jeudi 26 janvier 2017

Maladie - La Petite Communiste qui ne souriait jamais





"Cette trahison inacceptable, un uppercut ricanant et elle aimerait bien les trancher, ces trucs - elle ne prononce pas le mot seins -, cette reddition qui la précipite vers les autres : les filles du lycée. Auxquelles Dorina a tellement le désir de ressembler aujourd'hui, alors qu'elles étaient d'accord, avant, pour convenir que ces filles sont molles molles molles, du rahat*! On peut s'enfoncer en elles comme dans des coussins confortables. Et aujourd'hui, elle en vomirait, d'être devenue, elle aussi, confortable. Laide. Informe. Elle se manque, oh, oui elle se manque, et ce petit rituel aussi, auquel Nadia s'adonnait jusqu'à l'été dernier, le soir dans son lit: passer sa main sur son ventre tendu par les mâts que formaient les os saillants de ses hanches et, s'endormir alors, rassurée.
Ça progresse. Le Mal la recouvre, lape sa vie passée, doucement. [...]
Et tous ont l'air d'espérer que l'incident soit provisoire, pas cette lèpre qui l'envahit sous leurs yeux. Ils se tiennent à distance, Béla, son père. A la fin de la journée, s'il est satisfait, Béla hisse les fillettes sur son dos et il court dans la gymnase, elles rebondissent en riant, le visage rougi de plaisir. Je ne pourrai plus de toute ma vie être à califourchon sur ses épaules, se dit Nadia en les regardant, peut-être qu'il craint qu'elle ne suinte à travers ses collants, elle aussi a peur que quelque chose ne s'écoule d'elle sans qu'elle n'y puisse rien, elle est fendue, élargie. Sa sueur aussi semble s'être alourdie, le soir, elle renifle ses aisselles, stupéfaite d'y retrouver l'aigreur tenace qui imprègne la blouse de sa mère. Malade. Débraillée de l'intérieur. Béla tapote ses omoplates maladroitement pour l'encourager, il cherche sans doute un espace d'elle qui ne soit pas atteint."
(extrait de "La Petite Communiste qui ne souriait jamais" de Lola LAFON, Babel Actes Sud; photo de rahat*)
*confiserie roumaine (rahat loukoum)

dimanche 22 janvier 2017

Les parfumeuses - Warren 13


"- Inutile de t'inquiéter des parfumeuses, répondit Annaconda. Le village le plus proche est à une demi-journée de voyage. Jamais elles ne nous trouverons ici.
- Pardon, Votre Obscurité, mais qu'appelle-t-on une parfumeuse?"
Annaconda gémit.
" D'accord! Discutons-en."
Elle baissa les yeux vers le manuel et frissonna comme si un souvenir oublié lui revenait. L'image montrait une belle femme aux bras et aux jambes couverts de tatouages floraux.
"S'il l'arrive de rencontrer une parfumeuse - c'est très improbable -, tu ma reconnaîtras d'emblée à ces tatouages. Elle gagne une fleur à chaque sorcière qu'elle capture. Les meilleures parfumeuses en ont des centaines.
- Mais pourquoi nous capturent-elles?
- Parce qu'elles sont soi-disant de bonnes sorcières, adeptes de la magie blanche et désireuses d'aider. Ridicule! Pourquoi voudrait-on aider? Ces ignobles créatures flairent la magie noire. Elles sont capables de détecter une sorcière par l'odorat.
- Affreux! dit l'apprentie.
- Pire encore, continua Annaconda, elles savent que nous sommes vulnérables quand nous jetons des sorts, c'est donc dans ces instants qu'elles frappent. Elles nous attirent dans des flacons de parfums où nous demeurons à jamais enfermées."
(extrait de "Warren 13" de Tania DEL RIO et illustré par Will STAEHLE, édition Grafiteen)

