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lundi 10 décembre 2012

L'été de Garmann

"L'été de Garmann" de Stian HOLE est un album magnifique à mettre aux pieds du sapin. Et, quelle chance, il a des suites "La rue de Garmann" et "Le secret de Garmann".

© Stian HOLE/ Albin Michel Jeunesse

Garmann a peur de rentrer au CP. C'est la fin de l'été et les tantines sont de visites. Elles sont vieilles et apportent avec elles leurs petits et moyens maux et leurs joie de vivre.
Lors de cet après-midi d'été, le garçon se rend compte que les enfants ne sont pas les seuls à avoir peur. Les tantes pensent à la mort et à la vieillesse avec poésie et sans rancœur... le papa parle de ses absences professionnelles et de son trac de musicien, la maman de ses peurs pour Garmann mais aussi d'autres plus frivoles.

© Stian HOLE/ Albin Michel Jeunesse

La vie apporte là de petits instants précieux et taquins, un dentier dans un verre d'eau, un skate comme déambulateur mais surtout de très beaux moments de poésie à qui sait regarder... des poils sur le menton d'une vieille tante mais aussi une veine bleue que l'on peut suivre comme un aveugle du bout du doigt.
Les préoccupations enfantines, perdre une dent de lait, ne pas savoir nager, rentrer au CP, deviennent comme des moments précieux, d'étape dans une vie.

© Stian HOLE/ Albin Michel Jeunesse

Les illustrations de Stian HOLE sont déconcertantes. Des photographies retouchées et des dessins mettent en scène de manière assez surréaliste la vie de Garmann, comme monter dans un bus scolaire accompagné de sa maman Grace de Monaco et y retrouver Elvis Presley entre autres musiciens et autres personnages "culturels". Le jardin, avec ses plantes, ses oiseaux et ses insectes a une part importante dans l'album, presque comme tableau de la temporalité... la fragilité de la vie d'un moineau ou d'une guêpe, des feuilles qui tombent.

Cet album est magnifique. Plein de poésie, il parle de questions sensibles sans mièvrerie et surtout donne un sacré entrain pour la vie et cette part de l'enfance aux multiples découvertes.

lundi 17 janvier 2011

Les petits philozenfants... se questionner tout bout de chou

La collection "Les petits philozenfants" d'Oscar BRENIFIER et illustré par Delphine DURAND aux éditions Nathan est arrivée chez nous naturellement, elle est destinée aux enfants à partir de 3 ans, ne vous en privez pas.
A chaque album, Phil, tout jeune enfant, se pose une question fondamentale et va la poser au référent. Mais souvent l'adulte n'a pas pris le temps de répondre et Phil est déboussolé et laissé seul à son questionnement. Heureusement son doudou Zof le pousse à chercher un autre intervenant, qu'il soit objet, animal ou humain. Ainsi, page par page, la question reste la même, la réponse change: d'un simple constat à une réponse tronquée amenant un doute à Phil, partant vers une autre réponse etc... Phil et son doudou Zof déambulent ainsi entre les réponses jusqu'à la dernière plus "ouverte".
Le livre se lit comme une histoire, Phil change de participant en suivant des pointillés dans l'illustration. Le philosophe étant Zof le doudou, qui reformule la limite des réponses, relance l'enthousiasme du bambin.
Les thèmes sont l'acte de grandir et d'apprendre, l'amour, la vie et les limites/dangers, espérons que la collection s'étoffe encore plus.

© Oscar BRENIFIER et Delphine DURAND/ Nathan

"Pourquoi je vais à l'école" a été le premier, lu comme une histoire du soir avant la première année de maternelle. La question est posée à la maitresse mais celle-ci n'a pas le temps d'y répondre, alors Phil décontenancé mais soutenu par son doudou va aller poser la même question à la cloche de l'école, à l'escalier etc... Le constat, l'activité, la transmission du savoir, le travail, le jeu, se faire des copains, grandir, apprendre sont présentés simplement avec des mots d'enfant et une illustration enjouée. Le "turlututu" de Zof dans cet album permet vraiment à l'enfant de rester dans l'histoire/questionnement, d'en rire et de vouloir d'autres réponses. Ce livre permet vraiment de proposer à l'enfant une entrée à l'école avec sa propre interrogation toujours active.

© Oscar BRENIFIER et Delphine DURAND/ Nathan

"Pourquoi je ne fais pas ce que je veux ?" démarre d'une question posée au papi décontenancé par cette interrogation portée par un enfant. J'ai d'ailleurs aimé cette référence à une éducation où l'enfant devait se taire par rapport aux adultes et jouer avec ceux de son âge. L'action de ne pas faire et le fait d'être obéissant, être contraint, trop petit, naif, sage, aimant, la loi et le danger... ce sont les thèmes vus, juste aperçus mais laissant le questionnement complet en suivant un "saperlipopette" de Zof jouissif.

