jeudi 8 octobre 2009

Un lion à Paris

Un livre de l’excellentissime Béatrice ALEMAGNA, à laquelle nous devons « Gisèle de verre » dont je parlais là et qui a illustré aussi les « Comptines du jardin d’Eden » dont je parle ici, « Un lion à Paris ».



Histoire courte, au format énorme, les illustrations étant à chaque fois comme un petit tableau. Les illustrations, découpages de visages photographiés, de stylisations poussées, me sont toujours aussi agréables.


Un lion part de sa savane où il s’ennuie pour trouver un travail, l’amour… à Paris. Il déambule dans la capitale, découvre des monuments de Paris avec une sensibilité autre. Il espère ne pas faire peur, se cache pour ne pas provoquer les colères face à l’étranger, l’animal sauvage qu’il est. Mais personne ne le voit, personne ne le remarque, la promiscuité et aussi l’indifférence lui font peur… il cherche quelqu’un qui saurait le regarder… et une bien belle demoiselle ne le quittera pas des yeux. Elle est connue de nous tous mais peut-être pas à sa valeur, elle « regarde quelque chose en vous, mais qui est derrière vous, dans votre passé. Elle regarde l'enfant que vous avez été, comme une mère regarde son enfant. » nous dit Bruno MATHON, critique d’art.


Ce livre à regarder, lire et rêver aussi comme un plan de Paris, propose une histoire belle, courte mais sensible et aussi un merveilleux derrière un monument. J’aime cette façon de donner vie… même à un lion de Belfort. J’ai hâte de faire le chemin du lion, de prendre le plan de la ville et d’aller lui dire « Bonjour, tu as trouvé ta place » et quelle place… Denfert-Rochereau. Sylvie nous parlait de cette envie de redécouvrir Paris et de l'aimer grâce à ce livre ici.

En attendant, nous avons la tête dans ces arbres-là, à regarder de plus près les branchages et les confections artisanales des oiseaux… les nids sont vides mais visibles… ne pas oublier de regarder encore, encore, de s’émerveiller encore.

Des mots plus légers


« Des mots plus légers » de Youn YOUNG-SEON et illustré par Jeun KEUM-HA, un vrai bijou !

Il est lent, timide, craintif, solitaire, meneur, maladroit, capricieux, déterminé…. un peu, par philosophie de vie, par grammaire émotionnelle différente et puis surtout avec poésie : les mots deviennent plus légers.

« Je dédie ce livre aux enfants qu’on n’écoute pas assez. J’espère toucher le cœur de tous les lecteurs, quels que soient leur âge, leur nationalité ou leur origine. Face à l’indifférence des adultes parfois trop occupés, les enfants ne parviennent pas à exprimer leurs sentiments et, peu à peu, referment leur cœur. Dites à ces enfants repliés sur eux-mêmes qu’ils ont le droit de crier : « Ecoute-moi ! ». Ensuite, écoutez-les. Leurs « maux » seront plus légers… »
Youn YOUNG-SEON.

Ainsi même lent, il aura le masque d’un pingouin qui prend son temps, même difficile le masque d’un wapiti conscient des notions de santé mais incapable de manger ce qu’il faut, même musicien le masque d’une tortue dansante et swinguante peu à la voix peu musicale mais à l’oreille fine et le cœur emballé, même maladroit le masque d’une chenille incommodante pour les papillons avant de devenir elle-même un papillon. Un masque animalier à prendre, a laissé de côté mais juste un masque éphémère. Une manière de se présenter aux autres au jour d’aujourd’hui… en attendant plus d’écoute demain. Ces animaux se rajouteront au gorille de la colère (ou du T-Rex), animal de compagnie depuis la lecture continuelle de « Les colères » de Catherine DOLTO.

