mercredi 28 octobre 2009

Une passion dans le désert


Sur l’étalage d’une librairie j’ai vu ce livre, "Une passion dans le désert" de BALZAC illustré par Paul JOUVE.
Qu’elle ne fut pas ma surprise en découvrant une nouvelle très courte : une scène de domptage d’une hyène et une rencontre avec un vétéran de la campagne d’Egypte qui confit le souvenir de sa proximité, échappant à ses ennemis dans le désert, avec une panthère. Cette fascination pour l’animal, cette délectation entre le spectacle de la toute puissance animale et la peur de ne pas y réchapper m’a fait oublier un temps que le récit était tendancieux.


En suivant ces quelques jours dans la grotte en compagnie de cette bête féroce, nous sommes invités à vivre dans le désert, son immobilité, sa chaleur, ses tempêtes de sables, sa faune et ses délices…dattes gonflées… . La seule présence étant animale, la solitude humaine apparait dans toute sa noblesse : « La solitude lui révéla tous ses secrets, l’enveloppa de ses charmes. Il découvrit dans le lever et le coucher du soleil des spectacles inconnus au monde. Il sut tressaillir en entendant au dessus de sa tête le doux sifflement des ailes d’un oiseau, – rare passager ! – en voyant les nuages se confondre, – voyageurs changeants et colorés ! Il étudia pendant la nuit les effets de la lune sur l’océan des sables, où le simoun produisait des vagues, des ondulations et de rapides changements. Il vécut avec le jour de l’Orient, il en admira les pompes merveilleuses ; et souvent, après avoir joui du terrible spectacle d’un ouragan dans cette plaine où les sables soulevés produisaient des brouillards rouges et secs, des nuées mortelles, il voyait venir la nuit avec délices, car alors tombait la bienfaisante fraîcheur des étoiles. Il écouta des musiques imaginaires dans les cieux. Puis la solitude lui apprit à déployer les trésors de la rêverie. Il passait des heures entières à se rappeler des riens, à comparer sa vie passée à sa vie présente. Enfin, il se passionna pour sa panthère. »

*source Mignonne, Paul JOUVE

Le français apprivoisa la férocité de la panthère, du moins en apparence, elle jouait comme un jeune chien : « Il essaya de jouer avec les oreilles, de lui caresser le ventre et de lui gratter fortement la tête avec ses ongles ; et, s’apercevant de ses succès, il lui chatouilla le crâne avec la pointe de poignard, en épiant l’heure de la tuer ; mais la dureté des os le fit trembler de ne pas réussir. La sultane du désert agréa les talents de son esclave en levant la tête, en tendant le cou, en accusant son ivresse par la tranquillité de son attitude. »
Mais il y avait un malaise dans la lecture, une sorte de sensualité hors de propos…et les ambigüités étaient nombreuses : Mignonne, la panthère, était aussi belle qu’une femme, le français avait appris à reconnaître toutes ces mimiques et son rourou aux caresses de son invité. Une passion dans le désert peut être vue comme une passion (pourquoi n’avais-je pas compris dès le titre ?), l’unique passion de cet homme, une sensualité aboutie, sexuée… une passion quand la vie se trouve en dehors des hommes.

Il y avait bien cet incipit : « - Ce spectacle est effrayant ! » et cette accroche sur le pouvoir du dompteur : « - Connu ! –Comment connu ? ». Il m’a fallu lire la postface de Philippe BERTHIER pour mieux comprendre. Il reprend ce texte :

«(…)

Peut-être avez-vous vu dans le cirque hippodrome
Martin, l’imitateur de l’Androclès de Rome,
Entre ses deux lions s’avancer triomphant ;
Son œil fascinateur domptait les bêtes fauves,
Il entrait, sans pâlir, dans leurs sombres alcôves
Comme dans un berceau d’enfant.

Aujourd’hui, nous avons la clef de ces mystères ;
Il se glissait, la nuit, au chevet des panthères,
Sous le linceul du tigre il étendait sa main ;
Il trompait leur instinct dans la nocturne scène
Et l’animal sans force à ce jongleur obscène
Obéissait le lendemain.

Voilà par quel moyen l’Onan du ministère
Enerve de sa main l’homme le plus austère,
Du tribun le plus chaste assouplit la vertu…
(…) »

(quelques strophes du poème de BARTHELEMY, « Le Député ministériel »)

L’accueil de cette nouvelle avait été bon même pour le premier public puritain… car il n’avait pas lu entre les lignes cette obscénité des méthodes de domptage, cette infériorité de l’homme sur l’animal… et ce passage à l’acte sous-entendu. La passion charnelle comme un acte divin sans les hommes…je vous laisse découvrir le reste seuls.