© Oscar BRENIFIER et Delphine DURAND/ Nathan

"Dis, papa, pourquoi tu m'aimes?" reprend l'acte d'aimer: être aimé, aimer tel chose, aimer tel être, les qualités pour être aimé (doux, gentil, pas dérangeant), la solitude, l'attention. C'est autant le sentiment que les conditions de questionnements ou les limites des réponses qui sont soulignés par le "taratata" de Zof. Du papa décontenancé au papa salutaire.

"Dis, maman, pourquoi j'existe ?" reprend cet acte de vie, naissance, existence indépendante de la grandeur, de l'activité, de l'utilité. Encore une fois, les réponses montrent le panel des limites de nos raisonnements mais Zof est trop consciencieux pour se laisser distraire et emmène Phil a demander encore et encore, "nom d'un petit bonhomme"!

© Oscar BRENIFIER et Delphine DURAND/ Nathan

D'ailleurs ces livres ne s'arrêtent pour ainsi-dire pas, Zof émettant souvent un doute, une question finale, ouvrant encore à la réflexion. Il ne nous reste plus qu'à discourir sur les questions philosophiques même avec nos plus petits, dès 3 ans... Et nous continuerons avec la collection Philozenfants, elle aussi formidable, j'en parle très rapidement.

vendredi 24 septembre 2010

Gadji !

J'aime assez me poser des questions sur les populations dénigrées et beaucoup, beaucoup sur les enfants. J'ai pris "Gadji!" de Lucie LAND pour avoir une autre vision des gitans, de l'éducation scolaire de leurs enfants et des livres. Ma première approche venait du livre d'Alice FERNEY, "Grâce et dénuement".

Katarina a douze ans et nous raconte son quotidien parmi les siens dans la toute petite caravane. Elle est roumaine mais aussi "bohémienne", elle vit en marge de la société aux pourtours de la ville près d'une décharge. Sa famille vit de la musique dans les fêtes, d'aumônes, de petits larcins. Sa mère est accro à la télévision comme porte ouverte sur le monde. Son père, accordéoniste, toujours en vadrouille, est le pilier de la communauté. Cet homme majestueux revient de temps en temps, éperdument attendu par tous, respecté, craint aussi... quand il revient c'est la fête. Katarina déambule dans ce camp avec ses 4 petits frères, vaque aux occupations quotidiennes en l'absence de sa mère et arbitre des batailles d'injures entre les plus jeunes.
Mais à 9 ans elle rêve de l'école. De cette école conventionnelle que ne portent pas dans leur cœur ses parents, inutile comme l'alphabétisation... l'important la musique et compter. Mais dans cette gaie communauté, il y a aussi la grand-mère, Lili la muette, qui chantait, danse encore. Et dans son wagon rouge, isolé du camp, sous son matelas, des livres. Et puis il y a aussi cette nouvelle venue de l'autre côté du bras de fleuve, Zsuzsa, une étrangère qui parle pourtant le rromani... elle lit à voix haute des tonnes de livres...
Et puis il y a le drame, cette perte essentielle, de trois femmes: le passé, le présent et le futur. Katarina part en France, à Paris, avec sa cousine partie, celle dont on disait qu'elle était devenue une gadjée, une femme du monde quoi!

La première partie du livre nous emporte dans ce camp de romanichels, fait de gaieté, d'instantanés, de musique, de paroles, de présence humaine. L'éducation est à la musique, à la danse, à la joie, à une temporalité dictée par les relations humaines et à la survivance. Pas question de livres, pas question d'écoles. De toutes façons, les écoles conventionnelles rejettent leurs enfants.
C'est aussi une description des règles: "ne pas ramasser d'objets ayant appartenu à des morts", ne pas livrer son âme aux non-rrom, rester dans la communauté, fêter la vie dès que possible, se méfier des autres et les accueillir à bras ouverts comme les nôtres avec le temps et la confiance.
Dans cet univers, Katarina fait office de "louve solitaire", elle est maternante avec ses frères mais s'octroie des moments de solitude et des rêves d'école jusqu'à en faire un chantage et une fugue. Les livres paraissent absents mais ils ne sont qu'inconnus. La grand-mère en a et l'arrivée de cette Zsuzsa offre à Katarina une leçon d'alphabet, un amour des livres, de l'objet, des histoires, des mots. Katarina lit les livres bien avant de savoir déchiffrer les lettres.