« La lecture d’un album illustré est une sorte de « conversation » avec les dessins. Un album aussi profond que le regard d’un ami avec qui l’on communique sans parler est un livre non seulement pour les enfants mais aussi pour les adultes qui se souviennent d’avoir été enfants. » (extrait de cette édition Flammarion, collection « petits matins » : Expression, exploration, intuition, émotion… »)
C’est pourquoi ils prennent une place toujours plus importante dans notre bibliothèque commune.

vendredi 2 octobre 2009

Envies d'octobre

Ce blog-ci est un peu décousu. Les billets sont des doublons de mon blog principal (à part quelques petits plus) et ce support manque indéniablement de vie.
Il est ouvert pour me pousser aussi à me dire à travers les lectures. Je n’ai pas envie de continuer à attendre l’après-lecture. Ce temps fort long entre la lecture et mon canevas émotionnel de ses lignes et mots. Faire un billet me prend beaucoup d’énergie, presque de plus en plus (oui assurément quand je vois mes premiers ressentis de lecture que je remets sur ce média dans le désordre). Mes lectures sont toujours poussées par d’autres, des prescripteurs choisis. Je peux arrêter un livre juste parce que l’on vient de m’en prêter un autre avec tellement de texture émotionnelle dans la passation que je suis comblée uniquement par le geste.
Et puis il y a des coups de cœur, de fil en aiguille, de lectures en lectures plutôt. Un auteur en amène un autre, ouvre la voie à une autre perspective, ceci se mêlant avec délice à mes premiers amours. Ainsi en octobre, en plus d’être un mois anniversaire (celui du petit d’homme et le mien), j’attends avec impatience trois livres que je vais prendre plaisir à lire et à prescrire (si le cœur vous en dit !).

Le premier, et cela n’étonnera pas les lecteurs de mon blog principal Je Suis Comme Je Suis, est le dernier livre de Kitty CROWTHER. Un livre jeunesse.
Oh j’avais oublié de vous signaler que toutes mes attentes portent sur des livres jeunesse pour ce mois-ci.
« Annie du lac » de Kitty CROWTHER est le dernier né de cette auteure/illustratrice de talent qui me laisse des fourmis dans les mains et dans la tête avec toutes ses propositions de voyages imaginaires. Annie va rencontrer les trois géants du fond du lac. «Se balader avec trois géants, cela ne va pas être simple.» se dit-elle. Je vous laisse lire ici et rajout du 27/01/2013, j'en parle ici.



Le second est avec un sujet qui m’interpelle énormément : la culture japonaise. Avec « Basho, le fou de poésie » de Françoise KERISEL et illustré par Frédéric CLEMENT, je suivrais Basho, le poète japonais. Jusqu’à présent, ce n’est que par les peintres japonais que je le connais. De plus, un autre argument de choix est la participation de Frédéric CLEMENT. J’ai adoré « Le magazin zinzin » et « Le Luminus Tour » dont je parle-là sans vous mettre ses illustrations. En attendant, je ne peux que vous convier à suivre les déambulations de ce poète français aux prises avec son congénère japonais là.
Rajout du 19/02/2013: Je parle de "Bashô, le fou de poésie", là.


Le troisième est la conséquence du premier auteur, Kitty CROWTHER, elle m’avait donnée envie de lire « MOOMINS » dans « Le grand désordre » dont je parlais là. Ainsi la biographie de ces auteurs m’interpelle avant de consommer toute la série… il ne m’en manque qu’un. A quand les billets, oui, oui, je prends du retard, tout le temps (et c’est tant mieux). « Tove et Lars JANSSON, Une vie avec les Moomins, historique de la bande dessinée » de Juhani TOLVANEN me donnera encore plus de fils conducteurs pour comprendre ces êtres si plein de dérision, d’humour et de philosophie de vie.

A ces trois-là, je rajouterais un quatrième livre jeunesse : « La mélodie des tuyaux » de Benjamin LACOMBE (et chanté par Olivia RUIZ), oui c’est un livre musical. Un éveil musical avec des saltimbanques (est-ce l'éveil, les saltimbanques, cette différence de traitement des livres jeunesse, peut-être le tout). Mais il en parle mieux lui-même là.
Rajout : je parle de ce livre ici.