Cette nouvelle me plut même si cette deuxième lecture me perturba un peu, moi qui comprends la sensualité mais peu le passage à l’acte nécessaire. Elle me plut d’autant plus qu’elle était accompagnée par les dessins de Paul JOUVE. Et puis elle a eu le mérite de reprendre la réflexion sur ce qui fait notre attraction quelque fois charnelle aux animaux sauvages. De quoi reprendre le billet sur les animaux féroces imaginaires d’une autre manière aussi. Cela ne m’empêchera pas de frissonner au rourou de ses félins, moi, connaissant le secret de ce ronronnement rauque et chaud propre aux grands félins.

*source Mignonne, Paul JOUVE (couverture de mon édition)

Vous pouvez lire la nouvelle complète ici et vous délecter du travail de Paul JOUVE très légèrement là. Mignonne est à considérer comme un personnage féminin de l’œuvre de BALZAC à part entière nous dit-on. A vous de lire!

Le chat qui venait du ciel

« Le chat qui venait du ciel » de Takashi HIRAIDE est un petit livre largement autobiographique qui pourrait se lire comme une histoire plate, uniquement intéressante pour un de ses héros, le chat Chibi.

Un couple habite une maison louée, en voisinage d’un grand pavillon japonais traditionnel occupé par les propriétaires, entouré d’un immense jardin. Le chat du voisin vient par hasard chez eux, libre à jamais, et le couple adopte ce visiteur du quotidien qui rythme leur vie. Le déroulement des jours, des saisons et des années entre cette maison, le grand pavillon laissé à l’abandon suite aux vicissitudes de la maladie et de la mort, le jardin et le nouvel appartement.

Mais voilà, il s’agit de bribes de vie d’un poète et les personnages se retrouvent bien plus nombreux que nous pouvions le croire. Le chat, bien sûr, « J’avais même fini par croire qu’il était sensible aux métamorphoses invisibles du vent ou de la lumière», mystérieux, évanescent, visiteur éphémère du foyer de l’auteur.
Mais aussi ce jardin majestueux, à côté, en attente de l’attention d’un homme prêt à s’occuper de lui ou cette sente en zigzag, « le passage de l’éclair », chemin délimitant le voisinage et cloisonnant ces quelques maisons du quartier complet.
Et la maison occupée par l’écrivain est une véritable « boite noire qui ne reflète que les éléments essentiels », une maison japonaise aux panneaux de papier translucides ou opaques, mobiles ou fixes, aux ouvertures qui donnent accès à la lumière ou au vent. La vie s’y voit à l’intérieur et à l’extérieur, par le truchement des fenêtres, des fusuma (cloison mobile tendue de papier épais) ou des shôji (cloison coulissante dont le fin grillage de bois est tendu de papier) et le passage des vivants dans la sente. La tradition apparait avec ces rites : une pièce, anciennement dédiée à être un pavillon de thé, permet par sa fenêtre ronde d’admirer la lune… J’aime cette image d’habitat poétique, où l’intérieur et l’extérieur sont imbriqués, l’humain et la nature, les saisons, les contes aussi. J’ai eu une fugace hilarité en pensant à cet auteur en prise avec la contemplation du lapin battant la préparation de mochi et ne peux pas m’empêcher de penser à cet autre chat, sans nom, se battant, lui, avec le mochi confectionné .


*source d’un lapin (usagi) et son mochi sur la lune

Ou encore la vision de ce chat, venant dans la salle de bain pendant le bain de l'écrivain, qui devient le Sansuke (désigant autrefois le domestique chargé de chauffer l'eau du bain public ou encore de frictionner le dos des clients) "qui rince le dos et s'enfuit à la première goutte...".


Et puis ce rythme de vie, ce destin humain, est à lui seul un être à part. « Machiavel, dit-on, concevait le destin de la façon suivante : la Fortune règne sur plus de la moitié de la vie humaine, l’autre moitié, ou plutôt ce qu’il en reste, tente de faire front et c’est ce qu’il nomme virtù (…) « virtù », qu’on pourrait rendre à l’aide de vingt mots ou plus – courage, vertu morale, génie, habilité, bravoure, persévérance, élan-, ou encore « nécessité » (…). ». Un geste spontané, dans sa répétition, devient comme allant de soi. Un déménagement, un changement de cap professionnel, une transmission (à défaut d’enfant), sont des équilibres à trouver, des attentes et des silences, même dans l’écriture : en parlant d’un de ses amis écrivains l’auteur nous dit, « Il n’avait presque rien publié. Les êtres nobles ne songent pas à écarter les autres pour s’ouvrir un chemin. Il devait lui sembler que les temps allaient dans le sens d’une mise à l’écart des purs. »

Sous ses airs de nonchalance, de nostalgie, c’est une pensée pour l’ancien Japon, loin du béton, et de la poésie au quotidien : capturer un éclair (j’y reviendrais), faire de la géométrie pour ailier l’œil et le ressourcement, la consolation, choisir la liberté humaine et animale (qui comprend le fait de ne pas faire d’enfant).

