jeudi 24 novembre 2011

Le monde de Marcelo


"Le monde de Marcelo" de Francisco X.STORK vient poursuivre mes lectures sur l'autisme. Le thème des failles, surtout lors de l'enfance, me tente toujours mais cette différence au monde m'interpelle encore plus.

Marcelo, adolescent autiste atteint du syndrome d'Asperger, passe sa scolarité dans une école spécialisée équestre Paterson qui regroupe des enfants à handicap autour de poneys. Marcelo est heureux, un petit poney est né il va pouvoir s'en occuper, le rendre adaptable au porté d'enfants différents. Cet été, il sera palefrenier pour l'école et il s'en fait toute une joie.
Mais en revenant d'un de ses rendez-vous à l’hôpital avec son neurologue, son père, Arturo, lui impose de passer l'été à travailler dans son cabinet d'avocats au service courrier. Il va devoir se confronter à la vraie vie.

Marcelo nous parle de cet été et de ce que cela bouleverse chez lui.
"- Mais cet été, tu dois te conformer aux règles du... monde réel. - Le monde réel... Je répète ces trois mots après Arturo, son expression préférée. - Oui, c'est ça, le monde réel. Si vague et large soit cette expression, je sens ce qu'elle signifie ainsi que les difficultés qui vont avec. Me conformer aux règles du monde réel, cela veut dire, par exemple, engager de petites conversations avec les autres. Cela veut dire éviter de parler de ma passion particulière. Cela veut dire regarder les gens dans les yeux et leur serrer la main. Cela veut dire faire des choses "au pied levé", comme on dit à Paterson: faire des choses qui n'étaient pas prévues au programme. Cela peut impliquer d'aller dans des endroits que je ne connais pas, des rues pleines de bruit et de désordre."

Cet été-là, il se confronte aux autres sans la protection d'un entourage préparé, d'une institution ou d'une adaptation. Au cabinet effectivement les collaborateurs ne prennent pas de gants avec lui. Jasmine, sa chef, semble pourtant lui préparer son organisation de manière respectueuse. Marcelo sort de sa "zone de confort" et expérimente les relations humaines.
Son père voulait absolument le sortir d'un chemin spécialisé, balisé pour son handicap. Il voulait lui permettre de relever le défi de la vie, peut-être aussi par déni des conséquences du syndrome asperger. Mais justement, le cabinet est un lieu de travail mais aussi un espace privilégié de stratégies, de complots, de petites omissions, de compétitions.

Marcelo travaille, avec minutie, presque lenteur, sans bien comprendre les aboutissants de ces relations humaines particulières. Cependant certains événements vont venir le chambouler, lui trop honnête et presque jusqu'ici naïf : les fausses amitiés, les chantages mais aussi les intérêts du client et tout ce qui peut intervenir dans les interrelations humaines viciées.

En découvrant une photo à charge dans un dossier, Marcelo découvre l'envers du décor d'un cabinet d'avocat. Touché par ce drame et cette fêlure, il va prendre position, enquêter, se mettre en danger et remettre en question ses propres acquis affectifs.

Très centré sur sa "passion particulière", la religion, les textes sacrés mais aussi les réflexions, les personnage, avant cet été, il se découvre plus incarné dans la vie des autres.
Son été va lui demander d'aller encore plus loin dans sa compréhension des choses. Le sexe apparait comme aussi prégnant par les suppositions des autres. Et même si la réflexion de son amie, le rabbin, l'aide à concevoir ce que les relations intimes ont de beau, de bien mais aussi de potentiellement mal dans l'abus fait à l'autre, Marcelo va expérimenter dans les yeux d'un autre le désir et dans sa chair les premiers émois... et la première amitié sans relation avec sa passion particulière.

C'est l'étape vers une autonomie d'adulte, vers des prises de position dans un monde avec heurts que nous présente l'auteur. Et oui, ce livre est fort, intense, respectueux et aussi très vivant.
Lily en a fait un magnifique billet là, merci encore pour la lecture (et relecture).

vendredi 18 novembre 2011

Dessiner le monde: Histoires de géographie

Reprise d'un ancien billet sur mon blog principal
Ce très beau livre « Dessiner le monde, Histoires de géographie » de Caroline et Martine LAFFON est une merveille.

