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mercredi 12 juillet 2017

Le bébé tombé du train ou quand l'amour d'une mère est plus fort que tout

Mettre la main sur une proposition de la collection Trimestre des éditions Oskar est toujours une belle expérience. Un des seuls que je n'ai pas. A chaque fois, les titres sont à rallonge. A chaque fois, c'est une petite soupape de sensations.

© Jo HOESTLANDT et Andrée PRIGENT/ Oskar

"Le bébé tombé du train (ou quand l'amour d'une mère est plus fort que tout)" de Jo HOESTLANDT et illustré par Andrée PRIGENT est un court album proposant un texte fort et une illustration très stylisée - parti-pris de la collection. Comme à chaque fois il faut patienter pour comprendre la seconde partie du titre. Ici la maman est absente... ou presque.
Anatole a 60 ans, est solitaire, grincheux et aigri. De sa vie, nous ne savons pas grand chose sauf qu'il ne rencontre jamais personne, n'ouvre sa porte à personne, n'a besoin de personne, ne rend service à personne. Son monde est sa maison sans grand chose à l'intérieur, son jardin avec le potager nécessaire et une ligne comme un mur, le chemin de fer. Des trains passent mais cela n'intéresse pas Anatole. D'ailleurs rien ne l'intéresse.

© Jo HOESTLANDT et Andrée PRIGENT/ Oskar

Et puis il le prend pour un déplacement de crapaud, ce mouvement dans le potager. C'est un bébé qui rampe. Il appartient bien à quelqu'un mais dans ses yeux, une lueur brille, une étoile "comme s'il le reconnaissait". Anatole le garde, et "tout ce que jusqu'ici, il faisait pour lui tout seul, il le fit pour deux. Et cela changeait considérablement les choses." Il prends soin du bébé, qui grandit, lui nomme les choses quand c'est en fait l'enfant qui lui apprend à les regarder. Leur monde est cette maison, ce jardin/monde.

Il y a ce lien, cet attachement, cette responsabilité. "Alors ce regard d'enfant, posé sur lui comme un papillon sur une fleur, c'était un sentiment étrange pour le vieil homme, étrange vraiment... Presque intimidant..." Et puis l'ouverture au monde. La mère revient et l'histoire s'éclaire différemment, dans un grand ensemble.
Les illustration en noir, blanc et jaune, laissent beaucoup de place au texte. Elles apportent aussi leur part de poésie, tableau du concrêt, figuratif et pourtant tournant vers l'abstrait et le symbolisme (couleur et chemin formé).

© Jo HOESTLANDT et Andrée PRIGENT/ Oskar


mardi 22 mars 2016

Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill

© Jean REGNAUD et Émile BRAVO/ Gallimard jeunesse

"Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill" de Jean REGNAUD et illustré par Émile BRAVO nous entraine dans les souvenirs de l'auteur.

Le premier jour de classe dans une nouvelle école, Jean répond aux questions de la maîtresse: que font tes parents? Il panique et brode. Mais il se fait aussi un nouvel ami, Alain. En rentrant à la maison avec Yvette la gouvernante, il retrouve Paul le petit frère et enfin le père seul. La maman est absente et personne n'en parle.
Il y a bien cette gouvernante, toujours là, affectueuse, les garçons seraient presque tentés de l’appeler maman. Oui mais elle n'est pas une maman. Sans enfant, pas l'amoureuse du papa, elle partira peut-être.
Michelle, la voisine avec qui Jean joue, quand elle n'est pas occupée à ses jeux de grande, s'étonne qu'il ne soit pas au courant. Mais elle est partie en voyage. Tiens d'ailleurs elle a reçu une carte postale chez elle avec Jean comme destinataire, parce qu'il ne faut prévenir personne. Jean ne sait pas encore lire, pas de problème, Michelle la lui lit. La maman de Jean est en Espagne. Une autre carte postale arrive, elle est maintenant en Amérique et a rencontré Buffalo Bill, puis en Afrique.

© Jean REGNAUD et Émile BRAVO/ Gallimard jeunesse

Jean vient juste de rentrer au CP, lui et son frère ne sont pas bien vieux. Ils ne veulent que s'amuser et avoir maman avec eux. L'arrivée d'un psychologue à l'école marque aussi les angoisses. S'il prend un enfant en entretien, il l'envoie aux SS des nazis et déclenche comme il se doit les cauchemars des enfants. Surtout qu'Alain est convoqué... puis Jean.

Pendant une année scolaire, Jean va grandir et découvrir ce que sont les parents, la famille. Une ulcérée et hurlante, comme celle de sa voisine Michelle. Une atypique, tellement peu conventionnelle et pourtant passionnante qu'est celle d'Alain.
Il y a bien les grands-parents. Les parents de la maman, tristes, chez qui les deux enfants s'ennuient ferme. Ou Mamie Edyth, la grand-mère paternelle au "oui, bien sûr!" au bord des lèvres offrant une liberté totale si elle n'est pas dérangée.
Et puis il y a ces amis, les Ossard, un couple de vieux. Ils sont attendris mais Jean et Paul ne comprennent pas ce qu'ils font là. Les occupations proposées sont automatiquement contrecarrées.


© Jean REGNAUD et Émile BRAVO/ Gallimard jeunesse

Toute l'atmosphère d'une enfance de petit garçon dans les années 70 est retranscrite dans cette bande-dessinée. La télé, les premiers dessins-animés, les jeux, l'ennui.
Cette année sera charnière, l'enfance insouciante laisse place à une compréhension et sa forme de désillusion. Jean croyait encore au Père-Noël, confondait les SS et les Séss éducatifs. Il ne comprenait pas les adultes si graves et ne recherchait que le réconfort des adultes et le visage maternel qui s'efface de son souvenir.
C'est émouvant et très emprunt de vérité!


mercredi 21 mai 2014

"Et pourtant elle ne sait rien faire d'autre que s'asseoir, prendre son biberon et dire "areu". - Maintenant nous sommes deux


"Assise dans sa chaise haute, Lulu n'arrêtait pas de jeter son hochet par terre. Je le ramassais, je lui rendais, alors elle éclatait de rire, puis elle le jetait à nouveau. Elle riait comme si on lui faisait des chatouilles.
Mamie nous regardait depuis la cuisine avec un drôle de sourire. Un sourire comme quand elle avale une gorgée de café. Ou comme quand elle regarde un film qui la fait un peu pleurer, ou encore comme quand elle serre fort maman contre elle."

