et à voix haute s'il vous plait !
... pour adultes, pour enfants... pour réfléchir, pour se divertir, pour s'éveiller, pour les apprentissages de vie...
J’avais beaucoup lu ici et là de billets sur ce petit livre, des très enthousiastes aux plus modérés. J’avais quand même envie de croquer dans le gâteau etLily me l’a permis, merci encore. « L’enchanteur et illustrissime gâteau café-café d’Irina Sasson » de Joëlle TIANO.
Le premier pas dans cette lecture est cette recette de gâteau, qui se complète au fil des pages. Comme une litanie, quelque récitation de vieille femme pour ne pas perdre la tête.
Une recette, si personnelle, qu’à travers elle, l’histoire de cette centenaire se transmet à sa petite-fille, Susan…petit à petit, par ajout de produit et tour de cuillère. Irina se raconte grâce à son gâteau café-café : ses amours, ses petits et grands bonheurs, ses rôles de femmes, son imbrication dans la Grande histoire. Mais aussi, à travers cette recette, la population de Batenda apparait…avec ses attentes et ses peurs. Le gâteau est un présent, un acte de foi : une présentation au peuple accueillant, une offrande d’amour et une échappatoire, une sauvegarde de son identité. A travers les pages et les trois écritures (Irina, l’histoire à la troisième personne et Susan) il a une transmission féminine, une philosophie de vie : le gâteau se veut pour choyer les convives, comme une dégustation de mets délicats. Il faut une certaine lenteur pour apprécier. Il s’agit aussi d’un héritage en partage, ne serait-ce que dans le choix des produits : les biscuits thé bruns, le beurre de Normandie, les œufs blancs, le café corsé, Catuai ou Marago, de la gousse de vanille fendue, du sucre blanc raffiné pour ne pas déstabiliser le goût etc... « Et maintenant je comprenais que ç’avait été comme si, à côté de ma connaissance et de ma douleur d’adulte, mes rêves de petite fille avaient cheminé tranquillement, vécu leur vie propre, ignorants de la cruauté du monde. » Il s’agit d’une belle transmission féminine, culinaire et émotionnelle…comme quoi à travers un gâteau énormément d’émotions peuvent passer. Voici les avis de Katell, de Cathulu, de Bellesahi, de Tamara, de Chiffonnette, de Stéphanie et bien-sûr les superbes billets de Lily et de Rose, experte des transmissions culinaires, un peu déçue.
J’ai beaucoup aimé « Le syndrome Godzilla » de Fabrice COLIN, même si j’aurais bien suivi l’auteur encore plus loin, vous verrez.
Il est question de Daniel, adolescent solitaire, qui suit son père dans ses mutations professionnelles à travers le monde. Son emploi du temps est monotone, son investissement, dans les nouveaux lieux de vie, minimal. La maman, absente, suicidée, laisse les deux hommes seuls avec leur vie, sûrement sans repère et en tous cas sans communication. Le jeune enfant devient un adolescent au gré des paysages : « Chaque fois, l’océan devient plus sombre et tourmenté. Comme moi. » Mais dans cette ville de bord de mer, abandonnée aux éléments plus qu’aux hommes, un homme est assis sur un banc public un sac sur la tête et tout commence : « Dans un monde idéal, je me tournerais vers mon père et je lui montrerais : hey, t’as vu ça ? Ce type qui reste tout seul sous la pluie ? Seulement il y a certaines choses qu’il vaut mieux garder pour soi. Non pas qu’on ne puisse rien expliquer. Non pas que la communication soit définitivement impossible. Mais le fait est que ce type à enfiler un sachet en papier sur sa tête. » Ce type s’appelle Godzilla en référence à son rôle d’acteur dans les films de série B du père. L’histoire racontée de cet homme au visage caché représente une mise en abimes des errements adolescents. Est-ce un être imaginaire ? Un vrai monstre ? En tous cas, la rencontre arrive au bon moment : « Je me sens gamin, adulte, apaisé, en colère. Je me sens prêt pour l’aventure. » N’est ce pas ce qu’il faut pour déplacer des montagnes ? La mort est abordée mais surtout l’absence, la mort vue par ceux qui restent. Une jeune femme accompagnée de son père mourant fait tous les enterrements, pour se préparer, le temps serait immuable, nous seuls serions en partance, les morts seraient alors libérés des entraves (desquelles ?). Pour les vivants, une seule tristesse possible : rater le présent ! Notre venue au monde, le cataclysme que peut être notre arrivée pour ces parents peu préparés, est ici face à la vie de l’individu en devenir : est-ce qu’il en a