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vendredi 12 janvier 2018

Uppercut


Il est arrivé en fin de courses, dans cet internat des récalcitrants, ces petites frappes du collège, ceux qui se sont fait virer de tous les autres bahuts. Il a le prénom qui ne semble pas aller avec sa tête, Erwan pour un métis, cela le fait peu dans cette campagne où il atterrit.

Nous suivons ses doutes et réflexions. Il sait qu'il faut changer mais fugue tout de même avec un pote de chambrée. De toutes façons que peut-il attendre de mieux. Il ne sait répondre aux invectives que par de beaux petits uppercuts. Rien n'est plus envisagé pour lui.
Dans leur fuite, un passage chez un oncle du copain et là une première bouffée d'air. L'adulte ne les renvoie pas à l'internat. Il parle, prépare un repas pour le soir, leur propose de dormir chez lui, avant de les ramener tranquillement le lendemain au collège.
Ce premier "grand" leur fait confiance, Erwan ne sait pas pourquoi. Encore moins pourquoi même l'entrevue avec la direction du collège se passe bien, plutôt bien. On lui propose de changer d'air, de travailler pour un centre équestre.
Pourquoi pas. La première rencontre est figée, son futur chef est un petit paysan qui n'avait pas prévu de se retrouver avec un noir, métis ou non. Mais il le prend tout de même, un stage.

Erwan découvre le racisme ordinaire. Des aprioris le devanceront, le patron n'est pas avare de mauvaises blagues. Puis les jours passent, le travail est bien effectué. Erwan, si habitué à parler avec ses poings, se retient, est offensé mais garde la tête haute. Le paysan le jauge et le stage continue.

"Uppercut" d'Ahmed KALOUAZ montre le point de bascule d'une dérive adolescente. Un jeune homme pas bête, mal compris sûrement, peut aussi reprendre pieds malgré les difficultés. A travers lui, il s'agit aussi de questionnements sur la négritude, le racisme, l'investissement pour ce que l'on croit, ne serait-ce que la boxe.
Ce petit roman brosse aussi un racisme de méconnaissance, de convention. Une sorte de bougonnerie rurale sans omettre les formes plus dures. Un beau premier abord de ses sujets proposé aux adolescents.

Merci aux éditions Rouergue et à Babélio pour cette Masse critique.
tous les livres sur Babelio.com

samedi 15 avril 2017

Les trois vies d’Antoine Anacharsis


Au début, dans le ventre de sa mère, bercé par ses mélopées lui racontant l’océan, son île, les baleines, les tortues, son histoire et son trésor (de pirate), il est Taan. Il n’est pas encore né, il est témoin. Il aurait pu naître à Madagascar, esclave sur un bateau négrier mais ce sera par magie.
 Sa seconde vie démarre dans l’océan. Le Docteur Blind le découvre en Afrique, l’adopte, lui l’enfant Antoine. Ils partent ensemble à la recherche du trésor de son ancêtre. Il leur faut des indices, une aide, celle d’Edgar Allan Poe peut-être, qui semble expert dans sa nouvelle du « Scarabée d’or ». Ils partent vers l’Amérique et se perdent en chemin. Esclave, voleur, fuyard, rattrapé et mutilé, Antoine perd goût au trésor, aux amis, à la famille et devient baleinier.
Sa troisième vie coïncide avec l’invention de son nom de famille, Anacharsis. Il déambule maintenant sans but ou si, un retour, vers ses origines, son histoire

Alex COUSSEAU propose un roman dit de formation
La formation est effective, un héritage oral, la lecture, l’écriture, voir ici, la conscience des peuples. L’initiation est proposée au héros et au lecteur : d’enfant poursuivant un fantasme vers un responsable de famille.
L'auteur embarque son lecteur avec une multitude de vies, mêlant ce qui peut plaire (chasse au trésor, expérience forte de baleinier), du fantastique réel ou fictif (spiritisme, Phileas Gage, Edgar Allan Poe) et des cartes géographiques.

Il s’agit d’un magnifique roman d’aventures mêlant le réel et l’imaginaire. C’est érudit sans être un roman pédagogique. Nous parcourons le monde en poursuivant le vrai cryptogramme du pirate La Buse et découvrons une époque, le IXème siècle (esclavagisme, baleiniers, ruée vers l’ouest américain, avancées technologiques – chemin de fer, daguerréotype). L’océan apporte sa magie avec sa faune fantastique, tortue, cachalot ou kraken. Le récit apporte péripéties et symboles forts.
Aussi, l’auteur permet une réflexion, sans être pesante, sur l’esclavagisme, la colonisation et les différences entre les peuples.

dimanche 19 février 2017

J'ai lu - Une activité respectable


"Ma chambre sous les toits, peinte en vert translucide, était remplie de livres et de petits papiers - les livres, ma mère les y avait entassés l'été précédant mon entrée à l'école primaire, et je me souviens de comment nous nous tenions ensemble face au monument de pages qu'elle avait amassées dans la pièce. A ce moment, il y avait quelque chose dans ses yeux qui suppliai et qui s'en voulait de supplier, quelque chose qui ne voulait rien imposer à une si petite fille mais qui redoutait pourtant de ne plus rien avoir à faire avec elle si elle ne passait pas l'épreuve. C'était la première fois que je voyais ma mère être seulement elle, être tellement vulnérable que je l'ai gravée dans ma mémoire, blonde, enceinte de ma sœur, bouleversante, devant le butin qu'elle avait rassemblé pour me dire qui elle était, en réalité. Un monument identique de livres l'avait sauvée, elle, trente ans auparavant, d'une enfance complètement ratée, alors elle étalait son secret devant moi, elle m'expliquait ce qu'elle aimait le plus au monde, dans un mouvement qui était aussi un potlatch, une offre de richesse démesurée, et à laquelle il s'agirait peut-être de répondre un jour par un don encore plus considérable."
(extrait de "Une activité respectable" de Julia KERNINON, édition du Rouergue; illustration de Kitty CROWTHER)

jeudi 16 février 2017

Oukiok - Je suis le chapeau


"A cette époque, lorsqu'une mère mourait avant les deux ans de l'enfant, et si aucune femme ne se décidait à l'allaiter, on supprimait l'enfant. Le père hésitait. Sa sœur, elle-même jeune maman, a les seins gonflés de lait. Mais cette femme n'a aucune envie d'adopter le nouveau-né. Et comme le père tarde à réagir, c'est elle, la tante, qui ramasse une pleine poignée de neige et s'apprête à l'enfouir dans la gorge du nouveau-né pour l'étouffer. Pressentant le danger, ce dernier tourne la tête dans tous les sens. D'une main, la tante l'immobilise et lui ouvre la bouche. De l'autre main, elle approche la neige. Ses doigts tremblent. La grand-mère, qui vient de perdre sa fille, se met à pleurer bruyamment. Les enfants joignent leurs pleurs au chahut, dehors les chiens aboient, le vent gémit, mais à la surprise de tous c'est la tante qui braille le plus fort. Tous ces hurlements n'en font qu'un seul, glacial, épouvantable, qui résonne gravement entre les parois de l'iglou. Les yeux révulsés, la tante s'écarte brusquement du nouveau-né et recule en maudissant Aterangui, qui lui mord à pleines dents la fesse gauche. Rien à faire, les hommes ont beau s'y prendre à plusieurs, Aterangui ne desserre pas sa mâchoire d'un millimètre. Une minute entière. Jusqu'à ce que la tante s'évanouisse.