La traduction est une histoire d'amour

Celui-ci à la couleur rousse d’un été indien au Québec : et oui la teinte de cheveux de l’héroïne irlandaise, ses tâches de rousseur, me rappellent un paysage…

*source photo

« La traduction est une histoire d’amour » de Jacques POULIN est un petit roman bien délicat.
Nous suivons un moment de vie entre un écrivain, sa traductrice et une nature québécoise toujours préservée. Un nouveau venu arrive, un jeune chat noir. Un message est caché dans son collier. Interloqués par le malaise présent entre les lignes du billet, les deux amoureux des mots, amis intimes, vont aller à la recherche de sa propriétaire. Lily en parle bien mieux que moi ici .


Cette prêteuse de livres m’avait attirée vers cette lecture par l’amour des mots, j’ai été comme lovée et séduite à toutes les pages : une chaise berceuse devient chaise berçante « pour certains mots chargés d’émotivité, je fais une entorse aux recommandations du Petit robert. » ou pour reprendre une des phrase que nous livre aussi Lily : « Il n’avait plus d’amis, c’est ce qui arrive quand vous vivez dans un monde imaginaire »…

Mais le mieux reste encore avec cet auteur, qui m’était jusque là inconnu, ce pollen des mots et des touches de pensées pris ici et là à travers l’intrigue:

« Sur quoi donc devait se baser le roman contemporain¸ demandait l’interviewer. Sur les ressources infinies du langage ! répondait monsieur Waterman d’une voix exaltée. Et il lançait dans une longue tirade qui faisait l’éloge de la langue et se terminait par une citation qu’il eut beaucoup de mal à retrouver dans son carnet de notes tout sale et couvert de ratures : « Car bien souvent les exilés n’emportent pas de terre aux semelles de leurs souliers ; ils n’emportent rien d’autre qu’un nuage de poussière dorée et dansante qui nimbera tous les êtres, toutes les choses, tous les paysages sur lesquels se poseront leurs regards, s’attarderont leurs caresses ; et ce poudroiement infime, impalpable, fait de cendres mortes et de pollen fécond, s’appelle la langue. »
Il précisa que ce texte était de Sylvie Durastanti, et je fus heureuse d’apprendre qu’il s’agissait d’une traductrice. Du même souffle, il citait la fameuse phrase de Heidegger : « Le langage est la maison de l’être. » »

Je m'appelle Elisabeth

« Je m’appelle Elisabeth » d’Anne WIAZEMSKY est une belle porte ouverte vers la différence.




La quatrième de couverture m’avait mise sur une mauvaise voie : un défi contre l’autorité paternelle. En fait, il s’agit pour moi bien de l’inverse. Oui, la jeune Beth, douze ans, fille du Directeur de l’hôpital psychiatrique, va aider un malade à se cacher en mentant à son père et défiant les autorités. Mais il s’agit là de deux complicités : de celle de cette 5ième fille, la dernière, la préférée de son père avec ce dernier et de celle que cette enfant va entretenir avec ce malade.
Ce court roman propose un aller vers la peur. La peur de la « chose » effraye tout de suite visuellement. De ce frisson qui descend le long de l’échine mais dont l’image est plus gore qu’autre chose : des cadavres de petits oiseaux, des têtes d’écureuil….
Et de la peur de l’autre, surtout si celui-ci est différent. De ces malades « de longue durée », pris dans leur mutisme, dans leurs monologues sans nous laisser les clefs de la discussion. Beth met à profit l’éducation paternelle, celle qui lui permet de penser ces malades comme des êtres vivants, d’être contre les camisoles et les électrochocs. Je l’ai suivi dans sa mise en œuvre de cet esprit ouvert : faire connaissance, laisser à l’autre sa part de mystère, ne pas s’effrayer de leur différence.
Elle agit comme une adulte, se choisit un prénom, Elisabeth (en fait, le sien inusité), elle se démarque de cette enfant qu’elle était jusque là. Et pourtant, tout n’est pas signe de maturité, elle reprend, à tord, le pouvoir que son père a sur les malades : celui d’être le soignant. Elle croit en la possession de cet être, pas une chose mais un malade (est-ce aussi une maîtrise de la situation tout simplement ?). Cela ne l’empêche pas de suivre la voie tracée, de rester encore la « numéro cinq », la préférée, de son père. Il est bien question d’amour filial et de l’autre, aussi simplement que peut le faire un enfant.