Tout est déclenché par ce chat, Chibi, mi diablotin, mi dieu :
« Je me suis alors souvenu d’un passage du Nihonshoki décrivant le dieu de la chasse : Au pied d’un arbre à côté du puits, devant le portail, se tient un beau visiteur. Nul ne peut se douter qu’il n’appartient pas au commun des mortels. S’il venait du ciel, il aurait le visage céleste. Celui qui vient de la terre doit avoir un visage de la terre. Il était d’une telle beauté, serait-ce lui qu’on nomme Soratsuhiko ? ». Petit animal devenant fou pour des squilles, comme un enfant ou un animal sauvage…


*source neko et squilles de Benjamin SIEGEL

Et puis rien ne finit avec lui, si ce n’est que le chat (neko en japonais) est le protecteur de l’enfance au Japon…à vous de savoir lire entre les lignes si cela vous chante !

Vous voulez d’autres mises en bouche : Katell vous ouvre la porte de cette poésie, Arlette nous y parle de fragilité de l'instant et de non possession, Cathulu poursuit et ici, là et encore là vous aurez d’autres chemins de lecture.

mercredi 21 octobre 2009

Le syndrome Godzila

J’ai beaucoup aimé « Le syndrome Godzilla » de Fabrice COLIN, même si j’aurais bien suivi l’auteur encore plus loin, vous verrez.

Il est question de Daniel, adolescent solitaire, qui suit son père dans ses mutations professionnelles à travers le monde. Son emploi du temps est monotone, son investissement, dans les nouveaux lieux de vie, minimal. La maman, absente, suicidée, laisse les deux hommes seuls avec leur vie, sûrement sans repère et en tous cas sans communication. Le jeune enfant devient un adolescent au gré des paysages : « Chaque fois, l’océan devient plus sombre et tourmenté. Comme moi. »
Mais dans cette ville de bord de mer, abandonnée aux éléments plus qu’aux hommes, un homme est assis sur un banc public un sac sur la tête et tout commence : « Dans un monde idéal, je me tournerais vers mon père et je lui montrerais : hey, t’as vu ça ? Ce type qui reste tout seul sous la pluie ? Seulement il y a certaines choses qu’il vaut mieux garder pour soi. Non pas qu’on ne puisse rien expliquer. Non pas que la communication soit définitivement impossible. Mais le fait est que ce type à enfiler un sachet en papier sur sa tête. »
Ce type s’appelle Godzilla en référence à son rôle d’acteur dans les films de série B du père. L’histoire racontée de cet homme au visage caché représente une mise en abimes des errements adolescents. Est-ce un être imaginaire ? Un vrai monstre ? En tous cas, la rencontre arrive au bon moment : « Je me sens gamin, adulte, apaisé, en colère. Je me sens prêt pour l’aventure. » N’est ce pas ce qu’il faut pour déplacer des montagnes ?
La mort est abordée mais surtout l’absence, la mort vue par ceux qui restent. Une jeune femme accompagnée de son père mourant fait tous les enterrements, pour se préparer, le temps serait immuable, nous seuls serions en partance, les morts seraient alors libérés des entraves (desquelles ?). Pour les vivants, une seule tristesse possible : rater le présent !
Notre venue au monde, le cataclysme que peut être notre arrivée pour ces parents peu préparés, est ici face à la vie de l’individu en devenir : est-ce qu’il en a qui sont fait pour vivre, pour mourir ? Est-ce qu’il y a un temps pour arriver au monde ?
La vie en bilan, de ce monstre caché, le Godzilla, concentré de toutes les erreurs humaines, fait défiler les propositions de fuite d’une vie, des manières pour devenir, soi, un monstre. Un élan vital nous prend alors, peut-être pas à ce point là : « Je comprends soudain (une pensée qui me semblera aberrante au réveil, et dont je peinerai en vain à retrouver le sens profond) que pour devenir le plus fort, pour faire peur aux gens, pour que les gens vous respectent & vous craignent & vous vénèrent & vous fuient, il faut avoir beaucoup souffert, être parti sur les chemins brûlants –être revenu. »
…mais au moins de ce dire que chaque adolescent peut revenir de ce néant. Juste pour ne pas dire : « Il s’est trompé de vie- ou sa vie s’est trompée. »
Lily nous offre aussi une belle proposition de lecture de ce livre . Merci Lily de ce livre voyageur. Cathulu a aussi été emballée par ce roman sur la souffrance des êtres en devenir.