La lecture ne se fait pas d’une traite, le livre est pourtant compartimenté. Il fourmille tellement d’indices, de références et d’illustrations, de niveaux de lectures à décrypter que le passage d’une page à une autre peut paraitre comme une précipitation. Mieux vaut encore prendre une double page (illustration et texte) par-ci par-là. J’ai mis un temps fou pour faire ce billet, presque embrouillée par les multiples lectures proposées. Le livre passe par la notion de géographie, avec l’histoire de la discipline, de ces principaux acteurs et leur stratégie et erreurs, pour certaines volontairement conservées sur les cartes. Mais aussi il nous offre une histoire de nos perceptions : de la cosmogonie, des mythes et légendes, à un positionnement terre entourée de mers, terre et mers entourées de ciel, terre plate ou globe. Il est aussi possible d’y lire les colonisations, les chemins pour acheminer les ressources d’autres pays (route de la soie par exemple), les batailles et toutes les cartes d’espionnage. La philosophie a une part importante dans notre conception du monde. Alors entre calculs, cadrillages, mais aussi stratégies politiques, religieuses, mises en valeur d’un patrimoine, le livre nous ouvre de multiples voies en suivant les siècles, les hommes, les explorations et les découvertes ou l’histoire des outils d’arpenteur, boussoles, compas maritime, sextants, roses des vents, lunettes astronomiques.
Les interrogations face au monde sont universelles, ce livre nous montre que les réponses sont, elles, multiples, raisonnées ou fantasmées.

Un point central, un nombril : De cette mise en évidence des lieux très hauts, des montagnes, comme lieu stable et résistant aux changements. La cartographie est le tout début d’une description cosmogonique, représente aussi la position occupée par les commanditaires ou l’organisation du religieux, du politique ou du familial. Le paysage peut aussi être un corps, toutes les cultures ont aménagé un centre, un nombril du monde selon les religions… par exemple la Kaaba à La Mecque pour les islamistes.
Les premières cartes de positionnement sont aussi des cartes dessinées et sacrées. L’oralité est encore de mise dans la description des chemins à prendre, les cartes plus individuelles suivent mais sont à usage immédiat, il faudra encore attendre pour l’arrivée des plans (avec une très belle précision sur la ville de Tokyo par exemple). Les cartes permettent de s’orienter mais aussi de raconter une histoire. Selon les cultures, certaines cartes dessinées ne servent pas à refaire le chemin (en Chine par exemple, la conception de la peinture suppose de mettre en avant, en relief, les obstacles, ou les chemins et les cours d’eau de manière peu distinguables, ou un aller et une autre couleur pour le retour sans précisions.

La cartographie est comme la mémoire de nos visions du monde et chaque détail, le choix de mise en valeur, les codes culturels, les couleurs, rappellent un élément, une stratégie, une histoire, une découverte. Des mots reprennent de leur sens : la terre inconnue était appelée Antichtone et ses habitants marchant les pieds en l’air, les Antipodes. Mais l’Arctique et l’Antarctique reprennent une autre saveur aussi ainsi que l’arpenteur (par exemple au Moyen Age là ) ou le portrait (vue des villes au XVième siècle).

Par la terre, connue, et ensuite les terres approchables par la mer, les océans et les étendues d’eau et enfin le ciel. L’eau qui entourait principalement la terre connue devient aussi un élément important, les lacs, les cours d’eau. Les « grenouilles autour d’une mare », explorateurs de la mer méditerranée, ne sont plus les seuls à prendre en compte ces voies maritimes. Là aussi les codes culturels changent, la couleur de l’eau dépend de sa densité, sa clarté mais aussi peut dépendre d’une histoire qui a eu lieu à cet endroit (exemple massacre avec une eau rouge).

Ce livre est foisonnant et j’ai pris un immense plaisir à suivre cette ethnologie de la représentation géographique. Les erreurs dans les cartes d’Amérique car les Indiens aidant à leurs conceptions marquaient de la même manière les cours d’eau et les routes pour eux des voies de communication aussi praticables les unes que les autres. Mais aussi ces repères différents sur un chemin : des cornes de yack au Tibet pour marquer les points d’eau et les camps possibles, des mouvements d’eau sur les rochers en Polynésie. Ces traces de pieds pour montrer le sens unique sur les cartes d’Amérique latine.


manuscrit nahuatl
Ou ces différentes interprétations des mesures de notre environnement, du ciel par exemple : « Pour les Mongols, peuple de cavaliers, la Polaire c’est le clou d’or où sont attachés les chevaux dans le ciel. »

Les cartes, véritables invitations aux voyages, sont aussi de véritables preuves d’égoïsme, de volonté combattive… chacun veut être au centre, veut rivaliser, veut vaincre. Que ce soit en écoulant des anciennes cartes erronées mais élogieuse pour un peuple ou un géographe, astronome ; une carte fantasmée pour prouver les ressources de la terre inconnue et ce mythe de l’accueil à bras ouverts des populations autochtones ; en se représentant au centre, l’Empire du milieu, la Chine, et ses premières découvertes révélatrices ; ces villes repérées, répertoriées voire classées avec des codes culturels différents mais souvent une vision plate, neutre (sans indice ethnique ou social ou de fluidité de circulation) ; ces synthèses des activités humaines (champs par exemple) pour le compte des plus grands ; ces cartes de type judiciaire peintes pour preuve lors d’un éventuel procès pour héritage. « Il faut savoir regarder quelle fiction se joue derrière les cartes. » C’est toute une philosophie de vie qui se découvre aussi en les regardant une par une.