Alors le nouveau-né, un garçon, recrache le peu de neige qui lui encombre la bouche,, la grand-mère arrête de pleurer, et les autres enfants font silence. Ils le regardent, lui, le nouveau. Tout le monde dévisage cet enfant miraculé, qui vient d'échapper à une mort programmée.
[....]
Pittattaritseq, le père, tarde à donner un nom au garçon. [....] [il] hésite encore. A force d'hésiter, il abandonne, et c'est Aterangui qui se charge de choisir un nom pour son frère. D'un doigt, elle trace ce nom dans la neige: Oukiok (ce qui signifie "hiver"). Elle le grave sur la pierre, elle le dessine sur le front de son frère. OUKIOK.
Car Aterangui est muette. Définitivement muette."
(extrait de "Je suis le chapeau" d'Alex COUSSEAU, éditions du Rouergue; illustration extraite de "Apoutsiak" de Paul-Emile VICTOR)

vendredi 17 juillet 2015

La chaise numéro 14

Maria Salün n'a pourtant pas fait grand chose. Juste tomber amoureuse d'un homme. Qu'il soit lieutenant allemand en période de guerre n'est qu'un détail. Non. Aux départs des occupants ennemis, Frantz s'en va, la laisse seule sans promesse. Et les français demandent réparation. Sur une chaise numéro 14, empruntée au restaurant paternel, Antoine va officier la tonte.
Elle aurait pu arriver honteuse, penaude sur son échafaud. Non, elle n'a pas trahi. Seuls leurs cœurs (français et allemand) ont réagi et seul le contexte leur donnait tord. Elle arrive dans la robe de mariage de sa défunte mère, cheveux roux tombant sur ses épaules. Cette apparition trouble même ceux venus se rincer l'oeil.
Et puis Maria dit non, à l'injustice de cet acte mais aussi à cette honte qu'elle serait obligée de porter dorénavant. Elle va réclamer sa dignité, un pardon, en procession puis en silence, yeux dans les yeux. Ils sont sur sa liste. Dans sa quête, Maria trouvera des amis, des soutiens, des pardons.

"Toutes les tondues n'appartiendraient donc pas à la même espèce? Il y aurait, parmi elles, des fleurs sans pétales et tout en tige, d'autres telles de grandes herbes, des folles avoines, des blés, des oiseaux à tête déplumée? Serait-on oiseau, herbe ou fleur selon sa nature ou bien selon son degré de compromission avec l'Allemand?" L'écriture de Fabienne JUHEL ne se contente pas de nous proposer le thème des tondues mais celui des convenances, des prises de décisions faciles et des à-priori.
Maria est magnifique, auréolée de sa chevelure de feu, mais aussi sans, le crane chauve et les yeux fougueux de vengeance. Elle est le charme, la sensualité, la femme non atteignable, l'innocence de celle qui n'a pas perdu à la guerre sans jamais sacrifier les autres. Elle est le symbole de frustrations.
Les tondues sont les victimes d'un acte de rébellion après-coup. Les réactions à la guerre, la haine, la peur ou la passivité prennent des formes d'agressions gratuites variées. Avec une héroïne sans culpabilité, l'auteure nous parle de cette injustice des discriminations (de traitements en fonction de la couleur de peau aussi).
Maria ne demande pas le pardon aux seuls acteurs ou spectateurs consentants de l'acte d'épuration, elle va chercher ceux qui alimentent la haine quotidienne ou qui restent passifs.
Et puis il y a cette réflexion sur le pardon, sur la honte. Ce cheminement aussi sur ce que nous subissons des autres et les blessures que nous choisissons de refermer.

Comme toujours Fabienne JUHEL offre avec ce nouveau livre "La chaise numéro 14" un roman fort et une écriture charnelle, sensitive et impressionniste magnifique.

Merci aux éditions Rouergue et à l'opération Masse critique Babélio.
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dimanche 5 juillet 2015

"Un "non" singulier, telle une onde de choc qui essaimait, se démultipliait au passage." - La chaise numéro 14

"Parce que le coiffeur n'avait pas osé dire "non", lui. Elle, si. Elle avait dit "non" de tout son corps et de tout son poids, le dos droit, le corps ancré au sol.
Elle avait dit "non" avec ses yeux grands ouverts qui voyaient le ciel - personne ne pouvait l'en empêcher -, les goélands, les nuages et, à travers le battement de ses cils, les fourmis sur le pavé, d'autres insectes caparaçonnés dont elle ignorait le nom mais qui, à cet instant, la passionnaient follement parce qu'ils l'emportaient dans leur monde minéral et souterrain. Un monde où un grain de poussière pouvait provoquer de véritables éboulis tandis que les catastrophes humaines devenaient, à l'échelle de ces insectes, des mythes.
Elle avait dit "non", mâchoire serrée, entre ses dents. Elle avait dit "non" adossée à sa chaise avec la barre cintrée qui lui sciait les omoplates, imprimait un sillon dans ses chairs.
Surtout, Maria Salaün avait dit "non" avec la robe blanche de fiançailles de sa mère.
Parce qu'on pouvait dire "non" de toutes ses forces, sans crier."

(extrait de "La chaise numéro 14" de Fabienne JUHEL, éditions Rouergue)

lundi 4 mai 2015

La grande dame et le petit garçon

Une belle proposition que cet album grand format, "La grande dame et le petit garçon" de Geert De KOCKERE et illustré par Kaatje VERMEIRE.