*source affiche du film Birdy d'Alan Parker

« Elle avait peur, horriblement peur. « La chose » allait réapparaître ailleurs, elle en était persuadée. Alors elle se rappela un livre qui l’avait tant effrayée qu’elle n’avait pas pu dépasser les deux premiers chapitres : Fantômas. Mais, tout à coup, cela lui parut moins effrayant (….) A mi-voix et en se concentrant bien, elle se récita le début qu’elle connaissait par cœur :
-
Fantômas !
- Vous dites ?
- Je dis Fantômas…
- Cela signifie quoi ?
- Rien et tout.
- Pourtant, qu’est-ce que c’est ?
- Personne, mais cependant quelqu’un.
- Enfin, que fait-il ce quelqu’un ?
- IL FAIT PEUR.
»
Les avis de Clarabel et Lily (trop court, miss, trop court!)...

Dans ma seconde famille, ancienne maintenant, un psychiatre m’avait perturbée (avec mes encouragements persistants) à suivre les méandres des esprits : la ligne de distinction entre malade et personne saine est tellement fine. J’ai été très touchée par ce premier pas littéraire proposé par Anne WIAZEMSKY…j’aurais aimé suivre cette attitude plus longuement, peut-être plus follement avec tous ce que la maladie provoque de circonstances perturbantes. Je suis à chaque fois outrée par nos méthodes médicamenteuses à outrance ou enchaînantes au sens propre par manque de personnel qualifié… et que dire de notre non respect des sépultures. Connaissez-vous le centre Cadillac, hôpital psychiatrique de France ? Quel lieu étrange, je vous laisse arriver jusqu’à lui par le cimetière .

mardi 29 septembre 2009

Littérature jeunesse en attente

Bientôt je vous parlerais de ceux-là :


Et si vous ne pouvez pas attendre, n’hésitez pas à lire les billets dans la catégorie « Maman ou Papa lit » : littérature jeunesse que je lis en ce moment à notre petit d’homme de 3 ans. Je pense que cette catégorie rassemble toutes les lectures du soir et les histoires qu’un enfant avant la phase d’apprentissage de la lecture prendra plaisir à suivre avec ses parents.

Vous pouvez aussi lire ou relire les billets de la catégorie « Je lis seul ", livres plus pour les 6 à 13 ans.

Et si jamais vous ne pouvez pas patientez, prenez donc plus de temps et suivez les billets de mon blog principal (repris pas à pas ici) mais là-bas avec des exploitations de lecture toutes « personnelles ».

La pomme rouge

« Le 8 novembre

Mademoiselle,

Je me sens ridicule d’appeler ainsi une fillette de douze ans, une enfant gâtée, insupportable, un petit démon buté, pourtant je ne trouve pas un autre mot pour commencer ma lettre. J’aurais pu vous appeler : mon enfant. Mais, grâce à Dieu, je ne suis ni ne voudrais être votre père, si ce n’est pour avoir le plaisir de vous donner une bonne fessée. J’aurais pu dire : Guillemette, s’il n’avait fallu faire précéder votre nom de : ma chère. Non, non, mille fois non. Vous ne m’êtes pas chère, et votre nom ne veut rien dire. Où l’avez-vous déniché ? Quelle est la malheureuse vierge et martyre qui aurait osé s’appeler ainsi ? C’est plutôt un prénom poussiéreux et moyenâgeux de sorcière : Guillemette Babin, votre double, votre homonyme (cherchez donc ce mot dans le dico, petite ignare), une vieille sorcière d’antan (mais pourquoi dit-on que les sorcières sont vieilles ? J’en connais une bien jeune…) D’où vient donc Guillemette ? De guillemet, ou de guillemot qui est un oiseau palmipède plongeur ? Si c’est le féminin de Guillaume, permettez-moi de le trouver plus ridicule que le masculin de Guillemette.
Mademoiselle donc, petite donzelle impertinente, même si le terme vous comble d’aise, je n’aime pas beaucoup vos manières d’agir. Vous ne me connaissez que comme voisin d’en face, et je pourrais en dire long sur votre conduite à la fenêtre. (Passons…) Alors, dites-moi de quel droit vous m’avez littéralement assailli, au jardin public, et embrassé par surprise sur la joue ? Sous les rires et les cris de vos petites camarades ? Que vous apprend-on, à l’école, en dehors de la géographie et de l’orthographe ? Appelez-vous ça un jeu d’enfants sages ? Etiez-vous obligée de m’embrasser sous le vain prétexte qu’il vous fallait exécuter un gage ? Sachez, petite fille, que je ne veux pas être le jouet de vos Amstramgram. Et que je pourrais bien être vexé d’avoir été choisi par le sort plutôt que par un caprice de gamine. Je vous en veux surtout pour les huées de vos camarades. Sont-elles jalouses à ce point ? Quelle position ridicule que la mienne ! Et je m’enfonce encore davantage en vous écrivant ma réprobation, avec des mots de grande personne qui glisseront sans blesser. Pourtant, comme j’aimerais vous blesser ! Vous êtes laide, laide, laide, laide, laide…. Comprenez-vous ?