Jeanne d'Arc magnésique - La Petite Communiste qui ne souriait jamais


"Comment rendre compte d'une petite fille qui décline les dangers comme autant de comptines dont elle sera bientôt lassée. [...]
Béla scrute ses cernes, son odeur, boit-elle suffisamment entre les entraînements? Et il doit également s'occuper de celles qui forment le décor maintenant, des figurantes: les autres filles de l'équipe. Ennuyeuses, prévisibles, leur peur et leur fatigue qu'elles tentent de dissimuler quand Nadia, elle, est une plante carnivore de dangers dont il faut la gaver. Elle suit ce que son corps dicte, ce corps capable d'inscrire le feu dans l'air, une Jeanne d'Arc magnésique. Elle grignote l'impossible, le range de côté pour laisser de la place à la suite, toujours la suite.
[...]
"Comment dire... Vois-tu chérie, Olga, maintenant, elle a... grandi. Que feras-tu?... Quand tu commenceras à perdre?"
Longuement, l'enfant fixe les femmes. Et d'une esquisse de sourire frondeur, elle s'extrait de l'abîme: "Je ne pense pas à perdre. Ce n'est qu'un début." Alors, attendries, on la laisse à l'enfance et, pour clore, on lui demande de chanter quelque chose en roumain, du folklore peut-être? La petite fronce le nez, se tourne vers sa comparse, elles se penchent l'une sur l'autre, conciliabule de chuchotements, puis, Nadia se redresse dans son fauteuil et, comme une déclaration d'indépendance, un chemin de traverse sans nœuds rouges, elle offre ses joues pâles et nues aux projecteurs e entonne, sans quitter la caméra des yeux: "Je suis un pe-tit gar-çon de bon-ne fi-gu-re je suis un pe-tit gar-çon la be-le a-ven-tu-re ô gué la bel-le a-ven-tu-re."
Autour de Nadia, les chiffres continuent de s'accumuler cet été 1976; cinq mille appels reçus à la Fédération canadienne de gymnastique en moins de trois mois, aux États-Unis, soixante pour cent d'appels supplémentaires aux urgences: celles qui ont voulu "jouer à Nadia" se sont cassé le poignet ou la cheville.
On dirait qu'elles ne craignent rien, de vrais garçons manqués, s’inquiètent les parents des petites filles de l'Ouest qui se suspendent aux branches les plus hautes des arbres et dînent en justaucorps, transpirantes et décoiffées. C'est une phase. Ça leur passera certainement."
(extrait de "La Petite Communiste qui ne souriait jamais" de Lola LAFON, Babel Actes sud; source Sipa Nadia Comaneci)

dimanche 15 janvier 2017

Les mots Oiseaux

La richesse des cultures, la richesse de notre culture. Notre langue fleurie est un bel exemple de ce que le rapports aux autres, au monde, offre de beau.

© Marie TREPS et Gwen KERAVAL/ Seuil jeunesse

"Les mots Oiseaux" de Marie TREPS et illustré par Gwen KERAVAL propose par thématique de nous emmener en voyage à travers l’étymologie de la langue française. Ici pas d'arrêt particulier pour le latin ou le grec mais des aventures plus anecdotiques. Les gourmandises, vêtements, déplacements, mobiliers de maison, fêtes, faunes, nous dévoilent ainsi des voyages.
Les mots désignant des produits ou us de pays exotiques sont souvent dépendant de leur origine: la tomate, la babouche, le cacao, le bonsaï, la karaté, le judo ou encore le kangourou. D'autres mots sont, par contre, plein de surprise.

© Marie TREPS et Gwen KERAVAL/ Seuil jeunesse

Des produits n'ont pas changé depuis leur création: le croissant de Vienne proposé après la fuite des Turcs, la baba polonais pour se remémorer la grand-mère, le bateau canoë ou canot pris l'un et l'autre des indiens arawaks ou l'exclamation italienne bravo qui a juste perdu son féminin et son pluriel (brava et bravi).
D'autres se sont modifiés légèrement: le pyjama indien, vêtement de jambes ramené par les anglais pour en faire un vêtement de nuit, le toboggan des enfants ancien traineau algonquin.

© Marie TREPS et Gwen KERAVAL/ Seuil jeunesse

Nous découvrons le dragon végétal, le baldaquin perse, le bouquin hollandais comme petit livre et bois de hêtre sur lequel les textes sacrés sont écrits, le fantôme sur lequel nous marchons, l'ambre du cachalot ou grosse tête en portugais.