(extrait de "Maintenant nous sommes deux" de Antonio MALPICA et illustré par Mélanie RUTTEN)

mardi 13 mai 2014

Ma mère est une sirène où les mots sont parfois comme les poissons, difficiles à pêcher

La collection "Trimestre" des éditions Oskar propose des ouvrages toujours aussi justes. Par année, ce sont quatre albums aux textes courts mais riches et aux illustrations très particulières d’aplats de couleurs et de dessins, donnant à chaque fois un style gravure ou croquis et une belle bichromie.
© Benoît BROYARD et Laurent RICHARD/ Oskar

"Ma mère est une sirène où les mots sont parfois comme les poissons, difficiles à pêcher" de Benoît BROYARD et illustré par Laurent RICHARD est une tranche d'émotion.
Thomas se demande où est partie sa maman. Luc, son père, n'est pas bavard. En rentrant de sa journée de pêche, il prend son temps pour réparer les filets. Il faut le laisser travailler, ne pas le déranger. Oui mais l'enfant veut savoir et le papa ne veut pas montrer ses larmes, ce serait trop dur pour son fils.
Alors Thomas imagine sa maman redevenue sirène par malédiction à sa naissance. Il va aller lui parler, au fond de l'eau, elle va le cajoler et lui expliquer. L'enfant imagine des retrouvailles, une rencontre. Ce ne sera pas dangereux, la maman est sirène, il est donc à demi-poisson et puis en plus, elle viendra vite à sa rencontre.

© Benoît BROYARD et Laurent RICHARD/ Oskar

L'album présente ce manque de communication entre le père et le fils, une difficulté à dire l'indicible, une envie de ne pas culpabiliser, de ne pas amener plus de malheur. Le silence n'est pas un manque d'amour
A travers cette métaphore, l'eau est l'inconnu et l'attente pour l'enfant mais aussi le lien avec ses parents, le déclic. Un filet de pêche peut peut-être attraper une sirène et dénouer les larmes et les mots.
© Benoît BROYARD et Laurent RICHARD/ Oskar

Le travail de Laurent RICHARD est lui aussi une fantasmagorie. Le réel et l'imaginaire sont ainsi repris avec des croquis, des découpages bruts et des dessins à l'encre d'une science naturelle, d'une imagerie féérique ou de dessins industriels. 

mardi 23 avril 2013

Les Willoughby

Il suffit de peu pour passer à côté: croire qu'il s'agit d'un auteur à la mode pour de mauvaises raisons, penser que ses textes sont insipides sans même avoir lu une ligne juste parce que encensée ici ou là entourée de mièvreries. Alors oui, j'ai bien failli ne pas lire du Lois LOWRY. Cela aurait été dommage parce qu'elle offre pourtant un discours différent. Mais heureusement, la petite voix d'une de mes libraires préférées était là: "C'est l'histoire de parents abjectes et d'enfants qui veulent se débarrasser d'eux!" enfin avec plus de détails et de nuances.


"Les Willoughby" de Lois LOWRY propose une histoire d'orphelins, pas si orphelins, de parents exécrables, d'une nounou qui pourrait être odieuse et d'un milliardaire triste et pouilleux.

Le ton est donné dès les premières pages. Les parents Willoughby ne connaissent pas le nom de leurs enfants et décident de partir en vacances sans leur progéniture. Ils embauchent une nounou, la énième, sans même lui parler, parce qu'il ne faut pas pousser tout de même, et mettent en vente la maison... les enfants se retrouveront à la rue, tant pis!
Tim, l'ainé, les jumeaux Barnaby A et B et la petite dernière Jane, ne voulaient plus d'eux de toute façon. Et puis quand on est élevé aussi mal c'est assez logique d'avoir des comportements pas forcément gentils. Un bébé est abandonné sur le pas de la porte, bah, il faut l'abandonner à une autre.

Les règles sont données. Tim décompte les points selon la pertinence d'une vie d'enfant: bien se comporter, être éloquent, ne pas couper la parole, être alerte. Mais avec l'arrivée de cette nounou qui n'est pas ce qu'elle semblait (beaucoup plus maternante et réconfortante que ce qu'il pensait), la vie reprend des couleurs. Des cartes postales des parents ponctuent leur "abandon" si joyeux. Ils défient la mort sans jamais y passer.
Et tous les personnages, mauvais et bons, se déclinent. L'histoire partait mal et pourtant, comme l'indiquait la quatrième de couverture, ces vies "vieux jeu" vont devenir pleine de bons sentiments.

L'impertinence des enfants mais aussi le caractère exécrable et sans excuse de certains adultes sont assez jouissifs. La parenté n'est pas évidente, le respect non plus et la famille devient le regroupement de ceux que l'on choisit. Des anecdotes sont aussi très rigolotes comme une nounou statue d'albâtre ou ces cartes postales parentales.
Et le livre finit bien. Alors non, je ne suis pas contre les happy end mais je suis restée un chouïa sur ma faim. Mais je suis sûr que les jeunes lecteurs trouveront eux tout ce qu'il faut pour réfléchir sur le respect, sur l'amour filial et parental avec assez de gentillesses pour ne pas être déstabilisés à la fin.
Le livre est aussi entouré, accompagné par des propos de l'auteur, "abominablement écrit et ignominieusement illustré" dit-elle. C'est aussi une référence à d'autres histoires d'orphelins dans la littérature jeunesse (références notées en fin de livre) et une mise en avant lexicale avec un glossaire repris avec beaucoup d'humour.