© Geert De KOCKERE et Kaatje VERMEIRE/ Rouergue

Une grande dame habite dans la même ville que celle du petit garçon, il passe devant chez elle.C'est une géante, une ogresse c'est sûr! Elle a toujours un énorme sac avec elle dans lequel peut être captif un enfant, une robe très longue capable de cachés deux enfants. L'enfant se dit: "Elle sort sur son balcon et, d'un grand mouvement du bras, les attrape au passage. Avec son ombrelle. Comme ça se présente. Au petit bonheur. Puis elle les enferme dans une grande cage à oiseaux. Jusqu'à l'heure du repas". C'est sûr c'est une ogresse et puis un bruit monstrueux s’échappe quelques fois par sa fenêtre ouverte.

Il y a quelque chose en elle de pas normal. Le petit garçon se sent attiré: c'est sûr, c'est une ruse. Mais quand elle finit par lui parler, sa voix est douce et elle lui offre une carte à jouer avec un chat dessus.
Quelle est donc cette ogresse et pourquoi ne revient-elle plus au marché?

© Geert De KOCKERE et Kaatje VERMEIRE/ Rouergue

L'album décline un thème de conte, l'ogresse. La vieille dame est grande et solitaire. Ses gestes sont mystérieux. Elle amplifie certaines peurs du garçon, comme celle de traverser la ville ou de rencontrer des adultes seul.
C'est aussi une certaine forme de partage et d'échange intergénérationnel qui s'offre là.

© Geert De KOCKERE et Kaatje VERMEIRE/ Rouergue

Les illustrations de Kaatje VERMEIRE offrent un plus avec un côté désuet et presque poussiéreux. Ses devantures de maisons, les habits faits de tissus rigides, les empreintes de cordelettes ou les ombres des oiseaux sont tous dans des teintes grises, noires, terres. Le garçon a seul un tee-shirt rouge, comme les cœurs sur la carte de jeu.

mercredi 12 février 2014

Dans l'or du temps

J'avais beaucoup apprécié "Une part de ciel" de Claudie GALLAY. Je savais ainsi qu'en entrant dans cet autre roman j'y trouverais de la nuance dans les rapports humains. "Dans l'or du temps" offre une merveille de relation entre un homme et une vieille femme.


Le narrateur, un homme taciturne, mari et père de deux jumelles de 7 ans, est au bord de la mer, dans la maison de vacances. En rentrant de faire des courses pour le gâteau, il aide une vieille femme chargée à porter quelques kilos de poires jusqu'à chez elle. Est-il plus aimable? Plus lent à repartir? Plus curieux? Moins bavard? Alice, la vieille femme, le choisit pour donner du temps au temps.
Entre eux beaucoup de silences. Entre eux beaucoup de tensions, de malaises. Mais il ne semble pas savoir quoi faire de sa vie et la vue de poupées rituels indiennes, les kachinas hopi, va être le premier fil pour se parler. Enfin pour qu'elle parle.
Qu'elle dévoile une ethnie, les hopi, à travers de grands personnages culturels et artistiques. Une découverte interne de leur mystère, de cette spiritualité importante. Mais plus encore qu'elle parle d'elle sans presque rien dire. Clémence, sa soeur, muette par choix est comme une ombre dans ses visites de l'homme. La propre famille de ce dernier semble être une charge temporaire. Alice et le narrateur ont besoin de temps, de créer un lien, de passer le témoin, de ne pas mourir dans le regard de l'autre.

Je dois dire que j'ai été un peu moins attirée par les passages de journaux intimes ou de vies avec les hopis. Mais le retour dans la maison d'Alice sont magnifiques.

"J'ai repris un croquant. C'était trop compliqué comme rencontre. J'ai regardé par la fenêtre. Il ne pleuvait presque plus.
Je me suis levé.
- Je dois partir.
Elle n'a pas bougé. J'ai cru qu'elle ne m'avait pas entendu. Ou pas compris.
J'ai replacé ma chaise, ma tasse sur le plateau. Je suis allé jusqu'à la porte.
- Vous vous attendiez à quoi? elle a dit brusquement.
Je me suis retourné. Elle était assise, les deux mains en coupe autour de sa tasse. Elle me regardait.
- Vous vous attendiez à quoi, hein? Que l'on parle des heures, comme si on se connaissait de toujours? Mais vous ne savez rien des rencontres...
Elle a fait une grimace.
- Vous n'avez même pas fini votre thé.
C'était vrai. La tasse à demi vide. Le liquide légèrement verdâtre. La cuillère à côté.
- Je n'aime pas le thé.
Le livre, sur la table. Il était resté ouvert.
- Je n'aime pas Opalka non plus.
- Qui vous demande d'aimer?... Contentez-vous d'être là. A ce que vous faites. Ce serait déjà un progrès, vous ne croyez pas?
- Je suis en vacances.
- Et alors?
Sa voix, soudainement désagréable. Je n'avais plus envie de l'entendre."


*source magnifique photo Farshad

Alice veut offrir sa parole et cherche par tous les moyens à croire que cet homme sera le bon. Enfin a-t-elle le choix? Les lucioles sont éphémères et ne choisissent pas d'être mangées par les crapauds, le tout est de continuer à briller encore un peu, même en transparence dans leur ventre.

"Vous savez ce que font ces mygales monstrueuses que l'on trouve dans certains pays? Elles injectent un liquide à l'intérieur de leur proie et ce liquide transforme la chair en bouillie dont elles peuvent alors se nourrir.
Elle s'est essuyée les mains sur le devant de son pantalon.
- Vous me faites penser à cela, vous prenez. Vous ne donnez rien... Je ne sais pas ce que vous faites là. Ça vous intéresse donc tant que ça, cette histoire? ... Breton, les kachinas. Je le vois bien, quand j'en parle, votre regard change.
Elle m'a regardé. Violemment"

Et l'homme va enfin faire des choix, prendre position, s'émouvoir... Alice est tellement têtue.

Le très bel avis de Lily et celui de Mirontaine contribueront à vous donner envie de cet échange initiatique.

mercredi 29 janvier 2014

A l'angle du renard

Cela fait longtemps qu'il est dans la bibliothèque, je n'avais pas osé le lire pendant longtemps, j'avais même lu le roman suivant de Fabienne JUHEL, "Les homme sirènes", avant. Et puis "A l'angle du renard" m'a fait de l'oeil, et en le voyant orné d'une nouvelle couverture dans les librairies (sortie poche), je me suis précipitée dessus. Et je n'ai rien écrit, un brouillon, juste un brouillon.
Et puis je l'ai relu.



Et comme à chaque fois avec cette auteure, je suis là, tenue, conquise. Nous ne nous aventurons pas dans son univers sans y laisser des plumes.