Juste un regret, j’étais prête à aller plus avant inspecter mes monstres intérieurs. La peur de la décrépitude, le regard des autres, la difformité physique ou le hors-norme intellectuel. Ce livre propose un passage de l’adolescence à l’âge adulte… j’aurais aimé aller encore plus loin dans l’idée d’une vie sans choix possible : l’adolescence est un passage à vide ou tellement confus que souvent nous ne voyons pas d’avenir à cet adulte que nous ne sommes pas encore. Cela permet alors de chercher par soi-même ses propres réponses ou comment nous sommes passés de ce monstre en devenir à un autre (monstre humain) ou tout simplement un individu en 3D, avec de la substance.

Un rêve pour toutes les nuits

« Un rêve pour toutes les nuits » de Lisa BRESNER, illustré par Frédérick MANSOT, calligraphié par Dong QUIANG, est, avant tout, un conte.

Petit Tang a du mal à dormir, il part à la recherche de rêves. En suivant la grande muraille de Chine, des gardes royaux lui donneront des pistes, des ancrages au rêve. Mais pour rentrer chez lui, il lui faut demander au roi. Il a disparu et quand, enfin, il est retrouvé, ce dernier lui demande d’aller au sud pour trouver le pêcheur qui l’emmènera jusqu’au dragon de l’est. Au fil des pages, la Chine s’offre à nous, par son paysage (rizières, jardins de thé, élevages de bombyx à soie), par ses traditions explicitées par les idéogrammes (le ciel est rond pour les chinois comme leur ombrelle, la terre est carrée comme leurs chaussures). Puis ce sont les couleurs (le mélange) et la formation d’un paysage à l’asiatique : une montagne et une cascade, avec une carpe, un pêcheur et un enfant… d’un certain côté j’y retrouve bien les personnages chers à la peinture chinoise : le sage et l'enfant que je vous présentais avec Fang ZENG ici…
La poésie, une certaine philosophie et une initiation à la culture chinoise sont là, à portée de main… et même à portée de petites mains toutes prêtes à écrire les idéogrammes.
Les illustrations sont superbes, coups de pinceaux fluides, couleurs et aplats de « papier peint » sur les habits ou la terre. Le livre permet, par la suite, une belle découverte des idéogrammes chinois.
En cours (et au cours) de lectures, les idéogrammes prennent la place du mot français. A chaque fois, la méthode de calligraphie est inscrite pour permettre à l’enfant (j’en suis encore une) de le reproduire.

A la fin, cela donne cela…

Mais remarquez tout de même le marque page, rappel (ainsi que les dernières pages où tous les idéogrammes sont repris).

mardi 20 octobre 2009

Kitchen et Moonlight shadow

J’avais eu envie de lire “Kitchen” de Banana YOSHIMOTO avec ce souhait d’aller voir derrière le deuil ce que la jeunesse japonaise avait reconnu y mettre.



Dans la première nouvelle qui a donné son nom au titre du livre, nous suivons Mikage, jeune femme de 20 ans, les mois qui suivent la perte de sa grand-mère, unique personne restante de sa famille. Prostrée dans la cuisine, car pièce où toute son affection se porte, elle va progressivement reprendre goût à la vie et aux mets savoureux en habitant chez une mère et son fils, les TANABE. Nous pourrions avoir peur de s’embourber dans une atmosphère glauque et triste, et pourtant non. YOSHIMOTO nous offre un panel de sensations au dessus de la seule souffrance. Ici les paroles, les gestes du quotidien, les attentions sont d’une extrême importance. Que la maman, Eriko, de ce jeune homme, Yûichi, initiateur de l’hébergement, soit en réalité une femme est ici un détail anatomique. Pas de puritanisme, ni de tabou. Les personnes ne sont que leurs personnalités et elles rayonnent.
Mais quel rapport avec la cuisine ? Tout d’abord un rapport comme fraternel. Mikage aime les cuisines, cette pièce où les produits bruts vont devenir des mets pour elle, pour ses proches. Se nourrir c’est se garder en vie, c’est offrir aussi. De végétative, seule dans la maison de sa grand-mère défunte, à dormir à côté du réfrigérateur, Mikage devient une active cuisinière, centre d’un foyer déjà entier. De plus les repas sont choisis, sélectionnés, savourés et offerts comme un présent de choix. Et là, faire la cuisine est un art d’être au monde et à l’autre: “Dans l’ascenseur qui montait, Yûichi m’a dit: “Il doit bien y avoir un rapport, non?
- De quoi tu parles.
- Par exemple, quand tu viens de voir un superbe clair de lune, ça doit bien se répercuter sur la cuisine que tu fais? … Attention, je ne parle pas d’un rapport indirect, comme l’envie de préparer des tsukimi-udon [littéralement, “nouilles où on voit la lune”. Il s’agit d’une soupe aux nouilles coiffée d’un œuf sur le plat]…”
L’ascenseur s’est arête avec un tintement métallique, et j’ai eu soudain la sensation que mon Cœur se vidait. En marchant dans le couloir, j’ai demandé:
- Tu veux dire: un rapport plus fondamental?
- C’est ça! Quelque chose de plus personnel…
- Oui, c’est tout à fait vrai! Ca existe!” me suis-je écriée immédiatement.”