***
 

J'en ai profité pour lire le petit carnet sur l'auteur offert par les éditions l’École des loisirs: "Lois Lowry, mon auteur préféré" de Agnès DESARTHE.
J'aime ces focus, même parfois malgré une réticence pour l'écriture des auteurs en question. Là, je compte bien lire d'autres propositions de cette écrivaine américaine venue à la littérature jeunesse sur le tard.
Agnès DESARTHE nous la dévoile photographies par photographies. Les prémices d'une imagination sont là, d'une solitude aussi. En sandwich entre sa soeur et son frère qui accaparent l'attention. Il y a aussi ce manque de présence parentale, un père absent par son métier, une mère occupée à être mère des autres.
Il y a là de la curiosité, des débuts d'histoire mais aussi des retournements de vie propres à offrir ce qu'il faut d'impulsion.
Lois LOWRY apporte une écriture adulte aux plus jeunes. Les difficultés, les moments durs ne sont pas mis sous silence, même la mort et, pourtant, il semble que l'on peut retrouver sous sa plume beaucoup de tendresse et d'humour comme dans ce livre-ci.
Une belle mise en scène est aussi l'interview de certains personnages récurrents de LOWRY. C'est adulte et pourtant tout à fait intriguant pour les enfants.
Je reviendrais peut-être sur ce dévoilement de cette auteure après d'autres lectures. A suivre alors... peut-être.

samedi 6 avril 2013

La bouche de l'ogre, où l'on s'aperçoit qu'une lettre peut tout changer

J'ai pris l'habitude de suivre la collection "Trimestre" avec beaucoup d'intérêt, au point de commander des livres que j'ai déjà. Cette dernière proposition est encore un coup de coeur!

© Benoit BROYART et Donatien MARY/ Oskar

"La bouche de l'ogre, où l'on s'aperçoit qu'une lettre peut tout changer" de Benoit BROYART et illustré par Donatien MARY est un uppercut.

Nathan part chercher du pain à la boulangerie du coin. Ce n'est pas anodin. Son papa est au chômage et même un détail comme l'absence de la baguette serait un drame... comme ceux qu'il lit dans le journal, comme ceux qu'il a dans la tête. Allez comme d'habitude Nathan joue, il baisse la tête ne regarde que le trottoir, s'il ne rencontre personne il aura gagné. Mais aujourd'hui... en remontant le regard, il a perdu... son chemin. Il se retrouve dans un quartier inconnu. Mais en plus, rien ne va, beaucoup de personnes se pressent dans la rue comme un jour de semaine mais nous sommes samedi, et personne ne lui répond quand il demande son chemin. Il est devenu transparent.
Perdu, seul, frigorifié, il se love dans un parc et une grosse dame l'aperçoit. Elle lui propose de venir au chaud, de dormir une nuit chez elle. En arrivant, une odeur de gaufres, un lit bien chaud. C'est trop beau. La nuit, une dispute réveille Nathan... il y a un ogre.

Ce très court récit nous parle de la parentalité. De ce père irrité et de ce quotidien aux situations angoissantes. Mais aussi chaque adulte du récit semble apporter une touche de ce qui fait le parent... préoccupé, l'enfant peut être transparent, mais non pouvons aussi être rassurant, maternant comme la dame qui l'accueille.
Alors oui, la dame n'est autre que la femme de l'ogre. Mais cette référence au conte du "Petit poucet" n'est pas simple copie. L'ogre n'est autre que le parent en prise avec ses frustrations et ses manquements. Le parent hurle, vocifère, veut manger l'enfant... ou plutôt se débarrasser de cette responsabilité, de cette charge, de cette image peut-être d'une certaine insouciance.
Cette histoire m'a parlé de moi! Comme toutes les propositions "Trimestre", ce n'est pas un texte a laissé à l'enfant seul, il constitue une porte ouverte au dialogue, pour exprimer des émotions lourdes de sens, pour proposer des échappatoires.

Donatien MARY offre l'illustration d'un cauchemar. La nuit dans une chambre et l'ogre sont magnifiquement terrifiants. Je vous mets des photos dès que je récupère mon appareil utilisable.

lundi 25 mars 2013

Le rêve d'Icare

© Jean-Côme NOGUES et Hippolyte/ Nathan

"Le rêve d'Icare " de Jean-Côme NOGUES et illustré par Hippolyte est un coup de cœur !

Icare est le fils de l'ingénieux Dédale en exil sur l'île de Crète. Il est le témoin de la tension entre les dieux et les rois.
Minos le roi de Cnossos n'a pas respecté Poséidon, le dieu de l'océan: au lieu de sacrifier le taureau blanc comme l'écume offert par le dieu, il l'a conservé; Poséidon se venge alors en apportant à l'animal une attirance dont la femme de Minos n'est pas insensible. De leurs amours défendues nait le Minotaure, homme à la tête de taureau. Le monstre vit, féroce, et devient un instrument de pouvoir de son beau-père.
Icare est un jeune homme mal dans sa peau. Il est beau comme un dieu, a des origines royales et pourtant il est méprisé comme le fils d'un esclave. Son père, Dédale, est reconnu pour son talent mais lui se fait insulter quand, par fougue, il demande un duel de lutte entre gentilshommes au prince Androgée. Ce dernier, athlète accompli, gagnera une des couronnes les plus convoitées aux Panathénées à Athènes, en Grèce. Androgée est tué. Par Egée, le roi d'Athènes? C'est en tous cas ce que croit Minos, son père. Une guerre est déclarée, Minos en sort vainqueur mais souhaite une vengeance plus profonde et demande 14 jeunes athéniens en pâture chaque année pour son monstre, le Minotaure.

© Jean-Côme NOGUES et Hippolyte/ Nathan

C'est avec une rage compréhensive, qu'Icare avait été témoin de l'emprisonnement du Minotaure dans le labyrinthe créé par son père. A l'arrivée de Thésée, prince d'Athènes, venu tué le monstre, il est le confident d'Ariane, princesse nouvellement éprise du héros si populaire de Grèce. Elle lui demande l'aide de Dédale. Et Dédale fournira la solution... le fil déroulé pour sortir du labyrinthe.
Minos est furieux: son instrument de pouvoir, le Minotaure, est tué; son labyrinthe dévoilé; sa succession détruite; sa fille partie dans les bras de Thésée. Il cherche le coupable, Dédale avoue et se retrouve avec son fils emprisonné dans son invention: le labyrinthe.

Ce livre apporte une lecture de la complexité d'un mythe. Icare apparait comme un maillon d'une légende plus forte que lui. Par sa jeunesse, son ambition à être, à devenir quelqu'un, il est fougueux mais seul, délaissé par un père portant un lourd fardeau, par une société codifiée et même par les dieux.
Bien-sûr il sortira du labyrinthe avec des ailes comme son père. Ce dernier souhaitera partir loin, très loin, fuir un roi. Icare, lui, voudra devenir l'égal d'un dieu, partir haut. Ce mythe reprend tout le malaise de la jeunesse, le rapport au corps, le poids de la destinée de ses parents, ce besoin de reconnaissance qui pousse à des actes insensés.