Quelques indices apparaissent dans les mots, explicités aussi pour certains comme le suffixe -ille diminutif espagnol pour jonquille par exemple
Et j'adore les bambins, bandits, brigands, malandrins, camarades, chenapans, espiègles (Till Eulenspiegel)...

 © Marie TREPS et Gwen KERAVAL/ Seuil jeunesse

Le tout est un abécédaire thématique et facétieux, parfait pour donner envie de voyager et de sourire.

samedi 14 janvier 2017

Mooc littérature jeunesse et Kitty Crowther

... un billet fait en juin 2017 que je renvois dans le passé pour ne pas bloquer ma page d'accueil...


Juste pour confirmer, si besoin était, toute l'admiration que j'ai pour cette auteure/illustratrice.
J'aurais adoré continué à travailler sur son œuvre... alors après un Mooc littérature jeunesse effectué, ses conversations lues... je visionne un de mes professeur éphémère, Michel Defourny, parlant d'un de ses livres.




mercredi 11 janvier 2017

"On ne nait pas femme, on le devient." - Ces instants-là


"Elle nage dans le lac de la montagne glacial pour se laver de sa sueur. Sur la surface bosselée de l'eau ondoie un visage. Simone de Beauvoir est assise sur les rochers et l'observe d'un air hautain. Elle porte un manteau de laine élégant, un petit chapeau chic et un foulard détaché autour du cou.
Tu mets de l'argent dans ton écrin de couture sous du croquet et des rouleaux de biais parce que tu ne lui fais pas confiance? N'as-tu pas de dessein plus grand? Ne sais-tu pas que sans rêves et ambitions, nul ne parvient à tirer quoi que ce soit de la vie?
[...]
La vie trouve son sens par l'action. Et ton action, c'est donc ceci, dit Simone, dont la voix porte doucement sur l'eau.
Tu ne voies pas que j'essaie de me raccrocher à ce qu'il y a de positif dans le quotidien? se défend-elle.
Ça manque un peu de conviction, entend-elle venir des rochers.
Il y a une différence entre vivre ici et à Paris. Pas pareil non plus que la vie dans Le Deuxième Sexe, dit-elle en recrachant de l'eau.
Oui, mais sais-tu si c'est mieux à Paris?
Toutes les possibilités y sont ouvertes, des milliers de possibilités, souffle-t-elle sous l'eau.
Et la tristesse. Pas seulement celle sur laquelle on écrit, mais aussi celle qui étouffe.
Mais tu as l'université et l'art, halète-t-elle en poussant fort sur ses jambes.
Tu rêves de vivre des choses. De faire ce qui est vraiment grand? demande Simone.
Oui, admet-elle. Et chaque fois que je prends conscience de la distance qui me sépare du but, s'insinue une insatisfaction qui empoisonne tout.
As-tu songé que tu employais tes forces aux mauvaises tâches?
Oui, mais les mauvaises tâches doivent être accomplies aussi. Il faut faire preuve de responsabilité.
A quel égard?
Les petits et le travail, dit-elle en grimpant sur les rochers. Glissants comme des anguilles et coupants.
Ta plus grande responsabilité, c'est toi! Il faut que tu prennes ta place, dit l'écrivain parisienne qui n'a pas d'enfants."
(extrait de "Ces instants-là" de Herbjorg  WASSMO, éditions 10/18; source photo)

vendredi 6 janvier 2017

"Brisé et presque voleur de vie, je m'enfuis avec mon amour de cendres enfermé dans leurs boîtes" - Poussière d'homme