Arsène Le Rigoleur est un fermier, vieux garçon, terrien et sauvage. Il regarde ses nouveaux voisins arriver. A la place du vieux Morvan, une petite famille, le père, la mère et leurs deux enfants, Louis rouquin et solitaire, Juliette, la petite dernière de 5 ans.
La môme va traverser la rue et accompagner le fermier dans toutes ses activités de "soin" aux bêtes. Arsène décrit alors cet apprivoisement, entre lui le "tonton" et ce "feu-follet" de 5 ans. Le grand frère est toujours dans les parages, il est curieux et protecteur. A moins qu'il ai envie lui aussi d'avoir un ami. Et Arsène aimerait tant l'amadouer aussi. Et puis il y a cette mère, qui sent bon la violette et qui dans les yeux a ses éclats de roux qu'elle n'a pas dans les cheveux: éclats d'animalité, de ruse, de pertinence. Parce que oui, Monsieur Le Rigoleur n'a pas la tête de son patronyme et on ne sait jamais, il n'est peut-être pas du tout fréquentable.

Et effectivement, Fabienne JUHEL nous offre l'âme d'un tueur. Un ogre enfant, en prise avec ce que sont le sauvage, la peur, la frustration. Un enfant qui se venge, un adulte qui ne supporte pas ceux détroussant l'enfance. Une dévergondée moqueuse, un loup aux myrtilles ou une faiseuse d'anges, laveuse de corps sans vie.
Arsène est un tueur en série mais est-ce que l'innocence prend un risque avec lui? Il magnifie pourtant l'enfance, les émotions si souvent niées, occultées, ces silences, ces dessins, ces rires. Oui mais il y a aussi l'autre enfant, oublié. Qui lui parle? Qui joue avec lui?

Cet ogre moderne rend la pareil aux contes ancestraux. Ce n'est pas un loup pour le chaperon rouge mais bien un renard, parmi les autres. Un renard avec le museau plein de cette terre bretonne. Un animal sauvage, amadoué plus qu'apprivoisé, n'en déplaise au Petit Prince. Un renard qui se prend les pattes dans la plus pur des beautés, l'enfance, et qui pourtant est déjà pris au piège.

Les couvertures apportent une ligne... un invisible renard pris dans les phares d'une voiture... une enfant insouciante, libre, spontanée pas encore attrapée par l'ogre.
Mirontaine en parle très bien .


mardi 28 janvier 2014

"Un jour, j'ai attrapé comme ça un jeune renard" - A l'angle du renard


"Obligé d'être le méchant dans l'histoire pour se rendre intéressant. C'est simple: il nous en veut.
La haine d'un môme, c'est quelque chose de terrible. Y a pas pire. Et je sais de quoi je parle.

Et puis voilà le gosse qui entre dans notre champ de vision. Culottes courtes, bottes de caoutchouc, pull à grosses côtes. Un véritable petit gars de ferme. Solide et brave. Il s'amuse à tracer des sillons dans la boue avec le talon de sa botte.
A le guetter, deux contre un, lui, les mains dans les poches, les pieds dans ses bottes, j'ai un pincement au coeur. J'ai eu tort de construire ce piège. C'est pas avec ça que je vais m'attirer les bonnes grâces du rouquin. J'aurais pas dû écouter Juliette. Il me plaît ce gosse, moi. C'est sûr, il est pas venu me chercher en premier, il m'a jamais adressé la parole non plus, et alors? J'étais pas très liant non plus à son âge. Pas un rigolo, ah ça non! Faut pas pousser mémé dans les orties quand même.
Mais y a Juliette, l'odeur de ses cheveux. Mon petit lot tiré au pigeon d'argile. Et je suis dans son camp.
Sans elle, je me retenais plus. J'ouvrais la fenêtre et je hélais le gamin. J'ai du chocolat, des madeleines ou des Traou Mad si tu préfères. Y a qu'à demander, Louis. On a là de quoi tenir un siège. On va monter un camp, faire du feu et on se racontera des histoires après. On se barricadera dans la maison et on inventera des ennemis. Des ennemis mortels, invisibles mais bien réels, qu'on battra à plate couture et qu'on enfermera dans les placards, dans le cagibi sous l'escalier. Dans le congélateur si y a plus de place. On sera plus forts à trois. Toi, moi,  Juliette. Forts ensemble. Viens, Louis, tu seras mon pote, un copain pour la vie. Croix de bois, croix de fer, si je mens, j'irai en enfer!"

(extrait de "A l'angle du renard" de Fabienne JUHEL, Rouergue, j'en parle ici; source de la magnifique photo rawpleasures, via feralkid)

lundi 8 avril 2013

"Ceci est ma tête"


" J'apprends à penser. Docteur Blind dit qu'il faut que je structure ma pensée comme on construit un feu. D’abord on ramasse le bois. On entasse les mots et les connaissances. C'est long mais nécessaire. Petits bois, gros bois, tendre ou cassant. Chaque morceau aura son utilité. La bûche a besoin de la branche, la branche de la brindille, et la brindille ne s’enflammera que si le tas de feuilles mortes a eu le temps de sécher. Ce qui compte, prétend Docteur Blind, ce n'est pas la matière, le mot, la chose ou l'idée, mais l'usage qu'on en fera. Alors avec lui je glane ici et là, des herbes et des paroles."
(extrait de "Les trois vies d'Antoine Anacharsis" d'Alex COUSSEAU, édition Rouergue, j'en parle ici; photographie d'une œuvre de land art de Nils UDO, "Nid")

vendredi 7 décembre 2012

Pagaille

"Pagaille" d'Edward VAN DER VENDEL et illustré par Carll CNEUT est un petit roman illustré qui fait du bien. Il apporte bonne conscience.