© Jean-Côme NOGUES et Hippolyte/ Nathan

Le texte parle de la parentalité, de la paternité dans les conseils mais aussi dans la façon d'être.
"Icare dormait en travers de la pote, la joue contre le sol comme l'eût fait un esclave attendant le retour de son maître. Dédale s'y fait trompa, ne comprit pas le signe de rébellion. Il entra."

Le texte de Jean-Côme NOGUES est très riche. Il apporte la tension, les étapes d'un malaise et même si la solution semble présente, il marque ce manque d'attention à l'autre. Les hommes semblent en proie aux dieux mais aussi aux actes des autres. Les émotions sont ici magnifiquement présentes et apportent du fond dans les personnages, comme pour le Minotaure ou la description d'un lieu chargé de sens, comme son tombeau.
Au fil des pages, de magnifiques détails sur l'ingéniosité de Dédale, le labyrinthe mais aussi les ailes, apportent encore plus au mythe.

J'aime énormément le travail d'Hippolyte que je découvre. Son ingéniosité dans cette exercice de style sur fond noir ou marron, travailler le crayon, coloré ou non, comme une plaque à gratter.
Ses illustrations donnent de la profondeur au récit et même si le parti-pris est de rester dans une pudeur (nudité des athlètes, et d'un pied, pas présente) les scènes sont fortes et déclenchent l'émotion.
La mythologie apparait alors celle des hommes, des muscles, des colères et des éléments (divins) avec une grande place offerte au ciel par exemple.

jeudi 17 janvier 2013

Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon

Vous trouverez encore chez vos libraires des albums de feu la maison d'édition Être. J'ai eu le plaisir ainsi de retrouver certains livres écrits par Christian BRUEL. Puis, très heureuse, je découvre que certaines propositions ont été rééditées par les éditions Thierry Magnier ("Les chatouilles", "Ce que mangent les maîtresses", "La grande question" de Wolf ERLBRUCH...). C'est le moment de refaire parler de ces albums jeunesse aux critères ambitieux. La cible des lecteurs est bien les enfants mais le contenu a de la tenue et du fond.

© Christian BRUEL, Anne GALLAND et Anne BOZELLEC/ Être

"Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon" de Christian BRUEL, d'Anne GALLAND et illustré par Anne BOZELLEC est en cela un très bel exemple.
Julie est une fille espiègle, spontanée et malicieuse. Son comportement lasse énormément ses parents, elle semble négligée, mal élevée, un peu trop vive... juste ce que la norme accepte pour les garçons mais pas pour les filles: Julie est un vrai garçon manqué!
Ses parents l'aiment quand elle devient petite fille modèle mais Julie souhaite être aimée tout le temps, pour ce qu'elle est.
Et puis même son ombre la déroute. Un matin elle devient ombre de garçon. Et puis là, les comportements du garçon ne sont tout de même pas les siens: son ombre est encore plus dissipée. Julie ne sait plus se reconnaitre, elle tente de se débarrasser de son ombre. "Et si c'était l'ombre qui avait raison. Elle n'est peut-être qu'un garçon... manqué en plus, [...]."
Elle rencontre dans sa fuite vers l'obscurité un garçon à la "tête de fille", si sensible qu'il pleure souvent. Ses parents à lui aussi préfèreraient qu'il se comporte comme il se doit pour les garçons.

"- [...] Tiens, c'est comme si on était chacun dans son bocal.
- Comme pour les cornichons?
- Oui, comme pour les cornichons.
Les cornifilles dans un bocal, les cornigarçons dans un autre, et les garfilles, on ne sait pas où les mettre."

© Christian BRUEL, Anne GALLAND et Anne BOZELLEC/ Être

Les enfants se questionnent sur l'altérité sexuelle et la norme d'un comportement sexué. La découverte de leurs corps, explicite ici textuellement et graphiquement, ne leur permet pas le doute sur ce qu'ils sont et pourtant ils sont étiquetés. Transparait ici tout le fantasme parental d'un enfant conforme et de la tension affective que l'on transmet à nos enfants.
Le droit de se comporter différemment, d’être différent et aussi le droit d'être aimer ainsi. Une statue de Charles PERRAULT trône dans le parc refuge... est-ce pour ce rappel de l'"innocence" enfantine, de ce besoin de protection de l'enfant et d'encouragement soutenu à devenir un adulte?

Malice vous en parle là en ajoutant que c'est aussi une lecture sur la sexualité en tant que telle .

lundi 10 décembre 2012

L'été de Garmann

"L'été de Garmann" de Stian HOLE est un album magnifique à mettre aux pieds du sapin. Et, quelle chance, il a des suites "La rue de Garmann" et "Le secret de Garmann".

© Stian HOLE/ Albin Michel Jeunesse

Garmann a peur de rentrer au CP. C'est la fin de l'été et les tantines sont de visites. Elles sont vieilles et apportent avec elles leurs petits et moyens maux et leurs joie de vivre.
Lors de cet après-midi d'été, le garçon se rend compte que les enfants ne sont pas les seuls à avoir peur. Les tantes pensent à la mort et à la vieillesse avec poésie et sans rancœur... le papa parle de ses absences professionnelles et de son trac de musicien, la maman de ses peurs pour Garmann mais aussi d'autres plus frivoles.

© Stian HOLE/ Albin Michel Jeunesse

La vie apporte là de petits instants précieux et taquins, un dentier dans un verre d'eau, un skate comme déambulateur mais surtout de très beaux moments de poésie à qui sait regarder... des poils sur le menton d'une vieille tante mais aussi une veine bleue que l'on peut suivre comme un aveugle du bout du doigt.
Les préoccupations enfantines, perdre une dent de lait, ne pas savoir nager, rentrer au CP, deviennent comme des moments précieux, d'étape dans une vie.

© Stian HOLE/ Albin Michel Jeunesse

Les illustrations de Stian HOLE sont déconcertantes. Des photographies retouchées et des dessins mettent en scène de manière assez surréaliste la vie de Garmann, comme monter dans un bus scolaire accompagné de sa maman Grace de Monaco et y retrouver Elvis Presley entre autres musiciens et autres personnages "culturels". Le jardin, avec ses plantes, ses oiseaux et ses insectes a une part importante dans l'album, presque comme tableau de la temporalité... la fragilité de la vie d'un moineau ou d'une guêpe, des feuilles qui tombent.