*source saveurs du Japon

“Kitchen” a une suite, “Kitchen 2” ou “La pleine lune”. YOSHIMOTO offre là un nouveau sursaut de vie après la mort. Que faire quand le rayon de soleil d’une famille part en plein vol? Se raccrocher à ce que nous pouvons, au passé, pour aller de l’avant. Redéfinir les relations dans cet espace nouveau. Est-ce un lien fraternel ou amoureux qui va découler de cette nouvelle perte? Dans ce second volet, la cuisine (en tant qu’art) prend une nouvelle place. Il s’agit maintenant d’un métier, d’une profession, d’une rigueur. C’est toujours prendre goût à la vie mais aussi aimer.

Dans la seconde nouvelle “Moonlight shadow”, Satsuki a perdu son petit ami dans un accident de voiture. Elle est encore avec les repères d’avant, en continuant à fréquenter le frère de ce dernier, atteint à double niveau (perte de son frère et de sa petite amie présent aussi dans le véhicule). Nous allons de l’avant d’une autre manière, active. Satsuki se nourrit moins et part courir tous les matins pour se décrasser l’esprit.
Une rencontre sur un pont va chambouler le cours monotone des jours. Urara, cette autre demoiselle japonaise, à l’aura lumineuse, dispose comme des petits cailloux blancs d’éveil et laisse envisager un rendez-vous fantastique, un lien entre le ciel et la terre, entre le monde des vivants et celui des morts, le phénomène de Tanabata.
Ici point trop de cuisine mais bien un thermos, un contenant de thé, pour se réchauffer. Parti dans le fleuve, réoffert aussi comme un don précieux, un lien amical, la boisson chaude comme une sève de vie.

Le deuil est ainsi le sujet mais d’un côté, comme une base à se recréer, de l’autre comme un adieu à faire, ce roman offre alors une nouvelle mesure aux conventions du deuil, la nourriture et le fleuve ont leur importance mais autrement. Les personnes accompagnantes sont précieuses, de véritables soleils, personnes incarnées et rayonnantes, à l’identité trouble aussi (sexuée ou autre). Le deuil est alors remis au cœur du cycle de vie, comme une souffrance, grande, importante, et pourtant surmontée.
“Ta grippe, a dit calmement Urara en baissant un peu les paupières, est en ce moment dans sa phase la plus dure. C’est sans doute même plus pénible que la mort. Mais après, les choses ne vont sans doute plus empirer. Parce que les limites de chacun ne variant pas. Peut-être que tu attraperas encore des tas de grippes, et que tu auras à affronter d’autres moments comme ceux-ci, mais si tu t’accroches, ce ne sera jamais plus éprouvant que cette fois. Les choses fonctionnent toujours de cette façon. Bien sûr, on peut se décourager à l’idée que les ennuis vont se répéter, mais on peut aussi penser que ce n’est pas plus grave que ça, et alors les choses deviennent moins pénibles, non?” Et elle m’a souri.
Les yeux ronds, je suis restée muette. Est-ce qu’elle me parlait uniquement de la grippe? Est-ce qu’elle essayait de me dire autre chose? …”


Les personnages très jeunes, pas encore sortis de chez leurs parents, sont aussi à une étape particulière de leur vie, là où les choix permettent de se trouver. Comme si cela se passait en une nuit, éveillée, de pleine lune, et qu’au lever de soleil, la vie d’adulte, la vie avec et sans, se réveillait.