qui sont fait pour vivre, pour mourir ? Est-ce qu’il y a un temps pour arriver au monde ? La vie en bilan, de ce monstre caché, le Godzilla, concentré de toutes les erreurs humaines, fait défiler les propositions de fuite d’une vie, des manières pour devenir, soi, un monstre. Un élan vital nous prend alors, peut-être pas à ce point là : « Je comprends soudain (une pensée qui me semblera aberrante au réveil, et dont je peinerai en vain à retrouver le sens profond) que pour devenir le plus fort, pour faire peur aux gens, pour que les gens vous respectent & vous craignent & vous vénèrent & vous fuient, il faut avoir beaucoup souffert, être parti sur les chemins brûlants –être revenu. » …mais au moins de ce dire que chaque adolescent peut revenir de ce néant. Juste pour ne pas dire : « Il s’est trompé de vie- ou sa vie s’est trompée. » Lily nous offre aussi une belle proposition de lecture de ce livre . Merci Lily de ce livre voyageur. Cathulu a aussi été emballée par ce roman sur la souffrance des êtres en devenir.
Juste un regret, j’étais prête à aller plus avant inspecter mes monstres intérieurs. La peur de la décrépitude, le regard des autres, la difformité physique ou le hors-norme intellectuel. Ce livre propose un passage de l’adolescence à l’âge adulte… j’aurais aimé aller encore plus loin dans l’idée d’une vie sans choix possible : l’adolescence est un passage à vide ou tellement confus que souvent nous ne voyons pas d’avenir à cet adulte que nous ne sommes pas encore. Cela permet alors de chercher par soi-même ses propres réponses ou comment nous sommes passés de ce monstre en devenir à un autre (monstre humain) ou tout simplement un individu en 3D, avec de la substance.
Ils sont arrivés tous les deux en même temps et je les ai dévorés coup sur coup. « Du vent dans mes mollets » de Raphaële MOUSSAFIR et sa version illustrée par Mam’zelle Roüge. J’ai commencé par le roman.
Quel plaisir que de suivre les dix rendez-vous de Rachel, petite fille de 9 ans, et de sa psychologue, Mme TREBLA. Non pas que sa vie soit belle et lisse mais bien pour tous ses travers, ses questionnements d’enfants, ses situations ambigües avec le monde des adultes. En parlant de son quotidien et surtout de ces prises de position, Rachel se moque, s’interroge, se cabre.
Nous pourrions y voir juste une virée dans cette enfance que quelques uns ont connus (et dont ils se reconnaissent), des blagues téléphoniques pas drôles sauf pour des gamins, des envies de faire partie du groupe, des jouets chargés de souvenir (Barbie et Ken, Musclor), les coupes de cheveux imposées. Et c’est vrai que l’auteur a un vrai talent pour nous inclure dans cette époque souvenir, ressenti. Mais le plus important reste pour moi ce qui fait la fragilité de l’enfant. Par la parole de Rachel, par ces envies aussi de provoquer sa psychologue, le malaise de l’enfance trouve toute sa place : un manque d’autonomie provoqué par les peurs de la maman, une non-affirmation d’un corps à soi. Son corps lui appartient, n’appartient qu’à elle, souligne Mme TREBLA. Un dégoût aussi d’un corps dont on ne maîtrise pas la représentation, des avis si adultes que la situation n’en devient pas plus facile. « Et moi je sais très bien qu’un physique spirituel, c’est un physique qui a plus d’esprit que de beauté et que si j’avais eu un physique plus beau que spirituel, on n’aurait pas été deux à mon goûter d’anniv’. » Une honte de ses parents, du physique d’une mère trop enveloppée, des propos non écoutants d’un père avec son penchant à la violence, sur soi et sur les parents. Quand il y a malaise, les bases de la vie quotidienne de l’enfant se veulent anéanties : être orpheline, se venger…
Toute l’éducation se trouve aussi cristallisée : un emploi de terme affectueux quand le parent assène des méchancetés et jugements sur son enfant, un pouvoir absolu sur la bienséance, une violence des propos et des allusions imagées pour arrivées à leur fin (des vers de terre trouveraient domicile derrière les oreilles sales des enfants), une écoute parentale non attentive voire même indifférente « […] l’embêtant avec les parents, c’est qu’on a pas le choix : on est obligé de penser comme eux, sinon, on va dans sa chambre immédiatement. » des activités enfantines imposées à l’école comme une occupation et pas forcément un éveil ou une construction de soi (autoportrait argumenté et dénigré), des amitiés fortuites et non gratuites.