Cet album est magnifique. Plein de poésie, il parle de questions sensibles sans mièvrerie et surtout donne un sacré entrain pour la vie et cette part de l'enfance aux multiples découvertes.

dimanche 25 novembre 2012

Moi, si j'étais grand

"Moi, si j'étais grand" d'Eva JANIKOVSZKY et illustré par Laszlo REBER est une réédition de 1965. Nous aurions pu craindre que l’œuvre soit désuète sans compter qu'elle parle aussi de bonnes manières et non, elle est toujours d'actualité et est même jubilatoire.

© Eva JANIKOVSZKY et Laszlo REBER/ La joie de lire

Ce tout petit garçon rêve d'être grand, parce que, en tant qu'enfant, il est bien plus marrant d'être un garnement. Et bien-sûr seuls les adultes ont le droit de faire ce qu'ils veulent. Les enfants eux doivent obéir et regarder où ils mettent les pieds, ranger leurs jouets, mettre un pull etc...
S'il était grand il pourrait faire ce qui lui plait, ne pas rendre de compte. Il aurait aussi une amoureuse, une fille qui serait la mère de ses nombreux enfants. Parce que oui, il en veut des enfants pour pouvoir jouer avec eux et faire des "bêtises".

Ce petit garçon nous parle de l'éducation autoritaire des parents, qui donnent des ordres, pointent le doigt exigeant et incisif. Il faut se conformer à de bonnes manières comme se tenir bien à table sans bouger les jambes, se laver les mains ou ne pas manger de chocolat avant.

© Eva JANIKOVSZKY et Laszlo REBER/ La joie de lire

Certaines envies d'enfant sont magnifiques, "élever des poissons rouges dans la baignoire", "[faire] pousser un palmier dans le verre à dents", "[mettre] des gants blancs et [passer] la main le long de toutes les grilles" et nous y retrouvons toute la spontanéité et l'émerveillement de l'enfance. Et puis il y a les privilèges de l'adulte: toutes les activités ludiques (et lui étant interdites aujourd'hui) il serait le premier à les faire et en aurait plus, devant sa femme et ses enfants.

© Eva JANIKOVSZKY et Laszlo REBER/ La joie de lire

Devenir grand apparait alors comme une question de taille, une liberté trouvée, une absence d'obéissance de sa part. Devenir grand c'est acquérir les privilèges des adultes... tout en gardant ceux des enfants.
Le garçon commence aussi sa réflexion sur l'éducation parentale, parce que oui, il souhaite que ses enfants soient fiers de lui mais il souhaite aussi qu'ils ne se chamaillent pas, entre autre...

Les illustrations de Laszlo REBER sont presque caricaturales. Des profils, des situations, des gestes, le tout comme des exclamations.

© Eva JANIKOVSZKY et Laszlo REBER/ La joie de lire

Ce duo est marquant dans la culture hongroise et a influencé toute une jeunesse, voir ici.

vendredi 19 octobre 2012

La couverture, une histoire en petits carreaux (de tissu)

"La couverture, une histoire en petits carreaux (de tissu)" d'Isabel MINHOS MARTINS et illustré par Yara KONO est un livre d'histoires... une histoire à raconter le soir avant de s'endormir. Une histoire encore plus jolie que toutes les autres lues au fil des pages des livres. Un grand coup de cœur!

© Isabel MINHOS MARTINS et Yara KONO/ Éditions Notari

Une grand-mère fortunée est morte. Elle possédait des châteaux, des terres, des bijoux mais la brouille familiale entourant l'héritage ne concerne que la couverture. La vieille dame dormait dans un immense lit et sur celui-ci une lourde couverture immense formée de petits carreaux de tissus apportait une pesanteur rassurante. Quand les enfants et petits-enfants dormaient avec elle, il n'y avait pas d'histoires du soir mais bien des histoires de vie.
"Chaque recoupe, une histoire. Quand nous indiquions une recoupe, grand-mère disait toujours:
- Ah, celle-ci n'a rien à raconter...
Mais après, elle commençait. Et le voyage était toujours émouvant."
... tel tissu venait d'un sac de plage, tel autre d'une pochette sur la robe de la maman où vivait un gnome...

© Isabel MINHOS MARTINS et Yara KONO/ Éditions Notari

Au travers des coutures, des tissus élimés, décolorés, ce sont des histoires d'autrefois, toute une oralité de la famille, des liens, de l'amour et de la vie.
Isabel MINHOS MARTINS apporte, à chaque livre, l'amour de ces instants précieux, une parentalité de petits bonheurs, de petits riens qui forment pourtant cette couverture imagée de chaleur humaine permettant à tout enfant de s'endormir, de jouer, de grandir en sécurité (affective). Ce livre est doux comme les bras d'une grand-mère. Il donne à sentir cet amour intemporel pour les personnes chers au coeur.
J'aime aussi cette priorité donnée aux sentiments et non aux biens matériels parce que oui, la couverture est matière, fabrication aimante, reconstruction, partage et reste en devenir.

© Isabel MINHOS MARTINS et Yara KONO/ Éditions Notari

Les illustrations de Yara KONO sont aussi comme des bouts de tissus. Des motifs prenant vie aux des tissus, donnant matière au réconfort. Des couleurs d'automne, des motifs évoquant des voyages, des naissances.

Merci infiniment aux éditions Notari.

jeudi 25 août 2011

L'Ogresse en pleurs... et Cuisine de Sorcière

Je succombe toujours devant un livre illustré par Wolf ERLBRUCH. En plus de ces images si spécifiques j'ai souvent l'impression de suivre un choix de texte précieux, éclairé, souvent autant pour adulte (voire plus?) que pour enfant, à la limite aussi du non-sens quelques fois.

© Valérie DAYRE et Wolf ERLBRUCH /Milan

"L'Ogresse en pleurs" de Valérie DAYRE illustré donc pas ERLBRUCH ne déroge pas à la règle et c'est un coup de cœur.
Une femme méchante, une ogresse, veut faire encore pire que toutes ses actions jusque là: elle souhaite manger un enfant. Elle est difficile et fait le tour des villages pour trouver le bon, celui qui sera le plus appétissant.
Mais à force d'être exigeante, elle se fait repérer et les enfants vivent cachés. Elle se fâche et décide d'en manger plus d'un, milles et un, sans y parvenir. Elle dépérit jusqu'à en croquer un.