P.-S. – De rage, vous pouvez déchirer cette lettre, la piétiner ou la froisser, ou même vous en faire un bonnet d’âne, ça m’est égal
. »
(extrait de "La pomme rouge" de Francis GARNUNG" dont je parle là avec délice )

Une si longue lettre


Je suis rentrée par la fenêtre dans une maison en deuil, celle de l’héroïne d’ « Une si longue lettre » de Mariama BÂ. J’ai suivi les confidences de Ramatoulaye à son amie Aïssato et ai découvert un monde : la condition féminine au Sénégal.

Que c’est intimidant d’arriver là, de lire les mots d’une autre, cette femme fictive, si réelle pourtant, que j’imagine être la femme dans la norme là-bas.

Ce livre, fort, épistolaire, reprend le parcours d’une vie féminine, du moins dès son adolescence. Le choix d’un mari comme l’aboutissement social, familial et sociétal d’une communauté : un choix de raison et non de cœur. Une éducation traditionnelle, religieuse, amène les jeunes pubères à se vouer à être la femme, une des femmes, d’un homme.

*source cauris

J’aime les avis masculins placardés qui reprennent une biologie instinctive comme prétexte : « J’ai vu un film où les rescapés d’une catastrophe aérienne ont survécu en mangeant la chair des cadavres. Ce fait plaide la force des instincts enfouis dans l’homme, instincts qui le dominent, quelle que soit son intelligence. Débarrasse-toi de ton excès de sentimentalité rêveuse. Accepte la réalité dans sa brusque laideur. » Quel grand écart entre cette aventure extraordinaire, si forte en spiritualité et en vie (j’y reviendrais), que ce drame humain et ce prétexte à la polygamie consommée.

La condition féminine du Sénégal traditionnelle m’est transmise de plein fouet: élevée dans l’élan de l’Islam, pour rendre honneur à son mari, en étant convenable, en restant dans sa caste, nourricière et mère. Etre une femme et accepter les autres femmes de son mari, les charges financières qu’un soutien de famille, mâle, doit à celle d’où il vient, se soumettre au tour (séjour réglementé du polygame dans la chambre de chaque épouse) et au déshonneur en cas de rupture conjugale de son fait. Par l’histoire de son amie, l’émancipation de la femme, comme le passage de l’Afrique traditionnelle à une Afrique plus moderne, plus féministe, apparait et traine derrière elle tous les « déshonneurs » des traditions. Etre jusqu’à sa mort la femme de, perdre sa personnalité à la mort de son mari, cela aussi m’apparait bien loin de nous.

Alors ce passage entre deux Afriques apparait, autonome par rapport aux actions et idées des anciens colonisateurs, amis intéressés. Une réévaluation à la hausse d’une société et de ces individus qu’il faut liée à l’éducation : « Nous sortir de l’enlisement des traditions, superstitions et mœurs ; nous faire apprécier de multiples civilisations sans reniement de la nôtre ; élever notre vision du monde, cultiver notre personnalité, renforcer nos qualités, mater nos défauts, faire fructifier en nous les valeurs de la morale universelle (…) »

