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mardi 29 décembre 2015

Brouillées (et père-fille) - Marzi 1989

Où, au détour d'une bande dessinée, des rapports filiaux se décrivent avec subtilité, douceur, exigence... ou le rapport au monde se dévoile aussi


"Je ne comprends rien aux histoires de ma mère. C'est pou ça que je ne réponds pas habituellement, surtout quand mon père n'est pas là. Mais quand je ne dis rien, pour ma mère c'est aussi grave. Elle pense que je refuse de lui parler car je me sens supérieure à elle. Je ne me sens ni supérieure, ni inférieure. Tout simplement, je ne sais pas pourquoi elle crie comme ça. Si je fronce les sourcils, ce n'est pas pour t'agacer encore plus, maman. Si je me mords les lèvres, ce n'est pas pour me moquer de toi. C'est juste que j'ai peur de ta colère. Parfois, quand tu me regardes, je me vois dans tes yeux, toute petite et déformée. Peut-être que tu me vois tout le temps comme ça. Si c'est le cas, je comprends pourquoi tu me méprises. Je ne suis pas belle dans tes yeux. Je ne suis même pas humaine. Je ressemble à une poupée de chiffon. J'ai plus de poupée de chiffon, mais je sais que comme avec tous les jouets, on aime bien s'amuser, mais aussi les tirer, vérifier leur résistance aux coups, on les maltraite... La différence, c'est que je suis en vie alors qu'eux ne sont que des objets. Je voudrais bien te l'expliquer, maman, mais je pense que ça va t'énerver encore plus... je préfère ne rien tenter du tout."


"Les yeux de mon père sont fatigués, plissés. Est-ce qu'ils étaient comme les miens, avant? Grands ouverts? Ils voulaient tout voir, tout comprendre, tout contenir? Est-ce que l'âge change la taille des yeux? La taille de la curiosité? Peut-être que moins de choses nous surprennent quand on grandit. Ou tout simplement, il y a des choses qu'on ne voit plus ou qu'on veut plus voir. Chez papa, ça doit être la fatigue. Et ses grandes poches le confirment. Elles sont bien gonflées, aujourd'hui et pas seulement les siennes. C'est propre aux adultes. C'est l'endroit où ils rangent tout ce qui ne va pas. Tout ce qui les préoccupe, tous leurs soucis. J'aime les yeux de mon père. Rieurs et tristes en même temps. Tout le monde dit: tu as les yeux de ton père. N'importe quoi! Si j'avais les yeux de mon père, avec quoi il regarderait le monde?"


(extrait de "Marzi, 1989" de Marzena SOWA et illustré par Sylvain SAVOIA; Dupuis. Je parle du premier tome de l'intégral ici)

dimanche 13 décembre 2015

Marzi, la Pologne vue par les yeux d'une enfant

Bande dessinée découlant d'une rencontre, celle d'un français Sylvain SAVOIA, et d'une polonaise, Marzena SOWA. Il écrit et dessine de la bande dessinée, elle lui parle de son enfance et Marzi nait. La couverture de ce premier recueil, comprenant les quatre premiers tomes de l'aventure, ne me donnait pas forcément envie. Une ruée historique et politique, mouais. Mais en l'ouvrant, la bande dessinée est extrêmement addictive, autant pour les jeunes lecteurs que pour les adultes.

© Sylvain SAVOIA et Marzena SOWA/ Dupuis

Marzi est fille unique d'un couple habitant un immeuble dans une ville ouvrière de Pologne. Nous découvrons son enfance par bribes. Des moments de classe, de jeux d'enfants pas vraiment sages mais que nous ne pouvons pas détestés. Qui n'a pas appelé l’ascenseur juste pour embêter un adulte à un autre étage? Marzi se raconte, la famille chez qui elle va, les cadeaux offerts par le tonton, les premières boucles d'oreilles, la télévision, les jouets de pauvres ou de riches, les jeux d'extérieur.
Un enfance un peu comme toutes les autres. Et bien non, elle ne connait que sa vie mais le quotidien d'une petite polonaise des années 1980 est bien différent du notre. Les priorités ne sont pas les mêmes: se nourrir en Pologne communiste en ce temps-là, c'était ravitaillement primaire, tickets de rationnement, files d'attente pour acheter un produit unique (de quelques heures à une nuit, voire même à quelques semaines en se montrant tous les matins pour l'appel des clients). Nous nous émouvons devant un réfrigérateur, des oranges ou un collier de papier toilette. Certaines rencontres la déstabilisent, une cousine née en France venue au pays en vacances, tellement différente avec son paquet de mouchoir en papier.