Le propos est grinçant. L'ogresse fait peur et elle mange l'enfant. Cependant ce n'est pas un livre si effrayant. Elle menace mais les astuces des enfants et des parents apportent une touche d'humour: les petiots se font plus grands en taille, se costument, restent chez eux.
C'est encore plus une histoire de parents:
"- N'importe lequel! gémissait maintenant l'affamée. Donnez-moi le plus maigrichon, le plus couillon! (elle avait abaissé ses prétentions).
Dans les maisons, on se taisait. Des couillons? Des maigrichons? Si on en avait, on se les gardait."

© Valérie DAYRE et Wolf ERLBRUCH /Milan

Le texte de Valérie DAYRE joue sur les termes: un enfant "à croquer". Et c'est bien la parentalité et l'amour le sujet du livre. L’ogresse a des yeux "brillants-gourmands" et cherche l'enfant idéal. D'ailleurs j'aime cette réplique "- Celui-là est trop futé, je ne veux pas avoir à lutter." Au fil des pages, les enfants, les nôtres, apparaissent les plus tendres à nos yeux, les plus à même d'être aimés. C'est de son enfant que l'on s'éprend et dont nous souhaitons être parent.
Je ne vous livre pas la plainte finale de l'ogresse mais qu'elle est belle!
Le vocabulaire nous propose mille et une manière de nommer l'enfant et ces jeux de mots exquis donnent envie d'aimer par gourmandise.

© Valérie DAYRE et Wolf ERLBRUCH /Milan

Les illustrations de ERLBRUCH sont toujours si particulières. Des aplats de tissus, comme des pochoirs, des tampons japonisants, des lieux lunaires et très proches de DE CHIRICO. Le repas de l'ogresse est magnifique d'épouvante (à regarder même avec des enfants!).
Et que ces lunes, astre protecteur, sont belles en témoins de notre parentalité.
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© Johann Wolfgang GOETHE et Wolf ERLBRUCH /La joie de lire

"Cuisine de Sorcière" de Johann Wolfgang GOETHE et illustré par Wolf ERLBRUCH est un petit en-cas au doux goût de je n'y comprends rien mais j'aime.
Ici la quatrième de couverture nous apporte plus de sens que le texte du livre: "La sorcière prépare pour Faust le breuvage de rajeunissement et Goethe lui faire dire une formule magique qui n'est qu'un jeu turbulent de chiffres stimulant l'imagination et, en particulier, celle du grand illustrateur Wolf Erlbruch." Et c'est ainsi qu'il faut le prendre, comme une parenthèse dans l'initiation aux pièces "Faust" de l'auteur.

© Johann Wolfgang GOETHE et Wolf ERLBRUCH /La joie de lire

Ici la recette de la sorcière est très mystérieuse, ce qui apporte un plus est le pied de nez graphique de l'illustrateur. Il donne à vivre les chiffres, il cartographie les formes et fait des nombres des textures. Ci-dessous le fabuleux: "Le quatre perd"

© Johann Wolfgang GOETHE et Wolf ERLBRUCH /La joie de lire

Le rajeunissement ou l'éloignement de la mort (déambulant sur l'infini du huit)... j'aime son personnage... récurrent.

© Johann Wolfgang GOETHE et Wolf ERLBRUCH /La joie de lire

vendredi 1 avril 2011

Mon père est un homme-oiseau

© David ALMOND et Polly DUNBAR/ Acte sud junior

Je devrais le savoir, avec un David ALMOND pas de risque d'être déçue! Alors oui, "Mon père est un homme-oiseau" de David ALMOND et illustré par Polly DUNBAR est une très belle proposition pour les enfants de plus de 5 ans. Libouli, je suis sûr que tu me comprends (même si tu n'as pas gardé tous les billets le concernant).

Dans cette famille, il ne reste que 2 personnes: la fille, Lizzie, et le père. La mère est morte mais nous n'en saurons pas plus. Dans cette famille, c'est Lizzie le pilier, elle soutient son père, l'aide à vivre le jour présent: manger, (mâcher, avaler), se vêtir, se laver. Et ce père se laisse aller. Il n'est que l'ombre de lui-même tout en voulant redevenir fantastique pour sa fille. Alors il décide de se transformer en homme-oiseau, il se fabrique des ailes, recrache sa tartine pour déglutir des vers de terre. Le Concours de l'Homme Volant arrive à point nommé. Il va pouvoir prouver à sa fille sa valeur.

© David ALMOND et Polly DUNBAR/ Acte sud junior

Les thèmes de David ALMOND sont encore bien là: une éducation alternative où l'imaginaire, l'amour filial et parental ont beaucoup plus de place que le conventionnel. Oui pourquoi pas prendre le défi d'un concours pour apprendre autrement, de la nature par exemple, de ces oiseaux qui reviennent encore dans les rêves (comme pour "Skellig"). Il y a aussi tout ce rapport au rôle des parents dans l'éducation, pas seulement tournée vers l'école. Le travail d'équipe père-fille, l'imaginaire construit à deux, l'émulation pour un projet plus finalisé.
Il y a aussi ce respect de l'homme dans sa fragilité, dans sa fébrilité temporaire. Le père de famille, qui pourrait perdre presque la garde de son enfant aux dires des autres, de cette tante par exemple, est ici décrit dans tout son amour pour sa fille, dans son exigence d'être fabuleux.
"- Mais Papa, dit-elle avec douceur en lui prenant le bras gentiment. Je te demande juste d'être mon papa.
Papa réfléchit un instant. Il plongea ses yeux dans ceux de Lizzie.
- C'est vrai?
On aurait dit que cette idée ne lui avait jamais traversé l'esprit."