Les livres semblent des aides, des tuteurs, des supports : « Tu eus le surprenant courage de t’assumer. (…) Tu t’assignas un but difficile ; et plus que ma présence, mes encouragements, les livres te sauvèrent. Devenus ton refuge, ils te soutinrent.
Puissance des livres, invention merveilleuse de l’astucieuse intelligence humaine. Signes divers, associés en sons ; sons différents qui moulent le mot. Agencement de mots d’où jaillissent l’Idée, la Pensée, l’Histoire, la Science, la Vie. Instrument unique de relation et de culture, moyen inégalé de donner et de recevoir. Les livres soudent des générations au même labeur continu qui fait progresser. Ils te permirent de te hisser. »

Ce livre parle aussi de l’amitié, si riche, si précieuse, ici décrite comme émotion plus forte que l’amour. Il retrace aussi quelques éléments de l’éducation familiale des enfants comme une condition féminine et amène une réflexion sur les traditions et le religieux.
Une très belle lecture pour aller encore plus loin dans le rapport des traditions à nos états de vie, à nos réflexions sur l’éducation, à nos ouvertures amicales. Vous en voulez encore plus, aller donc lire le superbe billet d'Arlette et ici. Malice nous ammène à une autre lecture, aussi sur la condition des femmes...

Mon chien stupide


Ma chère Holly golightly, que j’aimerais tant suivre dans les soubresauts d’intelligence, de pertinence et de contre-courant, m’avait appâtée. Et Lily m’avait harponnée là. L’opération Masse critique de Babelio a fait le reste. J’ai lu "Mon chien stupide" de John FANTE à la volée, pas de cette vitesse sans intérêt mais bien rapidité de sens, d’inspiration, de compréhension. Et j’ai mis un mois avant de faire un billet.

J’ai aimé ce style vif, claquant, à propos. Nous suivons une courte période de la vie d’un écrivain médiocre, dans sa villa au bord de la mer. L’arrivée d’un chien lubrique semble être pour le narrateur, l’écrivain raté, l’avatar de FANTE, comme un nouvel ami permettant de sortir de relations difficiles aux siens. Il n’en est rien, il sera bien plus un déclic.

Molise, la cinquantaine, voit en ce chien-ours lubrique, un akita inu prêt à sortir de son fourreau sa carotte pour chevaucher une jambe ou un chien (de préférence mâle), un pied de nez sordide aux normes de la victoire et de l’échec dans l’existence. Ce chien surnommé « Stupide » mais au doux nom de « Tu le regretteras » ne répond pas aux offres et demandes environnantes mais bien à son envie de jouir de la vie. Et cette obscénité animale entraine au cours du livre une autre, bien plus sourde et déprimante : celle de la parentalité.


*cette couverture de livre n'a que la vocation de montrer l'ours déchu mais aussi l'homme dans son obscénité.

L’éducation est une suite de compromis, d'efforts. Le don contre don est une perversion de l'esprit parental. Les parents, Henry et Harriet, se confrontent à des enfants ingrats, ils réclament une reconnaissance. Seulement cette envie ne devrait pas avoir lieu d'être : une forme d’injustice devrait être principe de base. L'éducation, nos actes à soutenir et permettre à nos enfants de devenir grands, se doivent d’être gratuits, aucune reconnaissance n’est exigible, l’ingratitude est de mise quand les parents souhaiteraient que leurs actes soient encensés.


Nous sommes ici loin d’un foyer idyllique, le père a choisi la stratégie et le calcul, la mère une fuite vers de doux sentiments de filiation, d'affection légitime. Mais rien n'est moins légitime. Les enfants, eux, attendent une compréhension. La promiscuité est difficile, ne va pas de soi. Avec le temps, la demande de confort est plus présente, tout est un épuisant processus : les réconciliations d’avec sa femme, les discussions avec ses enfants, l’arrivée des pièces rapportées.
Le narrateur nous livre n’avoir pas fantasmé la vie de ses enfants, pourtant il a pêché par un autre vice, croire connaître ses enfants et, pire, les étiqueter : considérer l’un abruti, l’autre garant de sa retraite et sans surprise, l’autre chat sauvage et théâtrale… L’amour parental n’est pourtant pas remis en cause. C’est juste une remise en place de ce pessimisme, de ce cynisme. L’aigreur ne fait pas l’éducation : « - Ca recommence, tu t’excuses encore. Tu t’excuses toujours après avoir insulté quelqu’un. Tu te débrouilles d’abord pour l’insulter comme du poisson pourri, et puis tu t’excuses.
- J’essaie d’être honnête.
- Honnête ! Tu es tortueux comme un serpent, tu ruses et tu magouilles pour que tout le monde file doux. Tu es le pire faux jeton que j’aie jamais rencontré. »
John FANTE nous réaffirme, à juste titre, que même si le temps passe vite, les enfants sont aussi des êtres squatteurs, un peu parasites de la vie du couple. La promiscuité ne va pas de soi, ni entre différentes générations, ni entre femme et mari. L'irritation est là même si le manque, après, peut apparaître.