Rose nous livre sa vision, entre fantastique et brouillage d’identité pour illuminer encore la vie, je ne peux qu’être d’accord et adoré aussi cet incipit.
Katell nous livre un peu plus de cette sensation de rentrer dans les cuisines et de cette sérénité d’être là aux petites choses
Un très bel avis est proposé là, reprenant les thèmes chers à Banana YOSHIMOTO
Dans cet avis là, l’amour et la mort prédominent, ici le deuil et enfin là pour avoir une petite idée de l’auteure. Ce sont là, en effet, deux histoires pour continuer à vivre, pour passer de la douleur foudroyante de la perte à celle lancinante des mois du deuil et enfin à la nostalgie du souvenir: merci encore Lily

lundi 19 octobre 2009

Le bonheur des petits poissons


Simon LEYS, dans ses chroniques littéraires, prend à part la culture, la digère et se la réapproprie avec sagacité et pertinence. Il est vrai que l’auteur fait continuellement références aux écrivains, philosophes ou artistes et que pour comprendre en profondeur sa position il nous (me) faudrait chercher plus loin. Seulement, la juxtaposition des pensées d’autrui se mêle à la qualité de la réflexion de LEYS. J’ai pris un malin plaisir à cette lecture de "Le bonheur des petits poissons, Lettres des Antipodes".



D’une part, car il marque un reflet de certaines de mes préoccupations du moment : il ne faut pas oublier que Simon LEYS, ou Pierre Ryckmans, sinologue, est aussi connu pour ses traductions d’artistes chinois, et en cela, je retrouve des prolongements à mon billet sur la pensée avant l'action de peindre. J’ai encore plus envie de m’offrir « Shitao : Les propos sur la peinture du moine Citrouille-amère », dans mes mains un jour et reposé, repris un autre jour et encore reposé.
Mais aussi, parce que ses « lettres aux antipodes », courtes, rappellent une méditation sur la création tout entière. Loin des sentiers battus, cette lecture est salutaire, elle fait le pont entre toutes les formes de création (musicales, littéraires ou artistiques) et allie pensées occidentales et asiatiques. Quelques anecdotes, des incongruités prises ici et là, rendent vivant le rapport de la création au réel : du bon goût, apanage des personnes sensible au beau et non à la proximité créative, des rapports vitaux des écrivains à leurs critiques littéraires (comme une femme nue offerte à la vue, même laide, l’on se surprend à désirer la regarder), aux vies des écrivains non décalquées dans leurs œuvres, en passant par le manque d’inspiration. Soit la recette d’Hemingway, « écrire chaque jour quelques lignes comme on tire de l’eau d’un puits ; après un seau, disait-il, la nappe souterraine reprend son niveau. Mais si vous pompez trop d’eau d’un coup, vous risquez de vous retrouver à sec. » Qu’il est bon de suivre l’auteur dans son plaidoyer pour la lecture salvatrice de romans. Œuvre d’imagination mais aussi œuvre d’un historien du présent, LEYS nous rappelle avec une joie communicative ce qui est sain en considérant, à juste titre, que déjà la conscience humaine est une maladie : « Ce que je voulais souligner est simplement ceci : notre équilibre intérieur est toujours précaire et menacé, (…) et finalement c’est peut-être un personnage de Mario Vargas Llosa qui a donné la meilleure description de notre commune condition : « La vie est une tornade de merde, dans laquelle l’art est notre seul parapluie. » »




Lire d’un seul tenant est jouissif, je n’ai qu’une seule envie, reprendre la lecture pour tous les apports de cet auteur : sa magnifique éloge de la paresse loin de l’oisiveté pourtant ou encore sa philosophie de vie : « Samuel Butler compare la vie à un solo de violon qu’il nous faut jouer en public tout en apprenant la technique de l’instrument au fur et à mesure de l’exécution. » et « quiconque, en fin de parcours, a le sentiment d’avoir réussi sa vie, ne devait pas avoir visé bien haut au départ. » ou encore toutes les miscellanées sur les écrivains, musiciens ou artistes évoqués, ses envies de fumer rien que parce que c'est interdit (et bien plus que cela).

livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com


Un superbe billet sur les compétences de ce sinologue et un retour sur ce livre, c'est ici sur le blog de Littérature chinoise & traduction. Vous y trouverez les noms des artistes chinois cités et la mentalité de cet auteur. De quoi donner envie d'aller encore plus loin.... mais oui j'ai maintenant « Shitao : Les propos sur la peinture du moine Citrouille-amère ".