A Paris, chez cette cousine qui a perdu son âme (peut-être pas tant que cela!), Katarina découvre le confort, les rythmes quotidiens, un apprêt de sa personne et une préceptrice avant sa rentré à l'école. Les règles plus strictes, plus cloisonnantes pèsent sur la jeune adolescente. Elle a besoin de liberté et réclame du lâcher-prise quitte à ne pas pouvoir intégrer l'école: "Si tu arrêtais maintenant, tu serais quoi? Une dégonflée, une tire-au-flanc ? Tu vas finir par donner raison à tous ceux qui regardent la vie à travers leur rideau en dentelle! "
Les conditions de vie sont différentes, les rapports aux voisins et commerçants sont aussi à apprendre. Et c'est peut-être la grande beauté du livre, cette rrom arrivée sur Paris, ne veut surtout pas devenir une gadji. En ville mais aussi dans ses relations aux autres, à l'autorité, elle reste libre, errante, vagabonde, impertinente avec l'insolence des libres. La culture rrom apparaît vivante, sous-jacente, présente même dans les villes par ce brin de liberté, de désinvolture, de joie: culture parquée ou vibrante et musicale dans le métro ou dans les salons : "- Parce que tous les autres, à part toi et moi, ce sont des Rroms d'ici, des Manouches, si tu préfères.
Mince, j'avais entendu parler des Manouches, on m'avait dit qu'ils vivaient en caravane. Méconnaissables, ceux-là, et éducadaptés par-dessus le marché. encore plus incognito que moi. J'avoue, j'étais eue. Douze millions de Rroms... selon les dires de Zsuzsa. En voilà en tous cas une poignée. Mais combien de docteurs ? D'architectes ? Combien de rétameurs ? De recycleurs ? Combien d'enfants parmi ces douze millions ?"
Son rapport à l'école, une fois elle remodelée, plus "normée", est aussi une belle proposition. Entre tolérance, stigmatisation et frein. Les livres, ou en tous cas les mots ont la part belle dans ce roman. Les écrits de la jeune Katarina ponctuent le récit, comme ce devoir d'école présenté là. C'est aussi un hymne à l'amour des grands auteurs, en me donnant envie de relire SARTRE et de découvrir SOLJENITSYNE et BLAGA. C'est aussi une culture rrom assumée, entre la diseuse de bonne aventure, les larcins, l'esprit de contradiction, l'envie de ne pas vivre enfermés, l'envie de prendre la vie comme elle vient et surtout d'en faire un état de joie.

Le livre est peut-être en partie autobiographique, cela ne me surprendrait pas. La communauté rrom est décrite avec amour, sensibilité et non-complaisance. Cela fait aussi son charme, sans compter la superbe idée de proposer une bande son avec... (il ne manque plus que le CD). Cette proposition offre un pendant charnel à celle d'Alice FERNEY.
Ici, , et d'autres avis.

jeudi 23 septembre 2010

La vie juste à côté

© Anne MULPAS et Marjorie POURCHET/ Sarbacane

Je tournais autour reconnaissant la "pâte" d'une illustratrice que j'apprécie... et puis les mains d'une libraire ont fait le reste. "La vie juste à côté" de Anne MULPAS et illustré par Marjorie POURCHET, petit bijou de nuances, est chez nous.

La petite fille se lève et toute la journée doit regarder devant elle... laisser derrière elle son lit, ses rêves. Aller droit devant parmi les grands, dans les rues, vers l'école. Aller droit devant, suivre un rythme, un programme. Aller droit devant sans spontanéité, sans sourires, même le tableau vert de l'école a "mauvaise mine". Puis un jour, l'enfant a "envie d'aller promener juste à côté".

© Anne MULPAS et Marjorie POURCHET/ Sarbacane

Ce juste à côté poétique, ce juste à côté solitaire, rêveur... un espace illusoire où il fait bon voler, où les rues deviennent des espaces naturels, où le chemin peut être sinueux, aléatoire. Où juste les adultes marchent droit devant eux, tellement rigides, ordonnés, rangés comme des manteaux.
Un juste à côté exotique, vers l'ailleurs, vers d'autres pays, vers d'autres sensations. Un juste à côté véritable... un nouveau venu, venu d'ailleurs, qui lui aussi laisse à la spontanéité une place... juste à côté c'est aussi l'amour.
Ce livre parle de liberté, de l'enfance dans son univers onirique mais aussi du rapport à l'autre comme une richesse. C'est aussi une spontanéité de l'enfance, une proclamation de leurs actes comme des chemins où se perdent ou les laissent aller, aussi importants et nécessaires que les rythmes de vie ou les programmes scolaires. Une enfance, juste à côté des parents, pas seulement regardant.
Droit devant il y a les devoirs, la compétition, les savoirs de l'école, à côté, il y a les rêves, les autres, des détails qui peuvent trouver une superbe teneur dans nos vies.