L’obscénité va aussi plus loin. Oui je suis d’accord avec John FANTE : devenir parent est un acte égoïste. Nous décidons de faire entrer un être dans ce monde vile, non choisi, avec nos valeurs et non les siennes. « Merci de l’avoir engendré sans lui demander la permission. » Et oui c’est difficile d’être parent. L’homme est là pour engendrer mais l’acte de survie en présence d’autrui, à côté d'un être faible, sans défense, est toujours un acte fort, douloureux : « Les hurlements d’un enfant ! Faites-moi avaler du verre pilé, arrachez-moi les ongles, mais ne me soumettez pas aux cris d’un nouveau-né, car ils se vrillent au plus profond de mon nombril et me ramènent dans les affres du commencement de mon existence. »

Même si une réflexion sur le penchant sexuel (pour le même sexe) du chien envahie le narrateur (théorie de la souffrance enfantine, première expérience sexuelle désastreuse ou choc des cultures d’une bâtardise congénitale entre un chien allemand et un autre japonais), c’est bien une réflexion sur sa façon d’être au monde, à sa femme, à ses enfants qui apparait tout du long entre les lignes. L'insouciance ou les choix pris si irraisonnablement (est-ce si vrai?), que le narrateur envie, sont bien une force, une énergie de vie de la jeunesse. Avec l'absurdité des circonstances, Molise découvre que laisser le choix à ses enfants de porter leurs croix est un acte fondateur de parent et aussi que les gestes et les mots doux d’après restent au travers de la gorge de ne pas avoir été dits à propos. L’absurdité de la vie du chien, stupide ou non, ramène à l’absurdité de regarder les défauts des autres et de ne pas voir qu’ils sont les nôtres.

La petitesse humaine apparait alors, au scalpel : l’envie d’un retour à la vi(ll)e idéale, l’abus de substances illicites pour fuir le quotidien ou pour s’armer contre la souffrance, le viol ordinaire, les petites thérapies possibles (avoir un chien pour donner du sens à son existence ou prendre un amant). Et puis la vie qui s’échappe, la fuite, différente selon les âges, le vide laissé par les quatre enfants autour d’un « cercueil de lasagnes », de petites occupations médiocres, des amitiés brisées parce que non fondatrices, des chambres vidées, égrainées au son de « quatre moins un égale », « quatre moins deux », « moins trois », « moins quatre »… Et ces positions sans arguments que nous portons en nous, ce fascisme quotidien, ce racisme primaire, cette honte de la mesquinerie héritée de soi et ce dégoût d’un altruisme que nous n’avons pas pu engendrer nous-mêmes.

Au travers de la lecture, aussi, une prise de position sur l’acte d’écrire, sur ce monde si cruel des scénaristes, rempli d’ambitions nauséabondes. L’acte d’écrire comme un acte de jeunesse ou d’insouciance mêlée de connaissance : « Pour écrire, il faut aimer, et pour aimer il faut comprendre. »

L’homme est face à la vie comme ce chien face à la baleine naufragée, inoffensif et en danger permanent ! Deux solutions : la fuite et une idée de liberté (en solitaire), le choix d’être heureux ensemble, avec nos petits moyens.
D’autres voies de lectures ici et là. Malice a été aussi conquise et un très beau billet nous dévoilant aussi les trames de lieux si importantes dans ce roman, et ce chien dans un jeu de familles, ici chez Sébastien.

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