"Noter, annoter, légender, décrire tous les détails de notre vie ensemble. Mon obsession. Du premier jour au dernier, rechercher les rires, m'accrocher à ces instants perdus comme à un radeau quand la mer de ma tristesse se déchaîne, renfiler les mailles de l'étoffe de notre histoire, sentir à nouveau la caresse d'une fin de journée ensemble et la douceur d'un réveil, rassuré par le regard de l'autre posé sur soi. Je voudrais que me chahutent sans fin les couleurs, les odeurs, les mots, les sensations, les frôlements, les frissons de ce temps vécu ensemble, hier. Ne rien égarer. De ces émotions rondes, lisses et lumineuses, je ferais un chapelet de perles de verre multicolores que je tiendrais au chaud, au fond de ma poche. Je l'égrènerais à loisir, à la manière des hommes d'Orient, alanguis et dilettantes."
(extrait de "Poussière d'homme" de David LELAIT-HELO; édition Anne Carrière; source photo komboloï (tronquée))

mardi 3 janvier 2017

Histoire vraie


"Ce matin, j'ai sauté sur mon bon cheval gris
Et nous voilà partis, tous deux, nous promener.
J'ai été pris en chasse par de fiers bandits
Qui m'ont tiré dessus: aïe, pan, dans mon côté!
Un trou de chat sauvage m'a servi d'abri.
J'ai dû ramper, glisser, afin de m'y cacher.
Des pirates m'ayant trouvé là endormi,
Je me suis vu, d'un coup, d'un seul coup, ligoté
A un poteau - et le feu avait pris
Sous mes pieds : sans mentir, j'ai bien failli crier.
Mais, chance, une sirène, ayant soudain surgi,
A coupé tous mes liens, disant désirant m'épouser.
Alors, j'ai dit : "C'est bon, je reviens mercredi."
Ça, c'était un mensonge, il me faut l'avouer.
Pénétrant dans la jungle en un marais pourri,
Sans un seul guide, hélas, pour pouvoir m’orienter,
Dans les sables mouvants, je me suis trouvé pris.
J'avais beau essayer, ressayer, m'acharner,
Pas moyen d'en sortir. C'est alors qu'a surgi
Une grosse couleuvre appelée Dorothée
Qui à des cannibales bientôt m'a remis
En vue de me rôtir ou de me fricasser.
Mais un aigle opportun, survenant, m'a ravi
Et dans les airs, ô joie, très haut m'a emporté.
Las, dans un lac bouillant il m'a lâché, ahi,
Un lac large d'au moins dis fois dis milles pieds
Où, que pouvais-je faire, à part, perdant la vie -
Eh oui, FINIR NOYÉ."

(extrait de "Le bord du monde" de Shel SILVERSTEIN; éditions Memo)

L'ours qui n'était pas là

Une de mes résolutions pour cette année 2017, si je poursuis encore ce blog, est de ne plus laisser trainer mes billets en brouillon. Soit je les termine, mal mais au moins j'en parle, car ma volonté est de partager une lecture et de vous donner envie, pas forcément de faire une critique aussi exigeante que je l'aimerais. Soit je les supprime.

Un voici un qui attend sagement que je parle de ces grifouilles, patouilles et errements.

***
© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire

Je sais que quand j’achète un livre illustré par Wolf ERLBRUCH, le parti pris est poétique, empli de réflexion. Oren LAVIE, auteur, compositeur, interprète, offre ici avec son premier livre une quête de soi. "L'ours qui n'était pas" n'était pas. Pas là, pas présent, inexistant. Et puis il est apparu, de presque rien, d'une sensation, et puis il a grandit.

© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire

Un ours, c'est sûr qu'il est bien un ours. Mais un autre doute, dans sa poche une feuille de papier avec la question "Es-tu bien moi?" et des indices. Il va alors chercher s'il est bien lui. A travers la forêt, à travers les rencontres. Il se découvre, découvre les autres mais aussi les sensations, les réflexions.
Qu'est-ce qui fait soi? Le regard des autres, la reconnaissance, une étrange sensation dans le ventre? Qu'est-ce qui fait l'autre? Le fait d'en prendre conscience?


© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire

Cet album grand format est extrêmement poétique et plein d'humour mais pas que. Il part d'une question existentielle, soi, pour nous amener sur le chemin d'une redécouverte de ses sens, de ses sensations.

© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire

Et puis il y a derrière ces questionnements le chemin parcouru, lent, chaleureux, bienheureux. Chaque page offre de petits détails de bonheur, chaque page est un poème en soi.
Et je ne me lasse pas des illustrations de ERLBRUCH.

© Oren LAVIE et Wolf ERLBRUCH/ La joie de lire