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lundi 10 février 2014

La chimère

"Mais surtout, magique entre toutes, une extraordinaire chimère composite (le catalogue disait: oiseau mammifère insecte). La chimère avait trois paires d'ailes de papillon différentes, des pattes et une tête volées au squelette d'un petit animal que je n'identifiais pas, et un torse d'oiseau. Elle était fixée sur un socle rond qui ressemblait à un ancien bougeoir en bois noir. Elle avait l'air étonnée de se découvrir ainsi perchée, pattes ballantes, ailes déployées, tête légèrement penchée. Je n'arrivais plus à décrocher les yeux de cette fabuleuse créature, sortie tout droit d'un tableau de Bosch."

(extrait de "La silencieuse" d'Ariane SCHREDER, Philippe Rey, photographie de la chimère composite Osenat Fontainebleau via Alain Truong)

mercredi 5 février 2014

La silencieuse


"La silencieuse" d'Ariane SCHREDER est un roman sur l'intime de la vie au féminin.
Clara est sculpteur. Elle se laisse bercer par le quotidien, des sculptures, comme des mobiles, créées dans un atelier, des marionnettes pour accompagner Barnabé dans le théâtre pour enfants. Puis Barnabé part. Elle ne peut pas rester sur Paris, elle fuit à la campagne. Pour un an tout au plus.
Dans cette maison louée, elle peut enfin rester sans parler. Parce qu'elle ne sait pas s'exprimer, les mots sont coincés dans sa gorge depuis quelques temps déjà.

Elle est encore inachevée.
"La plupart des pierres sont rudimentaires. Mal dégrossies, inachevées. Abandonnées pour d'autres pierres ou d'autres routes. Interrompues par la mort. Plus émouvantes encore que celles dont la dentelure est parfaite, trésors rescapés et rates. Des pièces de musées. Elles se repèrent à leur éclat sous le soleil. Il est interdit de les ramasser. Tant pis. Je les vole quand même. Mes pochent ne suffisent pas toujours."

Les promenades au bord du fleuve avec la chienne des voisins lui apporte réconfort. Elle se construit aussi avec la rencontre des villageois: Omar le taiseux et son couscous hebdomadaire pour apprendre à dire non parce qu'elle a le choix, l'Adorateur et ses retranchements pour profiter des petits riens, Ameline la pharmacienne qui s'ennuie en campagne et les choix de vie d'une femme, mais aussi la cousine adorée Lise et Julie, cette nièce au début de sa vie de femme. Tous vont l'aider à se positionner par leurs choix propres.
Et puis la vie reprend son cours, elle apprend le lâcher prise. Des question sur l'art, entre débat sur la forme, l'épaisseur, avec Jean ARP,  et Alberto GIACOMETTI, qui peuvent aussi être des réflexions sur la vie.

Clara a besoin de prendre de l'épaisseur, du poids, de la consistance. Ces sculptures évanescentes sont plus marquées quand elles représentent des personnes réelles. Elle même doit se façonner pour ne pas devenir folle pour ne pas s'enliser dans une maison comme la Robinsonne. Il ne manque plus que l'intervention d'un chaton pour bousculer la vie, lui rendre de la folie, de la spontanéité, des craintes et des joies.

Lily vous livre un très beau billet ici et Mirontaine accentue encore l'envie de savourer là.

vendredi 31 janvier 2014

Crépuscule en ville - La silencieuse


"Avant, je passai des heures à travailler dans l'atelier, et puis je sortais marcher, à la tombée du jour quand toutes les lumières s'allument et que la nuit n'est pas encore là. C'était l'heure que je préférais. Ou parfois plus tard, surtout quand la pluie faisait briller les trottoirs et que les fenêtres s'éclairaient en grands rectangles jaunes, avec cet exhibitionnisme tranquille des gens des grandes villes. Après les longues heures à travailler dans le corps à corps avec la sculpture, à lutter avec la matière récalcitrante, à tâtonner laborieusement dans l'attente que quelque chose s’impose enfin, je m'exaltais de voir la vie autour de moi, ravie de son indifférence. Je captais les lumières, les mouvements, les bruits, aux aguets de tout après le grand silence de l'atelier."

(extrait de "La silencieuse" d'Ariane SCHREDER, Philippe Rey; source peinture de John Atkinson GRIMSHAW)