprenez vos couleurs
Les couleurs de la vie
Alors toutes les bêtes
Les arbres et les plantes
Se mettent à chanter
A chanter à tue-tête
La vraie chanson vivante
La chanson de l’été
Et tout le monde de boire
Tout le monde de trinquer
C’est un très joli soir
Un joli soir d’été
Et les deux escargots
S’en retournent chez eux
Ils s’en vont très émus
Ils s’en vont très heureux
Comme ils ont beaucoup bu
Ils titubent un p’tit peu
Mais là-haut dans le ciel
La lune veille sur eux.

La chevelure

La Chevelure de Charles BAUDELAIRE

Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

Je suis comme je suis



*source illustration: Gabriel LEFEBVRE
Je suis comme je suis, de Jacques PREVERT

Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Quand j’ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J’aime celui qui m’aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n’est pas le même
Que j’aime chaque fois
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi

Je suis faite pour plaire
Et n’y puis rien changer
Mes talons sont trop hauts
Ma taille trop cambrée
Mes seins beaucoup trop durs
Et mes yeux trop cernés
Et puis après
Qu’est-ce que ça peut vous faire
Je suis comme je suis
Je plais à qui je plais
Qu’est-ce que ça peut vous faire
Ce qui m’est arrivé
Oui j’ai aimé quelqu’un
Oui quelqu’un m’a aimée
Comme les enfants qui s’aiment
Simplement savent aimer
Aimer aimer…
Pourquoi me questionner
Je suis là pour vous plaire

Et n’y puis rien changer.


mercredi 23 septembre 2009

Comment aimer un enfant

"L'enfant "commode" c'est le rêve de l'éducation contemporaine: pas à pas, avec méthode, elle tâche d'endormir, d'étouffer, de détruire tout ce qui fait sa volonté, sa liberté, la force morale de ses exigences et de ses aspirations.
Bon, obéissant, gentil, facile... Pense-t-on jamais à cet homme veule, lâche et faible qu'il risque de devenir?"
(extrait de "Comment aimer un enfant" de Janusz KORCZAK, écrit en 1915)

Laissez-moi (commentaire)


Un minuscule livre et pourtant repris trois fois pour le finir. C’est dur d’aller lire les lignes d’une pertinence, d’une intelligence et véracité folle, celle d’une rupture amoureuse, celle d’un retour à soi aussi… d’un retour à soi, pour soi et pour recouvrer la santé.


« Laissez-moi, Commentaire » de Marcelle SAUVAGEOT offre le monologue d’une trentenaire, grande malade, qui découvre sa rupture amoureuse par lettre interposée. Melle SAUVAGEOT parle d’elle, de sa manière d’aimer et des termes même de sa rupture.




*source de la pochette de l’édition Phébus, « Maillot de bain, Izod » de George HOYNINGEN- HUENE… pour ces deux vues dans la même direction mais comme si différentes et jamais en harmonie.

Les « commentaires » reprennent les sentiments derrière l’amour. La fierté d’être avec l’autre, sans faire-valoir mais bien en complémentarité. Etre un couple, une création de relation, entre dialogue et confidences. Cette envie de garder tous les détails d’un moment passer sans l’autre pour les lui amener les sensations presque brutes ! Mais qui peut aussi passer par une incompétence à dire dans l’immédiateté l’émotion ressentie. Marcelle SAUVAGEOT juge son ami parti, comme elle l’a jugé dans leur relation. Oui elle a saisi, amoureuse, ses faiblesses, ses marques très déplaisantes comme on décortique un fruit convoité, pas par manque d’amour mais bien pour le connaître et devenir un défenseur acharné car compréhensif (mais pas loyal). Elle voulait tout découvrir, lui voulait se cacher… elle voulait même qu’il dévoile lui-même ses « petites laideurs ».

Mais c’est surtout un livre sur la rupture, la séparation de corps mais surtout d’esprit. La rupture est décortiquée : de cette absence qui permet d’objectiver un amour à notre propension à le détruire volontairement, voire même rationnellement, à ces excuses, prétextes, propos de commisération ou d’apaisement après la souffrance. Le monologue, avec aucune envie d’être lu par l’intéressé mais bien avec envie de se retrouver, décrypte les termes. Etre fait pour quelqu’un n’est plus comme une fatalité mais bien une action volontaire. La rupture ne nécessite pas retrouver les manques de l’autre mais pourrait se contenter de décrire ce qui ne convient plus, ce serait bien assez. Tout le livre marque bien cette souffrance d’avoir été quittée, elle ne voulait pas se battre pour ne pas être laissée mais ne pas rester par contrainte se voulait aussi, tout de même, rester tout de même. Et l’après rupture ? De l’amitié, de l’absence, de l’indifférence. Il s’agit d’une infidélité, pas celle de corps mais bien celle du sentiment… ne plus aimer n’est pas obligatoirement trahir, rendre l’autre plus faible. L’auteur ne veut pas de faux semblants, de mots d’apaisement, de consolations fabriquées ou de rapprochements après-coup. Sa notion de la rupture est comme la sienne du bonheur, claire et pertinente. Le bonheur peut être comme un parfum, il faut en distinguer les nuances, ne pas trop le saisir pour ne pas être écœuré, ne pas être grisé et ressentir l’incomplétude. Garder en chaque instant « un petit coin de conscience » pour voir le déroulement de la joie.