© Sylvain SAVOIA et Marzena SOWA/ Dupuis

Et puis il y a la politique et son actualité. Présente en filigrane mais à demi-mots. Les adultes n'en parlent pas dehors, juste chez eux et les parents de Marzi ne lui disent rien. Il y a la télévision mais la gamine ne comprend pas. La guerre est déclarée le 13 décembre 1981, les tanks défilent, les "zomos" chassent les grévistes des usines, il faut des papiers d'autorisation de circulation dans la région. Marzi en saisit la tension, la peur de se faire massacrer ou de devenir une petite espionne. Mais elle reste dans le flou.
Ce qui transpire plutôt ce sont les astuces des polonais pour faire face. A la pénurie alimentaire en ramenant des provisions de la campagne, en cultivant un petit jardin même le week-end, en organisant un mini-marché noir "au prix des voisins", en se donnant le mot d'une nouvelle livraison au magasin, en se reléguant dans les files d'attentes. La religion prime aussi, un chemin balisant la semaine, la vie même. La messe, la première communion, des carpes en aquarium de baignoire, une certaine forme de communication.
Le plus fort reste la solidarité, les amis et la famille. Dans des appartements minuscules, ils accueillent, préparent des festins, partagent, discutent, déplument les oies, prient, chantent et chantent encore.

En suivant le regard de cette enfant, tout en pan de petits bonheurs apparait. Une vie est dure mais accompagnée. Et Marzi est pleine de vie.

"Ma mère se plaint toujours que je suis une rêveuse incorrigible, que je m'intéresse pas aux choses de ce monde, que la réalité c'est pas mon truc. Mais je sais qu'elle a tort. Je regarde les petites bêtes qui vivent dans l'herbe, je fais des gâteaux de boue, je m'occupe du jardin quand il faut. Tout ça, c'est terrestre. Et si j'aime bien monter dans les arbres, c'est pour m'éloigner de la terre, c'est juste pour mieux observer la vie qui s'y déroule."
© Sylvain SAVOIA et Marzena SOWA/ Dupuis

Un quotidien trivial mais aussi empli de poésie, de réflexion. Marzi petite gamine grandit. Ses premiers intérêts comme les jouets, la décoration de sa chambre, deviennent plus complexes, jalousie, solitude, peur pour sa famille.

"C'est injuste de n'avoir personne à qui parler! Mes voisines, Monika et Ania sont deux, même trois avec la petite Magda. Ania et Andrzej sont deux aussi! Tout le monde vit en tandem! Moi, je suis seule avec les histoires qui naissent dans ma tête, avec mon lapin qui me regarde avec pitié! C'est plus facile quand on est deux. On peut se rassurer et rigoler, on peut confronter nos idées et trouver des réponses.Alors que là, je me moque de mes propos et j'en pleure, je m'autocritique, j'ai peur..."
© Sylvain SAVOIA et Marzena SOWA/ Dupuis

"Marzi" est une magnifique proposition. Dans ses souvenirs d'enfance, il y a bien sûr une autobiographie mais la Pologne se découvre dans ce qui fait sa chaleur. Peu à peu nous comprenons quelques éléments de son contexte politique et surtout les moyens mis en avant par ses habitants. La résistance électrique à la boutonnière comme résistance politique, la nuit et les bougies contre la vision imposée d'une seule communication propagandiste. Et Lech Waleza arrive: le second recueil "Marzi, 1989" semble être plus tourné vers l'actualité de ce pays. A suivre!

Ce premier intégral comprend: Petite carpe, Sur la terre comme au ciel, Rezystor, Le bruit des villes.

mercredi 28 janvier 2015

"La beauté incarnée est là, devant mes yeux, et je suis incapable de la peindre!" - Beauté 1, Désirs exaucés


"- Alors dis à Mab ton souhait le plus cher.
- La beauté!
- C'est vrai que la nature ne t'a pas gâtée.
- Je sais bien! Je suis laide!... la plus laide du monde! Les autres filles ont toutes quelque chose de bien, toutes ont des amoureux, et personne ne s'intéresse à moi. Ce n'est pas juste!
- En effet, et tu veux que Mab arrange ça, n'est-ce pas?
- Oh oui!
- Hélas, Mab ne peut changer la réalité. Laide tu es née, laide tu resteras. Il aurait fallu que les fées se penchent sur ton berceau, mais tu n'es pas fille de roi.
- Ah.
- Mais si Mab ne peut changer ta nature, elle peut en changer la perception.
- Mais je serais belle?
- La beauté tu veux, la beauté tu auras. Tu seras aux yeux des autres l'idée de beauté faite femme. Par enchantement, tu éclipseras la plus belle mortelle jamais née."

(extrait de "Beauté 1, Désirs exaucés" de Hubert et illustré par le duo Kerascoët, couverture de l'intégrale édition limitée... il me fait drôlement envie!)