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vendredi 24 octobre 2014

L'Inde à l'honneur dans les livres jeunesse

J'ai profité de la fête colorée et joyeuse de Diwali pour lire autour de l'Inde. Nous l'avions fêtée ainsi il y a deux ans. Des albums et des livres un peu plus pointus, de quoi se plonger avec les enfants dans ce pays si riche de cultures. Les liens vous renvoient aux billets dédiés aux livres cités.

*source peinture Kalighat, Dolls of India

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Les textes fondateurs:


La fête de Diwali est liée à Rama, roi mythique, un des avatars de Vishnu. L'histoire de ce souverain est racontée dans l'épopée mythologique Ramayana. La version de Sanjay PATEL, "Ramayana, la divine ruse", est parfaite. Très stylisée, elle apporte une fraicheur et une lisibilité à cette mythologie.


Un second grand récit marque la culture hindoue, il s'agit du plus long poème du monde. Notre version de cette oralité de la civilisation de l'Indus nous vient d'une enfant. "Le Mahabharata" raconté par Samhita ARNI est un peu brouillon mais il est très impressionnant.

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L'Inde offre une multitude d'évocations exotiques. 


"Radhika, la petite hindoue" de Chrystel PROUPUECH et illustré par Sabrinah propose de découvrir le pays à regard d'enfant en y mettant les mains.


Rudyard KIPLING nous a proposé, lui, d'y découvrir la jungle et ses aventures, autour des animaux ou de Mowgli, l'enfant élevé par eux. Ses "Histoires comme ça" en offrent un bel exemple.

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La place des femmes est elle très ancrée dans la tradition. Les choses bougent doucement mais deux propositions peuvent nous faire vivre la situation d'une enfant en âge d'être mariée. A chaque fois, l'instruction est une voie vers l'émancipation.


Le premier, un album pour les plus jeunes, celui d'une enfant qui s'interroge sur le mariage et sur la place d'une femme en Inde: "Rouge Bala" de Cécile ROUMIGUIERE et illustré par Justine BRAX.



Le second, "Un sari couleur de boue" de Kashmira SHETH, un roman sur le passage de fille à femme, d'enfant à mariée et propose aussi cette descente aux enfers qu'est le veuvage féminin.

jeudi 23 octobre 2014

Un sari couleur de boue

Acheté il y a pourtant longtemps, je m'attendais à un livre rêche, je tardais encore et encore. Et non. Kashmira SHETH s'inspire de sa grande-tante pour décrire son héroïne dans "Un sari couleur de boue" et le résultat est un bel hommage à cette jeune fille et à toute l'Inde qui change.


Leela a 13 ans. Elle aime les saris colorés, les fêtes, les amies, les gourmandises et les bracelets. Sa vie est réglée depuis longtemps, fiancée, mariée, elle va bientôt vivre son anu, cérémonie qui l'emportera dans sa belle-famille auprès de son jeune époux Ramanlal. Elle est gâtée par la vie, chouchoutée par ses parents, elle a été à l'école jusque là. Et puis même sa belle-mère semble lui vouloir du bien, même son mari, qu'elle n'a pas encore le droit de connaître ni de regarder dans les yeux, semble l'apprécier.
Et puis, son jeune époux meurt de la morsure d'un serpent. Son monde s'écroule. Plus de feu aux joues ou d'impression dans le ventre pour ce jeune homme. Un grand chagrin. Et la fin de la vie. Elle ne sera plus qu'une veuve, une widhwa, sans le droit de se remarier, sans le droit de prendre position dans la société, sans le droit de se vêtir à nouveau comme une femme. Plus de magnifiques saris, bijoux de poignets, d'oreilles, de doigts de pieds, de nez. Plus de maquillage au khôl sur la tempe pour prévenir le mauvais œil ou de rouge sur le front pour marquer son état. Elle ne portera que des chidri (sari couleur de boue réservé aux veuves dans l’État du Gujarat), se rasera la tête.

Pendant un an, Leela ne pourra ni sortir de chez elle, ni accompagner sa famille dans les tâches quotidiennes, ni participer à aucune fête. Elle vivra la mise au coin, c'est à ce khuno palvo de deuil que l'auteure choisit de nous convier.
La fin de l'enfance, de l'adolescence prend ici le goût du manque. Leela décrit toutes ces choses qui apportent la joie, l'enthousiasme dans cette Inde du début du siècle. Les couleurs, odeurs, chaleurs et vents, les plats, fêtes, discussions de village.
Il y a aussi le poids des coutumes, elle est devenue pour certains une raand. Une non-personne voire une à fuir, à mépriser, à dénigrer. Le poids des traditions est lourd et cette année va dérouler toutes les nuances de cet état et permettre de micro-changements.
Leela, perdue, anéantie, va pourtant trouver un autre chemin en reprenant l'école à la maison, avec cette enseignante aux idées progressistes. Elle est soutenue par un grand frère parti en ville. Elle qui se morfond va prendre la plume pour écrire sur les bruits du monde écoutés de son coin, comme un devoir de classe. Elle lira le journal et l'intellectuel Narmad. Jour après jour, ses sens s'éveillent, son esprit aussi. 

Lentement, doucement, elle change. De petite fille choyée, elle devient en attente. De couleurs, de touchers de sari. Puis de discussions, d'apprentissages, de lectures et de débats. Brahmane (classe la plus haute), elle se prend d'amitié avec une rabari de basse caste. De thés en thés, elle apprend que l'écriture, la lecture et les mathématiques ne sont pas les seuls apprentissages nécessaires. L'actualité comprise, la littérature essayiste abordée, elle devient un esprit critique. Gandhi(ji) réveille l'Inde dans ses rapports à la colonisation et à l'agriculture. Leela y lit aussi toute une ouverture sur l'égalité des sexes, une prise de position possible pour chacun dans le monde.

"- Veux-tu du thé? lui demandé-je en avançant vers elle.
- Ho've, bien-sûr! crie-t-elle.
- Allons à la maison alors.
J'attrape son coussin et son ouvrage et la laisse prendre sa tasse. Elle reste assise sur le seuil de la cuisine en attendant qe je prépare le thé.
- Leelabon, qu'est-ce que tu lis toute la journée?
Je lui tends mon livre. [...] Le thé est prêt, elle me tend sa tasse et je la sers. Je bois le mien dans une tasse en argentan, assise à côté d'elle.
Elle souffle sur son thé avant d'en boire une petite gorgée.
- Il est bon.
De son autre main, elle tourne les pages du livre.
- C'est la légende de Rama et Sita?
- Non.
- Alors de quoi ça parle? Nous [les rabari] ne savons pas lire, mais nos anciens nous racontent beaucoup d'histoires sur Rama et Sita, sur le combat de Rama contre Ravana. Ils nous parlent aussi de Krishna, qui volait du beurre et qui a anéanti le méchant roi Kansa. Nous écoutons tellement d'histoires que, si on devait les écrire dans le ciel, elles le rempliraient entièrement, il n'y aurait plus de place pour les étoiles.
- Il y a d'autres histoires que tu ne connais pas.
- Alors raconte-m'en une de ce livre.
Il n'y a pas d'histoires dans ce livre. C'est juste un texte.
- Mais si ça ne raconte pas une histoire, de quoi ça parle?"

... ou l'art de lire comme une ouverture sur le monde!