© Anne MULPAS et Marjorie POURCHET/ Sarbacane

Les illustrations de Marjorie POURCHET apporte une poésie et une sorte de surréalisme... Les végétaux reprennent leurs droits et la petite fille s'évade dans un paysages où les maisons ne sont que des ombres et où l'important reste le nouvel enfant, l'autre, le voyage intérieur et le vagabondage.

mardi 24 août 2010

Skellig

Je connais David ALMOND par son livre magnifique "Le sauvage" illustré par Dave McKEAN. Je m'attendais à de la finesse du propos dans "Skellig". Je n'ai pas été déçue même si la part fantastique est un peu plus présente dans ce roman là.
Mickaël a déménagé avec sa famille dans une nouvelle maison anciennement habitée par un vieux monsieur. Tout est à refaire, la maison, le jardin et aussi la garage. C'est aussi une étape de vie, la famille s'est agrandie, une petite sœur est arrivée, elle n'a pas encore de nom et se bat pour vivre. La maman est souvent avec elle à l'hôpital et le papa bricole pour que la maison soit prête pour leur retour. Le jeune garçon n'a aucune envie d'être là, dans cette maison en ruine et ce garage qui tombe en miettes. Il lui est défendu d'aller le visiter d'ailleurs mais l'envie est trop forte: dans les décombres, les débris, les toiles d'araignées, il découvre une ombre, un homme, décharné, peut-être mort ou mourant, blanc, qui gobe les mouches.
Il faut que cet habitant parte, tout va s'écrouler sur lui et le garage va être refait. Mickaël veut l'aider... mais qui est-il? Qu'est-il? Il trouvera en sa jeune voisine, Mina, une alliée de choix.
"- [...] Moi, je suis malade comme un chien.
Elle lui effleure les mains. Elle remonte les manches crasseuses pour palper les poignets enflés. Elle murmure:

- Calcifiés. L'os durcit comme de la pierre. Le corps entier se change en pierre.
Il glousse.

- Pas aussi sotte qu'elle en a l'air.
- En même temps, reprend Mina, l'esprit aussi durcit. Il arrête de penser, d'imaginer. Il devient comme de l'os. Ce n'est plus un esprit. C'est un bloc d'os dans une coque de pierre. C'est l'ossification."

Derrière cet étrange personnage se faufile des thèmes comme la mortalité, la vieillesse mais aussi la naissance et les accidents ou la fragilité de la vie. La relation frère/sœur est aussi à ses débuts, entre jalousie, émotion et envie d'être le sauveur.

Et puis comment ne pas être sensible à la pédagogie. Mickaël est scolarisé. Il est accompagné par ses copains, joue au foot et, en cours, réponds à des questions fermées et est très dirigé. Mina, elle, fait l'école à la maison, avec sa maman. Elle est souvent perchée dans un arbre de son jardin, ou sur une couverture au pied de l'arbre, elle dessine, peins, écrit son journal, modèle et observe, écoute la nature.
"- Tu fais des sciences nat ?
Elle rit.
- Tu vois comme l'école t'enferme! Des sciences nat, pas du tout. Je dessine, je peins, je regarde, je lis. Je sens le soleil et l'air sur ma peau. J'écoute le merle. Je m'ouvre l'esprit. L'école, tu parles!
Elle saisit un livre sur sa couverture, l'ouvre et me dit:
- Écoute.
Elle s'assied bien droit, toussote pour s'éclaircir la voix et lit:

Mais aller à l'école par un matin d'été,

Oh! Voilà qui tue toute joie;
Par un œil cruel harcelés,
Les petits passent la journée
A soupirer de désarroi.

Elle referme le livre.
- William Blake. Encore. Tu as entendu parler de lui, au moins?
- Non.
- Il était peintre. Graveur, aussi. Et il écrivait des poèmes, en plus. Les trois-quarts du temps, il ne portait pas de vêtements. Il voyait des anges dans son jardin."

Les notions d'ornithologie ponctuent le texte, lui donne une ligne et une ampleur. Skellig ressemble un peu à l'un d'eux, peut-être, et puis les omoplates sont là, signes d'anciennes ou futures ailes humaines.
Les rêves de Mickaël suivent la réalité de sa vie et s'entremêlent avec la vie des oiseaux, sa petite sœur comme l'un d'entre eux. Le livre ouvre la voie sur d'autres choses encore.

Une petite merveille! Et puis je suis tellement d'accord avec beaucoup de propos sur l'enseignement et la découverte de William BLAKE cité souvent est d'un bonheur constant. Pour le plaisir, je vous laisse la représentation de Perséphone de Dante Gabriel ROSSETTI... personnage secondaire du récit, ramenant l'énergie après l'hiver.
Lily vous propose un très beau billet tout aussi mystérieux.