© David ALMOND et Polly DUNBAR/ Acte sud junior

Ce livre est plein d'amour, de poésie de la vie. Et les illustrations de Ponny DUNBAR apportent par de douces touches de textures de la poésie dans ces images pastelles.

lundi 7 mars 2011

Les sales histoires de Félicien Moutarde 1. La naissance de Félicien Moutarde

© Fabrice MELQUIOT et Ronan BADEL/ L'élan vert

"Les sales histoires de Félicien Moutarde" de Fabrice MELQUIOT et illustré par Ronan BADEL est vraiment une série dont nous allons raffoler, petits et grands. Sorte de bande-dessinée à la première personne, nous suivons dans ce tome 1 les premières aventures de Félicien, dont sa naissance, son premier "crime", son premier amour et ses supers pouvoirs inexistants.
Tout est dit dès la première page, un bébé moche, avec tous les défauts de la terre, aucun superpouvoir et un esprit critique, voire cynique, décapant. Félicien nous montre tous les travers des premières années de parentalité et de vie.
Il prend la main sur sa naissance et souhaite être un méchant... de toutes façons il a plein de défauts, des points faibles qu'il souhaite utiliser. Un petit râleur, un mioche affreux jojo, qui sous ses paroles, montre une manière d'être enfant, petit être fragile dans un monde de dangers et d'attentes parentales.

Félicien prend le contre-pied de nos idées éducatives, de nos conceptions du développement de l'enfant. Son regard incisif n'est pas tendre, il dénote par rapport à toutes les merveilles que l'on associe volontiers aux petits enfants. Il commet ses premiers "crimes" d'enfance, s'effraie et se venge contre les engeances de contes créées pour faire peur aux petits en les prenant pour des idiots. C'est aussi un livre sur la solitude des enfants et sur les dangers relationnels.

© Fabrice MELQUIOT et Ronan BADEL/ L'élan vert

Ce roman graphique fait du bien aux grands qui ne se délectent plus de cette surabondance de mièvrerie autour de l'enfance. Ce Félicien est jouissif dans les métaphores associées à sa réalité et toutes les malveillances qu'il stimule. Et il plaira aux petits pour ce regard malicieux sur les parents, l'amour et les super-héros.
Les illustrations, en noir et blanc ou lie de vin, apportent de la fantaisie au discours. Elles proposent un univers de l'enfance sous le signe de la dramatisation avec de superbes images théâtralisées.

© Fabrice MELQUIOT et Ronan BADEL/ L'élan vert

Le tome 2 arrive bientôt, on a hâte! Ce seront les aventures de Félicien Moutarde à partir de ses 2 ans.

samedi 5 mars 2011

Tous ses petits canards

© Christian DUDA et Julia FRIESE/ Être

"Tous ses petits canards" de Christian DUDA et Julia FRIESE est un énorme coup de cœur. Courrez le chercher, la maison d'édition a fermé depuis décembre 2010: vous ne regretterez pas si vous chercher finesse, jeu de mots, humour et dessin presque filmique. Bon allez je vous en parle plus en détails.

Konrad, renard de la forêt, a faim et voit une superbe cane qui ferait bien son déjeuner. Il se précipite, elle s'envole et laisse derrière elle un œuf parce que oui "les œufs n'ayant pas de poignées, elle avait dû abandonner le sien." Cela devait être simple, le renard mangeait la cane et nous changions d'histoire... ou encore le renard se préparait une bonne omelette et puis fin. Mais voilà justement il n'y aura pas de fin à la faim du renard.
Konrad a les yeux plus gros que le ventre... un œuf c'est peu, un petit canard c'est mieux. Mais qu'est-ce qui prend le caneton, à l'éclosion, de l'appeler maman... non, non, non, c'est un repas! Et qu'est-ce qui a pris le renard a lui dire que non, lui c'est papa. Et puis Konrad lui donne un nom et Lorenz, parce qu'il s'appelle Lorenz, va...
Et puis un petit canard c'est pire comme repas : "j'aurais encore faim avec, en bouche, un avant-goût de canard."

© Christian DUDA et Julia FRIESE/ Être

L'album a un texte dense où l'humour n'est jamais loin, il apparaît par exemple dans tous les bruits d'estomac du renard, dans tous les quiproquo. Les illustrations de Julia FRIESE faites de découpages, de crayonnés, de peinturlures, apporte aussi une dimension très poétique et dynamique. Les animaux sont crayonnés dans tous leurs mouvements, dans l'action, comme une sorte de "flip book" sur une seule feuille : le renard a souvent plus de deux oreilles, le canard se démultiplie sur la page pour mimer l'action... l'agitation, l'attention du premier et le papillonnage du second sont alors palpables. Et puis il y a comme un album de photos, nous montrant ce qu'il n'est pas dit.

© Christian DUDA et Julia FRIESE/ Être

Comme vous le comprendrez à l'"usage", ce livre a plusieurs lectures. L'amour filial, la parentalité, la leçon de choses ne sont pas les seules.

lundi 17 janvier 2011

Les petits philozenfants... se questionner tout bout de chou

La collection "Les petits philozenfants" d'Oscar BRENIFIER et illustré par Delphine DURAND aux éditions Nathan est arrivée chez nous naturellement, elle est destinée aux enfants à partir de 3 ans, ne vous en privez pas.
A chaque album, Phil, tout jeune enfant, se pose une question fondamentale et va la poser au référent. Mais souvent l'adulte n'a pas pris le temps de répondre et Phil est déboussolé et laissé seul à son questionnement. Heureusement son doudou Zof le pousse à chercher un autre intervenant, qu'il soit objet, animal ou humain. Ainsi, page par page, la question reste la même, la réponse change: d'un simple constat à une réponse tronquée amenant un doute à Phil, partant vers une autre réponse etc... Phil et son doudou Zof déambulent ainsi entre les réponses jusqu'à la dernière plus "ouverte".
Le livre se lit comme une histoire, Phil change de participant en suivant des pointillés dans l'illustration. Le philosophe étant Zof le doudou, qui reformule la limite des réponses, relance l'enthousiasme du bambin.
Les thèmes sont l'acte de grandir et d'apprendre, l'amour, la vie et les limites/dangers, espérons que la collection s'étoffe encore plus.

© Oscar BRENIFIER et Delphine DURAND/ Nathan

"Pourquoi je vais à l'école" a été le premier, lu comme une histoire du soir avant la première année de maternelle. La question est posée à la maitresse mais celle-ci n'a pas le temps d'y répondre, alors Phil décontenancé mais soutenu par son doudou va aller poser la même question à la cloche de l'école, à l'escalier etc... Le constat, l'activité, la transmission du savoir, le travail, le jeu, se faire des copains, grandir, apprendre sont présentés simplement avec des mots d'enfant et une illustration enjouée. Le "turlututu" de Zof dans cet album permet vraiment à l'enfant de rester dans l'histoire/questionnement, d'en rire et de vouloir d'autres réponses. Ce livre permet vraiment de proposer à l'enfant une entrée à l'école avec sa propre interrogation toujours active.

