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samedi 23 juillet 2016

"La suie des rues" - La maison dans laquelle


" "Quand je parlais de la "suie des rues", qu'est-ce que tu imaginais? Réponds à cette question et je répondrai à la tienne. Tu croyais que j'allais t'emmener à l'Extérieur? Que je m'y baladais le soir, quand j'étais de mauvais poil, et que cette fois, j'avais décidé de te prendre avec moi? Comme ça, tranquille?"
Fumeur attrapa ses cigarettes:
"Ce que je voulais savoir, c'était ce que tu entendais pas la "suie des rues". Qu'est-ce que cette question a de si terrible.
- Ce n'est pas ce que tu as demandé. Ta question était: "On va vraiment dans la rue?"
- Non. J'ai commencé par te demander ce que l'expression signifiait. Mais, admettons, comme tu dis si bien. Pourquoi pinailler autant? Tu avais parfaitement compris ce que je voulais dire!"
Sphinx ébranla de nouveau la corbeille.
"Quand tes questions sont plus stupides que toi, c’est déjà pénible, Fumeur. Mais quand elles sont carrément débiles, c'est insupportable. Elles sont comme le contenu de cette corbeille. Tu n'aimes pas l'odeur qui s'en dégage? Moi, ce qui me débecte, c'est celle qui se dégage des mots vides, des mots morts. Il ne te viendrait jamais à l'idée de me jeter ces mégots au visage, n'est-ce pas? Alors pourquoi ça ne te gêne pas de m'accabler de paroles vides de sens, putrides, sans te demander une seconde si ça m'est agréable ou non? Tu t'en fous complètement en fait."
A ces mots, Fumeur pâlit, et sa cigarette se ramollit entre ses doigts moites.
"Bon sans, je te tape vraiment sur les nerfs... Tu sais, je peux carrément arrêter de te poser des questions, il suffit de le dire.
- Interroge-moi tant que tu veux, mais sur ce que tu ignores." "

(extrait de "La maison dans laquelle" de Mariam PETROSYAN, éditions Monsieur Toussaint Louverture; source photo de Tchernobyl de Gerd Ludwig)

mardi 17 mai 2016

S'émouvoir - Les fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés


"Si majestueux soit-il, ce paysage me laisse de marbre. Après tout, pourquoi devrait-il m'émouvoir? Si vaste, si bleu, si infini, si plein de promesses que soit le ciel, il est aussi très loin... En réalité, tout ça n'est qu'une illusion. J'ai perdu mon temps. Nous avons tous perdu notre temps. A quoi bon ces promesses, si elles ne sont pas tenues? Qui voudrait vivre dans un monde où seule la souffrance perdure? Qui saurait se contenter d'un endroit où tout ce qui a du sens pour vous peut vous être arraché en un instant? Et le sera, vous pouvez en être certain. Si vous avez de la chance, votre vie se dégradera lentement sous les effets dévastateurs de l'âge, ou finira par disparaître comme les glaciers qui ont sculpté cette terre avant que vous ne vous retrouviez là, seul, à essayer d'en déblayer les décombres. Mais si vous n'en avez pas, votre monde vous sera retiré tel un tapis sous vos pieds, et vous vous retrouverez au-dessus du vide, sans nulle part où aller et rien pour vous raccrocher à la terre ferme. D'une façon ou d'une autre, vous êtes foutu. Alors, à quoi bon vous emmerder? A quoi bon râler, suer à grosses gouttes et vous frayer un chemin à travers les larmes et les innombrables obstacles? A quoi bon aimer, rêver ou s'attacher si ce n'est que pour mieux prêter le flanc au désastre? Désormais, je ne réponds plus au chant des passereaux, je ne réponds plus à l'appel des visages souriants, des feux de cheminées, ou des endroits douillets. Aucune chance que je bâtisse d'autres nids parmi les boutons de roses. Il y a trop d'épines."

(extrait de "Les fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés" de Jonathan EVISON, éditions Monsieur Toussaint Louverture; source illustration)

samedi 7 juillet 2012

Karoo

"Karoo" de Steve TESICH nous amène au cœur d'une descente intimiste aux enfers.


Saul Karoo a 50 ans, une femme dont il "divorce depuis déjà quelques années" et qui n'en reste pas moins la seule relation au foyer, là où l'homme revient après son travail.
Il est réparateur de scenarii de films. Écrivaillon il se serait bien vu écrivain mais est trop lucide sur ses capacités, alors il reprend la trame des autres, mutile ici, rajoute là, met dans chaque originalité une touche de conformisme et de succès assuré. Jusqu'à présent, cela lui va. Pas tant parce qu'il aime ce métier mais bien par mollesse.

Et puis lui vient cette maladie, non non, pas l'alcoolisme dont il est victime depuis des années, pas non plus ce début de gras autour de la taille: il n'a plus aucun symptôme de l'ivresse. Plus d'état second, plus de prétexte à la maladresse ni d'amnésie le lendemain.
Saul, le lucide, le clairvoyant, voit sa vie défiler et regarde ses relations se désagréger par sa faute.
Alors oui, il y a bien cette assurance santé à changer, cette "annulation" santé de sa personne. Et surtout, son fils, le seul et unique, Billy. Ce fils adoptif qu'il aime par dessus tout lui demande de l'attention, de la présence, de l'intimité, afin d'enfin pouvoir s'engager de son côté. Et puis il y a ce film, cette cassette dans la pochette jaune. Cette fois-ci c'est un chef d’œuvre, et pourtant Saul va le dénaturer.
Mais pourquoi?

Saul est un personnage antipathique et pourtant nous le suivons avec passion. Au fil des pages, il décortique sa vie, ses faiblesses, ses angoisses et ses choix. Mais justement. La perte d'ébriété est le début de ce malaise. A chaque instant, il est le maître de ses actions, il est comme un acteur de son scénario. A chaque pas, il se croit en phase de rédemption et chaque pas est au final un de plus vers la sortie de route.
Il s'éloignait de toute intimité avec ses proches. Il les aime, à foi en la famille et pourtant les proximités ne lui plaisent que s'il peut y donner un sens en étant en représentation, devant public. Et pourtant il va chercher à se faire pardonner, à réinventer une vie de famille. Lui le clairvoyant, va enfin prendre plaisir, avoir des émotions. Mais ses actes s'accumulent et ne lui laissent que peu de chance.

"S'ils pensent qu'ils ont été trahis, là, qu'ils attendent seulement de grandir un peu et qu'ils commencent à se trahir eux-même. Les choses commencent vraiment à mal tourner quand vous n'avez plus que vous-même à renverser pour que votre vie s'améliore."

Par manque de temps, je ne peux qu'écrire mal sur ce superbe livre. Je rajouterais peut-être des éléments à ce billet. En attendant je vous invite à lire d'autres avis très argumentés:
celui de Lily mais aussi celui-ci et celui-là.

Livre lu dans le cadre de Masse critique de Babelio, merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.
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