© Edward VAN DER VENDEL et Carll CNEUT/ Rouergue

Solal est un garçon bizarre. Il est un peu mis sur la touche, premier de la classe avec un bandeau en rééducation d'un œil paresseux. Il écrit l'histoire de cet été-là pour être lu d'une petite nouvelle à l'école, Lotus.
Solal suit souvent ses grands-parents dans le jardin potager ouvrier. Il a une cabane sous le pont de la voie ferrée et le plus souvent possible il y joue seul. Jusqu'au jour où deux enfants le trouvent. Solal sait que ses jeux et sa tranquillité sont finis. Ils vont se moquer en plus.
"L'une des mains a tapoté un des sièges.
"Moi peux?" a demandé le garçon.
"Oui, assieds-toi."
Je connais la musique: ne pas compliquer les choses, ne pas râler. Comme ça le temps passe plus vite. Comme ça on oublie tout plus vite.
[...] Peut-être que j'ai une chance de m'en tirer."
Mais ce sont les deux garçons qui ont eu peur de lui, les deux garçons noirs. Ils ont peur du rouge et du noir: "Kiko et Flamme venaient de loin. Leur pays était loin et ils étaient loin de leur pays. [...] Leur pays est noir et rouge, noir à cause de la guerre, rouge à cause du sang." Ils sont clandestins et vivent pour l'instant dans une cabane du jardin ouvrier.
Ils deviennent amis et découvrent aussi Pagaille. Elle n'existe pas, ou pas vraiment. "Elle n'existe pas pour de vrai. C'est un esprit. Un petit fantôme ou un ange. Une sorte de rêve peut-être. On ne la voyait pas, ça faisait bizarre. On entendait sa voix, ça faisait encore plus bizarre." Grâce à Pagaille, les sujets difficiles sont explicités, doucement, par des jeux, anodins ou très révélateurs. La vie de Kiko et Flamme, la différence avec celle de Solal, leur point commun, aussi.

© Edward VAN DER VENDEL et Carll CNEUT/ Rouergue

A travers les chapitres destinés à Lotus, le harcèlement des enfants apparait en filigrane mais aussi, et surtout, l'ouverture d'esprit et la tolérance d'autres enfants, leur capacité à parler aussi de l'indicible. La capacité a gardé un secret.

Le texte est porté par les illustrations toujours aussi particulières de Carll CNEUT. Au fil des pages, les jeux des enfants mais aussi des images d'un passé douloureux. Subtile et efficace.
Une autre illustration ici.

vendredi 3 août 2012

Les arbres pleurent aussi

©Irène COHEN-JANCA et Maurizio A.C.QUARELLO/ Rouergue

Je l'avais vu dans les rayonnages, je l'avais vu commenté dans des blogs de qualité, alors quand j'ai pu l’emprunter, je n'ai pas hésité. "Les arbres pleurent aussi" de Irène COHEN-JANCA et illustré par Maurizio A.C.QUARELLO est une très belle proposition pour commencer à parler de la seconde guerre mondiale et de la question juive.

Les arbres ne parlent pas, ils restent muets... les arbres ne disent rien et pourtant. Un arbre de la ville, témoin de tous les âges, des jeux, des amoureux, des vieux et des oiseaux, un arbre de plus de cent ans s'apprête à parler. Il va mourir, "un minuscule papillon mine [ses] feuilles".
Il va prendre la parole contre l'oubli et c'est tout un pan de la grande histoire qui apparait.
"Moi, le marronnier dans le jardin de la maison 263, Canal de l'Empereur, j'ai donné à une jeune fille de treize ans, captive comme un oiseau en cage, un peu d'espoir et de beauté."

©Irène COHEN-JANCA et Maurizio A.C.QUARELLO/ Rouergue

Dans la grande Histoire, une plus petite, une qui a le pouvoir de l'identification... une émotion enfantine, bien-sûr il s'agit d'Anne FRANCK, cette jeune juive qui a vécu en clandestinité dans un espace caché d'une maison pendant l'extermination des juifs.

Par la voix du marronnier se décrit une politique, une interdiction au départ qui devient même celle d'exister. La violence est ici retranscrite par les illustrations, fortes, de QUARELLO. Des soldats, des bombes, des camps de concentration. Le texte lui est plus accessible, quoique tout est dit. Elle n'est plus libre, elle sera dénoncée, envoyée en camp où elle mourra.

©Irène COHEN-JANCA et Maurizio A.C.QUARELLO/ Rouergue

Mais l'angle d'approche est subtile. Sans nous donner tous les détails, certains extraits du "journal d'Anne Franck" sont repris. Ceux où la vue de la lucarne donne de l'espoir aux enfants captifs. Cet arbre, témoin des saisons, de la vie autour. Cet arbre appelant le renouveau du printemps.
La marronnier pleure, il veut témoigner avant de tomber abattu. Lui survivra d'une certaine manière grâce à son greffon, comme un double de lui... mais il témoigne pour que l'arbre nouveau fasse siennes les racines et la mémoire humaine.

Les illustrations couleurs sépia et jaune (de l'étoile) donnent des impressions lentes, longues, lourdes, pesantes de sens. Anne FRANCK apparait, en ombre, à travers la vitre, dans une flaque avec déjà son identité et sa vie volées.

Le propos n'est pas expurgé mais reste succinct, ouverture à plus de détails. En cela il est plus accessible que cet autre album jeunesse magnifique, "Fumée" d'Anton FORTES et illustré par Joanna CONCEJO. L'avis tentateur de Lily est ici.

mardi 3 avril 2012

Noir grand

"Noir grand" de Sébastien JOANNIEZ et illustré par Daniela TIENI est un tout petit roman. Petit oui mais un condensé poétique sur l'intolérance et ce qui se cache derrière.

© Sébastien JOANNIEZ et Daniela TIENI/ Rouergue

Le narrateur est un enfant noir, ses parents sont blancs. Bien-sûr il y a une adoption là-dessous. Au départ, les parents sont les plus heureux du monde, ils klaxonnent en revenant au petit village avec lui dans les bras. Au départ, les villageois sont ravis aussi... puis le petit noir grandit, il devient "Noir grand" et le regard des autres change, seuls ses parents restent aussi enthousiastes.

Le Noir grand a pourtant grandit là, dans ce village, il a pris les expressions, le patois, les manières de vivre. Il s'est adapté mais intégré... non. La sympathie pour un poupon a laissé la place à un racisme confus, puéril puis acerbe:
" Tout le monde m'appelait Chocolat. Et je les appelais Vanille. Alors ils m'appelaient Tête de Nègre et je les appelais Faces de Fromages. Alors ils m'appelaient Tais-Toi et je les appelais Pourquoi."
L'enfant s'isole, se terre, se recroqueville dans le noir, ne veut plus suivre l'école, ne veut plus du soutien de ses parents.
L'enfant va reprendre pied, grâce à la gentillesse, la nature et le mouvement, la diversité de la vie.
Le racisme primaire pris à la source se fait méconnaissance, se délie un peu par les réflexions sur l'adoption, sur les trames de vie, de couple, de parentalité et devient un tableau plein de tâches de couleurs odorantes.

© Sébastien JOANNIEZ et Daniela TIENI/ Rouergue

Ce livre parle d'adoption, un peu, de racisme, beaucoup. Mais il parle surtout de cette attente d'un enfant, de ce rapport entre le parent et l'enfant. Le sien marqué de notre amour, le leur marqué de nos angoisses.