Mon frère nocturne

Il avait un petit papier dessus. Un petit mot laissé là par l’un des libraires. « Une révélation ! » En proie aux doutes existentiels, à un manque de confiance en moi chronique et à un état fébrile, j’ai eu envie de me laisser guider et je suis partie avec « Mon frère nocturne » de Joanna HELLGREN, petit roman en bédé.
Jakob va avoir 10 ans dans un mois. Toutes les nuits, il rêve de son frère. Il ne sait pas s’il s’agit en fait de lui-même ou de cet autre, mort à 10 ans, avec le même prénom, tout juste 9 mois avant sa naissance.

« Il est mon frère, son nom était Jakob, comme le mien. Comment savoir sa fin et mon début. Il n’y a pas de différence, croit maman. » Sa maman en est sûr il s’agit bien d’un retour du premier fils sur terre et les affinités de ce second sont tellement identiques à celles du premier qu’il n’y a pas de doute possible. Ils écrivent des chansons au piano… les mêmes.
Jakob sait que, comme son double, 10 ans plus tôt, il mourra à son dixième anniversaire. Et nous voilà dans la tête de ce garçon.


Ce roman dessiné est magnifique, les illustrations en noir et blanc sont quelque fois austères, très travaillées, fouillées ou juste stylisées. Des détails sont suivis d’amas d’encre noire. Des fulgurances et des idées noires comme celle du garçon. Loin d’être une histoire glauque, il y a de la vie sous les lignes et les croquis ! Derrière la culpabilité de cet enfant à n’être même pas tout à fait l’autre pour sa mère, à être transparent ou un boulet pour ce frère rêvé, il y a toute la symbolique de l’arrivée d’un enfant dans une famille. "Elle parlait du chagrin dans tes yeux. Elle te parlait comme à quelqu'un de grand alors que tu venais de naître."
Un prénom choisi plein de sous-entendu, de secrets, de drames non digérés. Une enfance pris en étau par les désirs des grands. L’éclatement familial. Mais aussi toute cette douleur et cette naissance pour guérir, ainsi que la différence chez l’enfant.

Il y a toute cette vie en l’enfant, cette créativité et cet investissement à se construire une identité… les mots et les illustrations se répondent, l'écriture elle-même, manuscrite, nous emmène comme à la lecture d'un journal intime. Et la lecture est salvatrice… pour une maman en quête de parentalité non-autothérapeutique.
N’hésitez pas à lire les billets suivants pour ne pas tarder à vous le procurer : ici, là et encore là.

jeudi 15 octobre 2009

Annie du lac

"C'est l'histoire d'Annie et d'autres choses encore que je vous raconterais après.
La voici, assise sur une chaise. Pas très jolie, ni trop vilaine. Elle a un grand nez et de grands pieds. Si on pend une ficelle au bout de son nez, elle arrive à la pointe de ses orteils très exactement."

Voici le tout début de "Annie du lac" de Kitty CROWTHER, pour vous donner envie de suivre ce personnage, encore singulier, humain, fragile, dans un monde réel ou onirique mais qui ne laisse pas indemne.

Rajout du 27/01/2013: J'en parle ici.

Enfants des sables, une école chez les Touaregs


« Enfants des sables, Une école chez les Touaregs » de Moussa AG ASSARID et Ibrahim AG ASSARID est un livre plein de sagesse.



Cela aurait pu être un récit de vie, beau mais simple, ou mièvre, il n’en est rien. Nous suivons l’aventure réelle de deux frères Touaregs du Mali vers l’instruction (ou comment lire « Le petit prince » de Saint-Exupéry tombé des mains d’une journaliste du Paris-Dakar) et le passage du flambeau de l’école à leur communauté. C’est l’histoire d’un projet de vie mais aussi d’un tournant dans le mode de vie de ces nomades. Au départ, les deux voix s’entremêlent, nous contant leur périple vers des études secondaires. Puis c’est un don de soi qui prend la suite, les deux frères vont ouvrir une école pour les enfants Touaregs et, comble d’un certain paradoxe (qui se délie au fil des pages) pour que leur culture ne disparaisse pas. L’étincelle du projet, les solutions trouvées, les sensibilisations, les motivations à donner aux acteurs, aux familles, la réalité hors des campements (vie et mort), la pérennité de l’entreprise, tout cela nous amène loin, de nous, de notre scolarité mais aussi de notre culture…et nous y ramène. Il est dit du premier livre de Moussa AG ASSARID qu’il s’agissait d’une confidence au coin du feu faite en buvant les trois thés des nomades, ce livre-ci nous apporte aussi dans le désert avec cette sincérité des amis.