C’est un livre fort sur l’amour et l’amitié, sur notre capacité à être avec l’autre. « Notre amitié sera une très jolie chose à l’avenir ; nous nous enverrons des cartes postales pendant nos voyages et des bonbons au chocolat au Nouvel An. Nous nous ferons des visites ; nous nous dirons nos projets au moment où ils se réaliseront, afin de vexer un peu l’autre et de ne pas subir sa commisération en cas d’échec ; nous prétendrons être ce que nous croyons être et non pas ce que nous sommes ; nous nous dirons beaucoup de « merci », « excusez-moi », des mots aimables que l’on dit sans penser. Nous serons des amis. Croyez-vous que ce soit nécessaire ? ». Cela sonne vrai et que dire de mes amitiés après? Suis-je aussi persuadée de ce que j'en pensais là.
Entre les lignes, aussi, ce dévoile un certain féminisme, ne pas être un objet dans le couple, ne pas être aimée par tout ce qui fait l’intelligence, l’originalité, la force d’une femme et rejetée parce que trop indépendante. Les quelques phrases contre les midinettes mariées aux conversations tournées vers leurs maris me rappellent étrangement les nouvelles de Dorothy PARKER, avec cette haine des femmes, des hommes, de ces relations amoureuses, consensuelles, tout en espérant y ressembler un peu tout de même.
Entre les lignes aussi, cette démarcation entre le monde des en pleine santé et des grands malades. Le dégonflement des moments précieux sans idée d’avenir… ce manque d’investissement de certains bien portants à envisager l’avenir par extrapolation. Marcelle SAUVAGEOT se raccrochait à cet amour aussi pour se raccrocher à l’autre monde, puis découvre au fil de ses écrits qu’elle se perdait aussi dans cette illusion de sentiments et que revenir à elle lui permettrait d’être elle et pas seule.

Une lecture à conserver près de soi quand il nous prend de ne plus savoir ce qu’est le sentiment… pas pour juger l’autre mais pour ce rendre compte de l’éphémère et du beau. Merci Lily de m’avoir mis l’eau à la bouche de cet amour déçu en pleine Saint Valentin là.



Ajout du billet original sur mon principal blog: il y a une version lue par Fanny ARDANT, j'en rêve.



Du vent dans mes mollets, Roman et BD

Ils sont arrivés tous les deux en même temps et je les ai dévorés coup sur coup. « Du vent dans mes mollets » de Raphaële MOUSSAFIR et sa version illustrée par Mam’zelle Roüge. J’ai commencé par le roman.

Quel plaisir que de suivre les dix rendez-vous de Rachel, petite fille de 9 ans, et de sa psychologue, Mme TREBLA. Non pas que sa vie soit belle et lisse mais bien pour tous ses travers, ses questionnements d’enfants, ses situations ambigües avec le monde des adultes.
En parlant de son quotidien et surtout de ces prises de position, Rachel se moque, s’interroge, se cabre.


Nous pourrions y voir juste une virée dans cette enfance que quelques uns ont connus (et dont ils se reconnaissent), des blagues téléphoniques pas drôles sauf pour des gamins, des envies de faire partie du groupe, des jouets chargés de souvenir (Barbie et Ken, Musclor), les coupes de cheveux imposées. Et c’est vrai que l’auteur a un vrai talent pour nous inclure dans cette époque souvenir, ressenti.
Mais le plus important reste pour moi ce qui fait la fragilité de l’enfant. Par la parole de Rachel, par ces envies aussi de provoquer sa psychologue, le malaise de l’enfance trouve toute sa place : un manque d’autonomie provoqué par les peurs de la maman, une non-affirmation d’un corps à soi. Son corps lui appartient, n’appartient qu’à elle, souligne Mme TREBLA. Un dégoût aussi d’un corps dont on ne maîtrise pas la représentation, des avis si adultes que la situation n’en devient pas plus facile. « Et moi je sais très bien qu’un physique spirituel, c’est un physique qui a plus d’esprit que de beauté et que si j’avais eu un physique plus beau que spirituel, on n’aurait pas été deux à mon goûter d’anniv’. » Une honte de ses parents, du physique d’une mère trop enveloppée, des propos non écoutants d’un père avec son penchant à la violence, sur soi et sur les parents. Quand il y a malaise, les bases de la vie quotidienne de l’enfant se veulent anéanties : être orpheline, se venger…