La poésie est là, à chaque page. Par cette fraicheur du propos: un garçon qui découvre l'intolérance, les actes amenant le changement mais aussi dans le style, ce jeu des couleurs, cette vision intérieure et extérieure.

© Sébastien JOANNIEZ et Daniela TIENI/ Rouergue

Les illustrations de Daniela TIENI apportent un plus au texte. Les couleurs noir, crème et rose offrent aux paysages intérieurs une douceur mais aussi une aridité. C'est encore de la solitude.
J'aime particulièrement ce partage entre la mère aveugle et son fils, plus qu'un jeu pour être les yeux de sa mère, cette dernière lui offre une porte ouverte de communication.

Un petit bijou donc!

mardi 4 octobre 2011

Le faire ou mourir

"Le faire ou mourir" de Claire-Lise MARGUIER est un court roman choc. Dam DeCaro est un adolescent de presque 16 ans aux prises avec la difficulté de vivre cet âge des possibles, ou plutôt des impossibles futurs.

Jeune au corps de "frite molle", il est solitaire. Seul parce qu'effacé, seul parce qu'aussi trop intelligent. A travers ses confidences offertes à une oreille attentive (le lecteur est tutoyé) nous avons accès à sa souffrance. " Il y a le ciel au dessus de moi, mais je ne le vois pas. Moi j'ai toujours vu que ce qui est sombre, ce qui est noir et effrayant, les monstres sous le lit, les fantômes dans le placard, la mort à l'angle de la rue."
Oui les thèmes sont violents et ardents: l'homosexualité, la scarification, le piercing, la violence extrême. Mais il n'y a pas là d'accumulation sordide mais bien une finesse des propos.
Dam (Damien) est un adolescent mal aimé à la recherche d'attention. Les autres ne semblent pas les plus méchants, même si les signes de coup sont visibles. C'est bien dans le cercle familial que le pire peut exister.
La famille se replie dans un autoritarisme et un étiquetage de l'adolescent sans prendre la peine de communiquer. Ils se fient aux indices vestimentaires, scolaires et conventionnels. Tout serait une affaire de crise d'adolescence, cela lui passera. Mais ils passent à côté de lui.

Le jeune homme comprend tout toujours plus vite que les autres: "Tu finis par te retrouver loin devant, et loin devant c'est pareil,que loin derrière, t'es tout seul, avec la différence que loin devant, les gens sont jaloux et curieux à la fois. Et cruels." Il cogite et bouillonne de sentiments non exprimés. Ses actes sont signe de négligence affective.
Le malaise pousse aux questionnements et aux passages à l'acte. Et les solutions paraissent fermées pour un adolescent, pas encore adulte, pas encore libre d'être juste lui-même. La révolte, l'agressivité, le repli sur soi, le choix d'appartenir à un groupe différent, le suicide ou la résignation. Dam choisit la passivité à l'extérieure et la furie maîtrisée seul, la scarification, comme marque sur soi, contrôle de sa douleur. Contrôle aussi des pressions internes: avec le sang s'écoule les tensions avant explosion.
L'homosexualité est au cœur du propos aussi. L'acte mais surtout ce qu'il implique: cet amour d'un être avant d'être celui d'un sexe. C'est aussi le regard d'autrui: l'homosexualité comme une sensibilité particulière, provoquant presque un respect de la différence, des attentions et des précautions pour des personnes extérieures et habituées aux enfants (enseignants et médecins) et une peur, une intolérance et une colère dans le cercle familial.
L'absence de communication inter-générationnelle couplée à cette découverte d'un autre rapport aux autres, à soi et à ses sentiments, de ce rapport de soutien et de prise de position de la mère de son ami, amène Dam dans ses retranchements. Laisser libre la parole et les sentiments ou se canaliser et pleurer. "Des fois j'étais mal à en crever, sans raison, mais j'avais pas envie que ça s'arrête, comment t'expliques ça? Si ça s'arrêtait, c'était le vide, et le vide ça me foutait la trouille pire que tout. J'attendais de cumuler pour que je finisse par pleurer (en cachette, j'avais compris) et que ça me soulage un peu. C'était comme si pleurer ça me consolait."
Il est à bout, peu de personne l'écoute. "Je ne me sens pas capable d'assumer la vie."

L'histoire a deux fins, cela pourrait déstabiliser mais l'idée est belle. Loin de proposer un happy end et une fin brutale c'est surtout le moment où tout diffère qui est intéressant: comme quoi le pire effectué, ce n'est peut-être justement pas le pire.

Un très bel entretien avec l'auteure chez In Cold Blog et son superbe avis documenté



samedi 5 février 2011

Les hommes sirènes


"Les hommes sirènes" de Fabienne JUHEL nous emmène dans la férocité des contes et des ogres réels.
L'homme a une quarantaine d'années, une femme, un fils mais aussi un goût de sang dans la bouche et un caillot près du cœur. Poète fourbu de comptines et perdu dans son monde, se mettant au chômage, se bousculant pour être en marge toujours, il prendra le prétexte d'une mention sur une palissade publique pour tout quitter. Il part voir la mer, cette immensité qu'il a côtoyée enfant sans jamais la regarder, toujours image ou paysage derrière un couple, ses parents adoptifs : Eve et Eli ECKERT.

C'est vrai qu'il faut avoir envie, qu'il faut s'efforcer de commencer ce roman. Le style n'est pas si simple avec cet individu, le héros, à la troisième personne mais toujours appelé "l'homme". Mais ce même style offre de la poésie, de la noirceur, de la vigueur, de l'ardeur, des "tripes" à chaque page. Alors à la troisième page, on entre dans ces courts chapitres. Mais surtout, la lecture ne laisse pas indemne, il faut vouloir s'embourber, sentir venir la sueur sur la nuque. Non pas de peur mais de cette abomination des cauchemars. L'homme, au fil des pages, retrouve une identité: civile, Antoine (ou Abhra de son vrai nom indien); historique, enfant adopté par un couple survivant des camps de concentration; mais aussi une enfance, une trame éducative qui en a fait un homme barbare et humain.

Le lecteur entre images après images dans l'enfance. Un petit indien acheté à son père mais surtout élevé avec des valeurs suintantes de "monstruosités". La survivance aux camps de concentration laisse là une marque indélébile, une envie de maîtrise, de contrôle mais aussi de transmission de la souffrance. L'enfant revit dans les histoires inventées, dans les confidences réelles et dans l'apologie de "méchants" de contes pour enfant toute la douleur que les hommes peuvent infliger aux autres. Aucune image ne lui est épargnée, elle est même mise en avant, théâtralisée pour donner encore plus de résultat. L'homme est alors un amas de chairs, d'os, de points d'impact, de lignes de souffrance. La vie n'est possible que dans cette culpabilité à être une chair pourrie, morte sans l'être, sans envie, sans joie, sans amour.