© Oscar BRENIFIER et Delphine DURAND/ Nathan

"Pourquoi je ne fais pas ce que je veux ?" démarre d'une question posée au papi décontenancé par cette interrogation portée par un enfant. J'ai d'ailleurs aimé cette référence à une éducation où l'enfant devait se taire par rapport aux adultes et jouer avec ceux de son âge. L'action de ne pas faire et le fait d'être obéissant, être contraint, trop petit, naif, sage, aimant, la loi et le danger... ce sont les thèmes vus, juste aperçus mais laissant le questionnement complet en suivant un "saperlipopette" de Zof jouissif.

© Oscar BRENIFIER et Delphine DURAND/ Nathan

"Dis, papa, pourquoi tu m'aimes?" reprend l'acte d'aimer: être aimé, aimer tel chose, aimer tel être, les qualités pour être aimé (doux, gentil, pas dérangeant), la solitude, l'attention. C'est autant le sentiment que les conditions de questionnements ou les limites des réponses qui sont soulignés par le "taratata" de Zof. Du papa décontenancé au papa salutaire.

"Dis, maman, pourquoi j'existe ?" reprend cet acte de vie, naissance, existence indépendante de la grandeur, de l'activité, de l'utilité. Encore une fois, les réponses montrent le panel des limites de nos raisonnements mais Zof est trop consciencieux pour se laisser distraire et emmène Phil a demander encore et encore, "nom d'un petit bonhomme"!

© Oscar BRENIFIER et Delphine DURAND/ Nathan

D'ailleurs ces livres ne s'arrêtent pour ainsi-dire pas, Zof émettant souvent un doute, une question finale, ouvrant encore à la réflexion. Il ne nous reste plus qu'à discourir sur les questions philosophiques même avec nos plus petits, dès 3 ans... Et nous continuerons avec la collection Philozenfants, elle aussi formidable, j'en parle très rapidement.

samedi 30 octobre 2010

Mine de rien

J'ai pris quelques exemplaires de la collection "Mine de rien" pour enfants de Catherine DOLTO. Je les trouve très bien écrits, avec des mots justes, des explications claires et pas de mièvrerie. Le sujet (ce qui se passe autour des enfants ou en eux) est traité et cela laisse cette impression de respect complet.

© Catherine DOLTO, Colline FAURE-POIREE et Frédérck MANSOT/ Gallimard jeunesse

J'ai trouvé mon compte pour des concepts qui sont difficiles à amener aux plus petits... dès 18 mois. Tous ceux-ci sont écrits par Catherine DOLTO et Colline FAURE-POIREE et illustrés par Frédérck MANSOT.

"Les mamans" et "Les papas" sont très accessibles. Ils reprennent ce qu'est ce parent pour l'enfant. Il est aussi question de conception, d'amour partagé pour avoir l'enfant à qui l'on lit l'histoire. C'est aussi l'enfant qui se développe, l'image de soi qui grandit grâce à l'imitation du parent et cet amour de l'autre (complexe d'Oedipe ou d'Electre). Les parents sont aussi réinstallés dans leur fonction de soutien, de premiers délimiteurs des dangers.

© Catherine DOLTO, Colline FAURE-POIREE et Frédérck MANSOT/ Gallimard jeunesse

"Quelquefois on tente une aventure qui tourne en bêtise et notre maman nous console." (pas de répression ni de punition, du soutien, de l'écoute, c'est aussi cela entre les lignes... une philosophie du respect que l'on retrouve en haptonomie... je vous en parlais là entre autre.)
Et, ce qui n'est pas négligeable, il est question du nom de famille dans l'état civile © Catherine DOLTO, Colline FAURE-POIREE et Frédérck MANSOT/ Gallimard jeunesse

et des familles recomposées.

"Les colères" a été un livre très utile chez nous. Il met l'accent sur une personnification de la colère et cela marche bien.

© Catherine DOLTO, Colline FAURE-POIREE et Frédérck MANSOT/ Gallimard jeunesse

« Mine de rien, comprendre pourquoi on fait une grosse colère ça nous aide à grandir » Ce livre reprend les sensations de la colère, aide l’enfant à l’imaginer : un gorille fort et puissant pour un petit garçon, une tigresse pour une petite fille. Il indique aussi les bénéfices d’un contrôle de la colère, savoir quand elle arrive, quand elle part ou comment l’aider à partir et aussi qu’il ne faut pas se sentir coupable.

© Catherine DOLTO, Colline FAURE-POIREE et Frédérck MANSOT/ Gallimard jeunesse

Une vraie merveille !
Pour tout vous dire ma colère est encore un Tyrannosaure (oui, oui le dinosaure féroce et sanguinaire), celle du papa, un ours…

"Ça fait mal la violence" reprend toutes les formes de violences affectives, physiques, orales. Ces démonstrations qui font peur, ces actes non prémédités des enfants. Mais c'est aussi la violence en nous du refus, du non exprimé par les parents. La violence autour de nous, faite aux animaux aussi.
© Catherine DOLTO, Colline FAURE-POIREE et Frédérck MANSOT/ Gallimard jeunesse

Et j'aime particulièrement cette notion de violence dans la chatouille avant qu'elle puisse être reproduite par l'enfant.

"Respecte mon corps". Il s’agit là de pudeur et d'attouchements… pour que l’enfant puisse lui-même savoir ce que respect du corps veut dire. Le corps dans son intégrité et son intimité, la toilette, la proximité. © Catherine DOLTO, Colline FAURE-POIREE et Frédérck MANSOT/ Gallimard jeunesse

Oui, il y est question de pédophilie et d’inceste avec des mots justes aussi. Les mots sont là pour prévenir, mettre en garde sans apeurer.© Catherine DOLTO, Colline FAURE-POIREE et Frédérck MANSOT/ Gallimard jeunesse

C'est aussi une reprise du corps dans la famille entre lutte fraternelle et gros câlins réconfortants des personnes que l'on aime.
A ne pas manquer !

Je ne peux que vous recommander de regarder de plus près toute la collection "Mine de rien": "Dire non", "Les câlins" (de pieds, de mains...), "Les chagrins", "J'ai deux pays dans mon cœur", "Les gros mots", "Les doudous", "Si on parlait de la mort".. ; de plus, les illustrations sont colorées et très belles.