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samedi 15 avril 2017

"Il y a de la beauté dans cette lutte pour tenir debout" - Equinoxe


"Je me dis tous les jours qu'il est un peu trop tard. Je ne pourrai jamais combler ces dix dernières années perdues à ne rien apprendre, rien comprendre. Je ne serais jamais Gene Kelly, Pollock, Virginia Woolf ou Chris Killip. Je n'ai pas le souffle. Je ne suis pas équipée pour cela. C'est douloureux. Je l'ai cru avant, un peu. Je m'étais secrètement raconté cette histoire-là, à l'âge où on peut faire semblant de croire en son talent, où on espère qu'il va se construire pièce par pièce devant soi. Je pense à tout cela. Je rumine encore et encore. Je sais que c'est inutile.

Il faut que je réduise mon ego. Ne plus me laisser envahir par ce que je ne suis pas.

Je bute tous les jours sur le mur insupportable de mes limites, et pourtant je continue.

Comme sur un vélo.

Si je m'arrête, je tombe."
(Extrait des "Équinoxe" de Cyril Pedrosa; édition Aire libre)

dimanche 28 août 2016

Albums de famille - Equinoxe


"Certaines photos dans ces recueils sont devenues des mystères familiers. Des oncles lointains, des visages aux prénoms oubliés, des gros ventres, des yeux rieurs, des chapeaux, des voitures noires, des jardins. Immobiles. Pour toujours. Des vies transformées en figures abstraites sur du papier. Il lui semble presque impossible d'imaginer ces corps animés de désirs, d'espoirs ou de souffrances. La partie de campagne. L'enfant boudeur sur le tricycle, l'homme adossé au cerisier, la nappe blanche et les bouquets fleuris sur la grande table lui paraissent irréels au point de rendre leur disparition sans importance.
Elle aussi, à son tour, aux yeux de tous, deviennent lentement une image dans l'album du passé. Une mutation irréversible, difficile à admettre, mais c'est bien ainsi que la jeune femme l'avait vue. Enfermée à double tour derrière le masque de sa vieillesse."
(Extrait des "Équinoxe" de Cyril Pedrosa; édition Aire libre)

vendredi 8 janvier 2010

Trois ombres

Voici une bande dessinée laissée chez moi par une main sûre et amie. Elle était persuadée que la lecture me plairait. Elle a bien vu : "Trois ombres" de Cyril PEDROSA, pour ados et adultes, est un petit bijou.


Une petite famille dans un décor bucolique se rend compte que trois personnages rôdent autour de la maison. La vie est pourtant toute douce, faite de labeur, de petits bonheurs simples, de complicité et de grande présence. Seulement, s’il faut en croire la « folle », les trois ombres sont de mauvais augures et viennent pour l’enfant, Joachim.
Le thème fort, presque adulte, de la perte d’un être cher, de son enfant, est traité ici avec beaucoup de finesse : la force est de ne pas tomber dans un voyeurisme ou un traitement pauvre de sens. Ici les deux parents ne réagissent pas de la même manière. Et, pour une fois, nous suivons ce père, force de la nature, dans sa fuite en avant, dans cette croisade pour devancer avec son enfant les trois ombres où qu’elles se trouvent. Au fil du voyage, les différentes morts sont abordées: accidentelle, naturelle, meurtre, choix mais aussi immortalité.
Malgré le thème, cette bande dessinée n’est pas plombante. Elle est au contraire pleine de peps, d’espoir. C’est aussi comme un récit initiatique vers sa propre mort, celle de l’être cher, et aussi vers la vie. En cherchant un refuge vers les origines, c’est soi que l’on trouve. Faut-il encore pouvoir retrouver l’autre après la perte.
Aux alentours aussi d’autres sujets, juste à la superficie de cette fuite, de cette perte de repères et de contrôle du papa. Des personnages secondaires et qui ont aussi une valeur propre dans cette métaphore avec la traite d’esclave, les gitans, les exilés, les handicaps, la bourgeoisie.


Le style accompagne très bien l’histoire. Les dessins sont en noir et blanc et selon l’atmosphère vont de traits fins, clairs et précis à des hachures ou des marquages. Les arrondis des arbres aux entrelacs des forêts où encore les « gravures » de la magie. Certains passages sont comme des poèmes.
Un moment fort de lecture, pleine d’émotions. Vous trouverez ici, là et là trois interviews pour suivre au mieux l’idée de cet auteur. Un autre avis là.