Et puis il y a cet homme, l'adulte devenu. L'adulte qui n'a plus peur des contes pour faire peur, mais à quel point? Il reprend de la vie, de la liberté, en jouant aux jeux d'enfant, en suivant un parcours de hasard, d'impressions. Il revient sur cette transmission de la torture. Cette souffrance si importante qu'elle ne peut finir que mal.

Mais que dire encore de cette éducation! Elle est scotchante, ahurissante. L'enfant est un jouet d'adulte, soumis à une manipulation, un façonnage. Et les livres ont leur place. Une place de choix, même. L'adulte n'est pas devenu poète pour rien. Les histoires sont choisies pour être représentatives de la noirceur humaine, pour appeler le cri, les gémissement,s l'abandon.
Encore heureux que d'autres adultes, représentants d'une certaine humanité, se retrouvent sur son passage: une cuisinière, un sorcier mais aussi une vieille dame, en fin de parcours, au métier si salvateur. Le livre est cela: du chaos, du vide, l'adulte va apprendre à ne plus être un déchet... à se libérer d'une forme d'humanité pour en trouver d'autres, belles, douces, passionnelles, spontanées et amoureuses.
Le livre est à relire, parce que sous ses images peut-être fictives, ses cauchemars de loups, de meurtriers du règne animal, de bourreau des plus fragiles (chaperon-rouge mais aussi enfant, ou dans sa forme domestiqué pour, l'homme démuni) il y a un espoir, un loup multiple. Et puis il y a la mer, l'océan, ce liquide engluant où l'on peut se perdre, revenir, où l'on peut mourir mais aussi se laver, être ingurgité et recraché avec le bois flotté, être un "homme sirène" prêt pour la Rédemption, la sienne, celle d'une famille, celle d'une douleur humaine.

Un très bel avis, très pertinent et argumenté ici, un autre .
Ce livre est sélectionné pour le prix Landerneau 2011. Merci à Faits&Gestes.
Je n'avais pas réussi à entamer profondément son autre livre "A l'angle du renard", sélectionné pour le prix Landerneau 2009. Ce livre me donne envie d'y revenir.

mardi 30 novembre 2010

Je veux un vieux Noël

"Je veux un vieux Noël" d'Irène COHEN-JANCA et illustré par Caroline DALL'AVA est une petite histoire bien touchante. De celle que les enfants peuvent lire sachant que le Père Noël n'existe pas mais qui vous immerge dans la magie de cette période. De l'humour, de la magie, de la lumière, des décorations mais surtout de l'amour familial.

© Irène COHEN-JANCA et Caroline DALL'AVA/ Du Rouergue

Théo est un grand garçon et attend avec impatience la période de Noël. Ça tombe bien, les propositions de calendriers défilent à la porte, le jour de l'achat du sapin sera bientôt là. Sauf que cette année, les parents de Théo et de son petit frère Arthur ont une autre idée: un Noël plus proche des considérations écologiques. La maman propose des sapins en pochoir sur le mur et aussi des décorations maison. Ces nouveaux préparatifs alternatifs ne plaisent pas du tout à Théo. Il veut un vrai sapin, qui sent bon, chargé de boules et de décorations: un vieux Noël quoi!

Le récit est très drôle entre ce garçon très "conservateur", non, non pas comme ceux présents dans les produits alimentaires, sa maman pleine d'énergie, d'idées et en pleine phase écolo et ce petit frère toujours ravi de faire, découper, dessiner.

© Irène COHEN-JANCA et Caroline DALL'AVA/ Du Rouergue

Ce court roman graphique est plein d'humour, de poésie.
Le discours écologique est là, contre le plastique, contre les arbres qui meurent après une seule utilisation mais aussi avec un pendant autre à découvrir. Une philosophie de vie, du don, des partages entre amis et des loisirs.
La part belle est faite aux préparatifs, à ce partage familial qui fait la magie de cette période de l'année. Mais Théo n'aime pas les activités manuelles proposées, sous-disant trop enfantines pour lui, il souhaite la magie de Noël sans plus croire au Père Noël. C'est peut-être cela, d'ailleurs, qui se joue: une idée d'un dernier Noël de l'enfant avant l'adolescent... encore une présence, une ombre de Père Noël pour le petit frère mais aussi pour lui. Et c'est en fait une autre idée de Noël qui apparait... celle de l'amour familial.

© Irène COHEN-JANCA et Caroline DALL'AVA/ Du Rouergue

Les illustrations de Caroline DALL'AVA en noir et blanc offre un humour de livret d'activités pour Noël, entre des personnages aux mimiques épatantes et des décorations prêtes à découper (mais ne le faites pas). Les sapins ont poussé, le nobel prend la pose, l'ikenaba est magnifique et le petit train est entrainant. Le manque de couleur ne limite en rien la magie de Noël, lui offrant là un style.

mardi 2 novembre 2010

Gargouillis

C'est en cherchant d'autres albums jeunesse sur le corps que je suis tombée sur celui-ci. "Gargouillis" de Nina BLYCHERT WISNIA est un vrai bonheur!

© Nina BLYCHERT WISNIA/ Rouergue

Sous des dehors humoristiques, toutes les questions sur le ventre trouvent une réponse et une illustration inoubliable. D'ailleurs elles m'ont assez déconcertées pour certaines, où l'on y voit des personnages comme dessinés par un enfant. Oui mais voilà, c'est aussi ce qui fait le charme de ce livre.
L'album est chapitré comme un cours de biologie déjanté fait d'affiches et de schémas anatomiques, le tout en gaité et originalité. Il nous montre l'extérieur, l'intérieur et les fonctions du ventre. Petit, grand, creux, gros ventre. Le nombril prend aussi une signification... signe de la naissance, à l'aspect différent mais aussi preuve des mammifères. © Nina BLYCHERT WISNIA/ Rouergue

Un système digestif qui change en fonction des animaux et de leur nourriture (à chaque fois les choix sont instructifs: un cheval ne peut pas vomir, un écureuil mange ses crottes pour reprendre les nutriments perdus lors de la première digestion, le nombre d'estomac des ruminants) mais aussi les astuces d'un loup (au ventre de pierres).
C'est aussi une illustration des évacuations: rots, pets, vomi, fèces et urine... et aussi de tous les noms de ventre et les expression qui le reprenne.© Nina BLYCHERT WISNIA/ Rouergue