Rachel parle de la politique en ne prenant que les jugements premiers assénés par les adultes, de la mort comme d’un état, le plus important de la vie, le plus dur aussi parce qu’il est le seul moment où nous ne sommes pas conscient de notre situation réelle, de la différence comme d’une notion fugace mais bien réelle, historique et aussi présente au quotidien, de la sexualité naissante comme d’un malaise des sensations, comme d’une gène et d’une envie, de la mémoire des adultes comme de petits moments égarés sur des photos en prise avec une phrase comme un épitaphe. Une acuité et une innocence, une pertinence du regard et une méconnaissance, le tout servi par une impertinence du langage (voire du propos pour certains bien-pensants).
(ce passage me rappelle bien des souvenirs aussi... relation sexuée entre Barbie et Ken, violence d'un malentendu entre enfance et adulte retranscrit aussi en violence sexuelle et pourtant quasi voulue)
Je me rappelle que c’est Cathulu qui m’avait interloquée là et le billet de Lily n’a fait que me convaincre ici.
La version illustrée ne m’a pas interpellée de la même manière, et pourtant c’est la même histoire (ou presque), à quelques simplifications et personnages près. Quelques détails plus sombres n’y sont pas relatés, le rapport à la mort y reste une image et non une situation tactile. Ce livre/BD avait-il la volonté d’être aussi pour les enfants ? Peut-être pour accueillir les lecteurs encore plus jeunes. C’est possible et cela expliquerait les quelques petites simplifications. Mais l’atmosphère est là. Les dessins, découpages, mises en scène de Mam’zelle Roüge offrent même une autre vision de l’histoire. Comme une porte ouverte sur les images de l’enfance. Des paper doll, poupées en carton à découper et à habiller, mettre en situation…. Si vous en avez la nostalgie Ribambelles vous ouvre ses tiroirs là et vous invite à la découpe. Du papier peint qui marque un lieu, un tissu qui soutient un état d’esprit. Des amalgames imagiers surprenants. Nous retrouvons aussi tout ce qui peut nous interpeller en tant qu’adulte, un imaginaire, des jeux de vue, des rébus, des caricatures de points de vue pour ouvrir la lecture (portrait d’inculpés, podium, décor de rue comme du carton pâte… tout ce qui peut rendre cette lecture aussi intéressante à un second niveau. Au final, les émotions sont là. Ce livre illustré est pour moi la porte d’entrée au roman. Plus de pages ouvertes ici.
C’est intéressant de savoir que cette histoire était une pièce de théâtre, est passée à l’écriture comme un roman et se poursuit en images enfantines comme de multiples facettes d’une réalité : les mêmes mots et pourtant des visions sensiblement différentes. Pour vous faire une idée, n’hésitez pas à visionner ces extraits de la pièce de théâtre interprétée par Raphaële MOUSSAFIR elle-même et à suivre le parcours de cette œuvre chez Lily… la page ouverte à l’auteur, celle ouverte pour la collaboration avec l’illustratrice en suivant ce lien là et en allant sur le blog de Mam'zelle Roüge ici.
Merci encore Lily pour ses lectures. Douces et amères comme j’aime. Ce malaise dans l'amitié enfantine, ce sentiment de n'être pas belle, forment un pont avec des lectures jeunesse magnifiques, entre autre "Pas belle", "Le nuage" de Claude K.DUBOIS ou encore "Cassandre" illustré par cette auteur et écrit par Rascal ou encore les collaborations avec NORAC (j'en reparle bientôt).