Toute l’éducation se trouve aussi cristallisée : un emploi de terme affectueux quand le parent assène des méchancetés et jugements sur son enfant, un pouvoir absolu sur la bienséance, une violence des propos et des allusions imagées pour arrivées à leur fin (des vers de terre trouveraient domicile derrière les oreilles sales des enfants), une écoute parentale non attentive voire même indifférente « […] l’embêtant avec les parents, c’est qu’on a pas le choix : on est obligé de penser comme eux, sinon, on va dans sa chambre immédiatement. » des activités enfantines imposées à l’école comme une occupation et pas forcément un éveil ou une construction de soi (autoportrait argumenté et dénigré), des amitiés fortuites et non gratuites.

Rachel parle de la politique en ne prenant que les jugements premiers assénés par les adultes, de la mort comme d’un état, le plus important de la vie, le plus dur aussi parce qu’il est le seul moment où nous ne sommes pas conscient de notre situation réelle, de la différence comme d’une notion fugace mais bien réelle, historique et aussi présente au quotidien, de la sexualité naissante comme d’un malaise des sensations, comme d’une gène et d’une envie, de la mémoire des adultes comme de petits moments égarés sur des photos en prise avec une phrase comme un épitaphe. Une acuité et une innocence, une pertinence du regard et une méconnaissance, le tout servi par une impertinence du langage (voire du propos pour certains bien-pensants).



(ce passage me rappelle bien des souvenirs aussi... relation sexuée entre Barbie et Ken, violence d'un malentendu entre enfance et adulte retranscrit aussi en violence sexuelle et pourtant quasi voulue)

Je me rappelle que c’est Cathulu qui m’avait interloquée là et le billet de Lily n’a fait que me convaincre ici.

La version illustrée ne m’a pas interpellée de la même manière, et pourtant c’est la même histoire (ou presque), à quelques simplifications et personnages près. Quelques détails plus sombres n’y sont pas relatés, le rapport à la mort y reste une image et non une situation tactile. Ce livre/BD avait-il la volonté d’être aussi pour les enfants ? Peut-être pour accueillir les lecteurs encore plus jeunes. C’est possible et cela expliquerait les quelques petites simplifications. Mais l’atmosphère est là.
Les dessins, découpages, mises en scène de Mam’zelle Roüge offrent même une autre vision de l’histoire. Comme une porte ouverte sur les images de l’enfance. Des paper doll, poupées en carton à découper et à habiller, mettre en situation…. Si vous en avez la nostalgie Ribambelles vous ouvre ses tiroirs là et vous invite à la découpe. Du papier peint qui marque un lieu, un tissu qui soutient un état d’esprit. Des amalgames imagiers surprenants. Nous retrouvons aussi tout ce qui peut nous interpeller en tant qu’adulte, un imaginaire, des jeux de vue, des rébus, des caricatures de points de vue pour ouvrir la lecture (portrait d’inculpés, podium, décor de rue comme du carton pâte… tout ce qui peut rendre cette lecture aussi intéressante à un second niveau. Au final, les émotions sont là. Ce livre illustré est pour moi la porte d’entrée au roman. Plus de pages ouvertes ici.


C’est intéressant de savoir que cette histoire était une pièce de théâtre, est passée à l’écriture comme un roman et se poursuit en images enfantines comme de multiples facettes d’une réalité : les mêmes mots et pourtant des visions sensiblement différentes. Pour vous faire une idée, n’hésitez pas à visionner ces extraits de la pièce de théâtre interprétée par Raphaële MOUSSAFIR elle-même et à suivre le parcours de cette œuvre chez Lily… la page ouverte à l’auteur, celle ouverte pour la collaboration avec l’illustratrice en suivant ce lien là et en allant sur le blog de Mam'zelle Roüge ici.


Du vent dans mes mollets
envoyé par Productions_Illimitees


Merci encore Lily pour ses lectures. Douces et amères comme j’aime. Ce malaise dans l'amitié enfantine, ce sentiment de n'être pas belle, forment un pont avec des lectures jeunesse magnifiques, entre autre "Pas belle", "Le nuage" de Claude K.DUBOIS ou encore "Cassandre" illustré par cette auteur et écrit par Rascal ou encore les collaborations avec NORAC (j'en reparle bientôt).