Le ventre devient un monde en soir... un monde peuplé de garçon déguisé en superman, de fillette déguisée en superman mais aussi d'animaux plus ou moins exotiques et aussi de faune fictive.
© Nina BLYCHERT WISNIA/ Rouergue

L'album fourmille d'accroches pour les enfants et les illustrations nombreuses sur chaque page offrent de multiples propositions et jeux ou astuces (recette de brioche, labyrinthe, découpage). Chose non négligeable les sous-couvertures ainsi que le verso de couverture apporte leurs lots de détails.

jeudi 18 mars 2010

Le maître de tout

J’achète beaucoup, beaucoup, de livres jeunesse. Pour l'imaginaire, l'émotion, les apprentissages.
J’ai des coups de cœur aussi. Des coups de cœur d’adulte, des coups de cœur de sensibilité, des coups de cœur pour un « objet » complet, un livre que je crois indémodable. « Le maître de tout » de Baert MOEYAERT et illustré par Katrien MATTHYS fait parti de ceux-là.

©Baert MOEYAERT et Katrien MATTHYS/ Du Rouergue


Je l’ai acheté pour deux raisons infimes mais suffisantes. C’est un livre à lire à la lampe de poche, fait de noir et blanc fluo (vous savez ce blanc jaune fluorescent), il propose des histoires en plein jour et des histoires la nuit. Et ce chat taquin ressemble tellement à mon imaginaire du chat du Chester rencontré par Alice dans l’œuvre de Lewis CARROLL. Non, non il ne sourit pas, il n’a pas ses yeux ronds mais la « perfidie » enfantine y est.
Je l’ai lu et relu pour encore d’autres raisons.

©Baert MOEYAERT et Katrien MATTHYS/ Du Rouergue

Le chat, petit solitaire, empêcheur de tourner en rond, nargue un chien tenu en laisse à un arbre. Il va le titiller et mettre ses valeurs à mal : être attaché et attendre.
« - Mais la situation n’est-elle pas différente cette fois ? lui demande le chat.
- Non, répond le chien. Tu ne crois pas ?
- Aucune idée, dit le chat. Attendre, c’est attendre, mais cette fois, ce n’est pas pareil. Ici, tu ne peux pas changer de position comme tu veux, la corde est trop courte. Tu sens la différence ?
- Que veux-tu dire ? demande le chien.Il arrête un moment de haleter, une pensée surgit dans sa tête avant de disparaître immédiatement ; néanmoins, il en est tout décontenancé. C’est la première fois qu’une idée surgit dans sa tête pour aussitôt disparaître. »
Le chenapan va aussi pérorer devant d’autres animaux de son entourage pour connaître leur position sur la liberté. Trois personnages en plus du héros, le chat, reviennent au cours de ces petites histoires qui peuvent se lire à la suite, celles de jours suivies de celles de nuit, une de jour suivie d’une de nuit ou complètement indépendamment : le chien, la chouette et le renard. Avec les 14 fables, le jour ou la nuit, nous voyons défiler les journées, les manières d’être, les dépendances et les caractères.

Le chien hurle à la mort attaché à un arbre et attend, naïvement, que son maître vienne le chercher : sa dépendance, son manque d’initiative ou même d’instinct de survie. Il a prôné le maître de tout, son maître, à la place d’un dieu. Le renard, rusé, est pris au piège de la réflexion : qu’est-ce qui le distingue du chat ou du chien ? La chouette taquinée devient taquine.

©Baert MOEYAERT et Katrien MATTHYS/ Du Rouergue

Les souris sont désespérées d’être au menu du chasseur. La liberté du papillon est de se perdre, de tourner en rond, de ne jamais aller en ligne droite. Les lucioles au besoin d’attraction. Le coq et la poule idiots.
Le chat est en fait piqué au vif. Qui donc est le maître de tout ? N’est-il pas son propre maître ?

©Baert MOEYAERT et Katrien MATTHYS/ Du Rouergue

Ce bestiaire propose les travers des animaux, des hommes : le narcissisme, la dépendance, l’envie d’originalité, la liberté au détriment de celle des autres etc.

Les illustrations de Katrien MATTHYS sont extrêmement stylisées. Le jour, les ombres chinoises sont impeccables d’attitude, de « férocité », les images sont presque épurées. La nuit, les ombres prennent des dimensions importantes, déformations, hallucinations. Les traits typiques de chaque animal deviennent une cicatrice, un squelette, la nuit… Impressionnant, stupéfiant.
Ainsi les enfants, accompagnés dans leur lecture pour le plus jeune âge, se confrontent à la peur du noir, aux ombres grimaçantes. La « technique de lecture » à la lampe de poche augmente cet aspect. Il est juste à déplorer que les rabats et les petits papiers de soie pour ne pas abimer la texture fluorescente des pages intérieur (de nuit) rendent le tournage des pages difficile.

4/24

jeudi 28 janvier 2010

Mon jardin

© Zidrou et Marjorie POURCHET/ Du Rouergue

La lecture de « Mon jardin » de Zidrou et illustré par Marjorie POURCHET est riche quand les souvenirs d’enfance reviennent. Ce livre jeunesse est d’une poésie fine.

Cet homme revient là où il a habité tout jeune, chez ses parents. Son passé défile par petites touches grâce à ce jardin, son royaume d’enfant. Il arrive par la fenêtre, les feuilles dans les arbres, le vent et tout revient.© Zidrou et Marjorie POURCHET/ Du Rouergue

Les aventures et leurs personnages, les sorcières, les pirates, les fourmis. Le végétal s’humanise, les détails deviennent la source de nouvelles histoires. Tour à tour explorateur, archéologue. « Je suis seul. Je suis plusieurs. » Et aussi enfant qui grandit au fil des anniversaires, des Noëls et des « petits » deuils.© Zidrou et Marjorie POURCHET/ Du Rouergue

Lieu où le réel est extérieur, lieu où l’enfance prédomine. Cet homme revient voir ce jardin devenu vieux d’avoir trop attendu un enfant pour jouer entre ses arbres. © Zidrou et Marjorie POURCHET/ Du Rouergue

Tout tient maintenant dans une boite à trésors, tendue par des mains familières, apparemment les dernières vivantes en cette demeure.
Vous ne verrez plus le gravier des jardins de la même manière.

Et que dire des illustrations, fines, douces, de Marjorie POURCHET. Si ce n'est qu'elle nous entraine elle aussi vers une histoire, peut-être une autre, celle de l'enfance, d'un parcours de vie, des sentiments de solitude et des envies d'évasion.