Et là est toute la richesse du livre. J’ai aimé le récit de vie de ces deux frères mais plus encore toute leur réflexion sur leurs traditions, leurs voies pour l’avenir de leur ethnie et leur sagesse dans l’éducation.
Ce livre est très fort pour nous montrer ce que l’éducation des enfants amène comme dangers dans la vie des nomades. Dans le désert, tout le monde est mis à contribution pour survivre, les enfants y compris. La seule richesse est le nombre de chèvres et la vie en groupe, solitude et entraide mêlées. Les enfants après leurs études peuvent ne pas vouloir revenir et subvenir aux besoins des plus âgés. Les Touaregs sont aussi un peuple réuni, important dans leur groupe et non dans leur individualité. L’ouverture vers l’occident est aussi un potentiel déracinement, une perte des repères, de l’être même (élément indissociable du groupe). ...
Tout s’oppose à l’éducation : l’éloignement des familles élargies, le rassemblement très près de cet autre peuple avec qui l’histoire les a opposés, les Songhaïs (un des peuples noirs, les Touaregs ont la peau plus claire, pour le plus visuel). Le conflit Touareg est expliqué ici et la suite là.


Le poids des traditions reste très présent, l’avancée est difficile. Pour motiver les parents, il faut les référents de la culture, en plus des initiateurs du projet. La sensibilisation aux menaces dû à la sécheresse et au contexte démocratique des pays (nomadisme voué à disparaitre dans la forme connue, non-représentation des minorités si ce n’est par elles-mêmes) doit s’appuyer sur les traditions même : l’Imam (pilier de la culture), une femme (l’âme des campements) et un père de famille, le père d’Ibrahim et de Moussa (porteur de l’autorité). L’éducation est un risque. Le père des deux frères apporte sa première pierre d’achoppement à cette sagesse de vie : « Il estime qu’il faut prendre le risque d’évoluer. Mais évoluer, ce n’est pas renier. Il sait que, où que nous soyons, nous reviendront toujours boire avec lui le thé sous la tente. Il nous a appris à respecter le passé sans pour autant le subir. ».

La vie nomade est condamnée, Moussa AG ASSARID le confirme ici ou lors d’un discours à l’ONU (dans le cadre d’un Forum des Peuples Autochtones FIPAU en tant que membre de l’Indigenous4earth): vous pouvez le lire ici. Si le FIPAU (belle entreprise dans l’idéologie, moins bien desservie par leurs dirigeants et leurs budgets) vous intéresse et que vous souhaitez suivre les débats, c’est ici.

Le livre montre aussi la force de caractère des deux frères, l’un investi en France pour rechercher les financements, mobiliser des personnalités et au Mali pour sensibiliser les familles dans les campements, l’autre investi à l’école en tant que professeur, directeur, crédible car soutien des traditions et soutien de famille. Leur destin marque une opiniacité, une ouverture vers les autres d’une sagesse désarmante. « Je suis leur professeur, ils m’enseignent la vie. »
Même leurs vies amoureuses se trouvent mobilisées, comme dit Ibrahim, « Nous n’avons pas le temps de la légèreté. », il faut tout de suite se souder et croire en l’avenir ou comment faire des enfants pour soi mais aussi pour crédibiliser une position, pour perpétuer l’espoir d’un peuple.

Quelques portraits d’élèves montrent le rapport, particulier, du peuple nomade à l’éducation. Des exemples multiples et infinis de cette difficulté à suivre la voie de l’éducation mais aussi cette attirance du savoir, cette volonté de représenter son peuple, d’être l’instructeur de sa famille, d’être libre de son avenir. Loin d’être une scolarisation obligatoire, là se dévoile une éducation pour la liberté.
Et puis pour compléter cette belle lecture, tellement instructive, quelques différences majeurs de pédagogies familiales entre les Touaregs du Mali et les parents français. Entre autre : la responsabilisation des enfants, très tôt, peu de limites même prudentielles (éprouver soi-même le danger pour faire sienne la directive), professeurs comme véritable guides, en écho de l’éducation parentale, inculquer comment se défendre contre les attaques, sans l’aide d’un tiers, la débrouillardise mise au rang principal pour ne pas avoir l’illusion d’être soutenu à vie.


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L’école des sables de Taboye au Mali existe vraiment, pour avoir l’impression de rendre visite à Ibrahim et à son internat, c’est ici. Et n’hésitez pas à lire les dernières nouvelles, les suivantes seront à suivre sur le blog d’ENNOR ou celui de Moussa AG ASSARID ou encore celui de La Caravane du Coeur. Le projet est superbe et mérite bien le support de la Succession Saint-Exupéry, l’école est décrite dans cette lettre. Si cette fratrie AD ASSARID vous intéresse, le blog Awanekkinnan vous livre billet par billet un peu de leur sagesse et nous amène à reconsidérer la scolarité des enfants au Mali.