Merci encore à Babélio et à son opération Masse critique, ainsi qu’aux éditions SEUIL pour ce superbe ouvrage qui me demandera de multiples lectures pour découvrir toutes ces merveilles. Une autre page est ouverte là.
livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com


jeudi 10 novembre 2011

Apolline en mer

© Chris RIDDELL / Milan Jeunesse

"Apolline en mer" de Chris RIDDELL n'est pas le premier de la série des enquêtes d'Apolline et de son ami Monsieur Munroe mais cela n'a que peu d'importance.

C'est un vrai plaisir de suivre ces petites histoires qui allient des bulles de bande dessinée, des zones de texte et aussi de nombreux focus comme un carnet de bord. Nous partons à l'aventure avec une petite fille très originale. Elle est espiègle, malicieuse, truculente dans ses costumes et joue, enquête, lit avec son compagnon Mr Munroe rencontré dans un marais humide par les parents et ramené chez eux.

© Chris RIDDELL / Milan Jeunesse

Ce matin, Mr Munroe met les lunettes vertes et toute la journée voit des choses étranges. Apolline et lui sont en vacances et doivent choisir une destination de séjour. Mr Munroe tente de communiquer avec son amie, sans succès. Elle est bien trop occupée à chercher l'endroit idéal, chaud et sec. Mais Mr Munroe s'est enfui en Norvège, Apolline part à sa recherche...

Le voyage est une suite de personnages, de moyens de transports (par mer, sous-marine, par air ou plus hallucinants) et de métiers. Apolline est friande de petits bonheurs, "collectionneuse itinérante", comme une sorte de petite Amélie Poulain: écouter aux tuyauteries, chausser des chaussures orphelines (en conservant la moitié de la paire ailleurs) mais aussi prendre des photos des créatures et des hommes.


© Chris RIDDELL / Milan Jeunesse

L'histoire fait la part belle aux rencontres, humaines et animales, burlesques et presque folkloriques. Les illustrations en noir et blanc, et vert, apportent une visibilité incroyable et l'histoire se lit autant par le texte que par les "schémas" d'Apolline ou les logements et moyens de transports en coupe.
La convivialité est au centre du récit. Apolline et Mr Munroe aident aussi à sortir des à priori fantastiques, sur les sirènes comme sur le Très Grand Troll.

C'est grâce à Clarabel que j'entre dans cette série jeunesse avec enchantement: allez donc lire ces billets très enthousiasmants.

mercredi 12 octobre 2011

Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles

© Zeina ABIRACHED/ Cambourakis

"Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles" de Zeina ABIRACHED est une bande dessinée biographie. Une bande -dessinée reportage comme je les aime.
Elle retrace une nuit dans la ville de Beyrouth en 1984, en pleine guerre civile. Zeina, enfant avec son petit frère, attend le retour de ses parents partis rendre visite à la grand-mère à deux pâtés de maisons.
Dans cet espace clos, l'appartement, et sous les bombardements, vont se succéder les voisins et les différents chemins pour faire avec la guerre.

Une grande part est offerte à l'espace. Le quartier est un plan, un parcours à faire pour rentrer sans encombre, une géométrie du risque, une chorégraphie de survie. Ce sont des détails de guerre, de l'espace réduit, de l'espace découpé, du blanc. C'est aussi des commerces, des maisons, des secteurs et des communautés, chrétiennes, musulmanes et juives. L'appartement est plus qu'un espace de vie. Il est culturel et il devient surtout sécuritaire... un espace dans l'espace... l'entrée et la tapisserie au mur comme lien et constance familiale.

"Très vite, l'entrée n'a plus ressemblé à une entrée."
© Zeina ABIRACHED/ Cambourakis

La guerre est présente partout. Dans cette obligation de huis clos, dans les communications (le téléphone est son "khatt" (tonalité) à attendre, la radio), dans les questions rester ou partir, dans le ravitaillement, le choix des cadeaux (alcool et légumes déjà lavés), dans ce discours sur la ville (comme une nostalgie de l'autre partie), dans les jeux de distinctions auditives des bombes, dans le tic tac de l'attente d'un être cher parti sous les bombes. Ce lustre aussi, épée de Damoclès et aussi témoin sonore.
Mais c'est surtout de vie qu'est remplie l'entrée. De ces voisins bien vivants aux prises avec la guerre mais aussi leurs envies, leurs souvenirs, leurs liens d'amitié. Ce sont des portraits tendres. Anhala la femme aux services d'une famille jusqu'à connaître 4 générations (en attendant la 5ième). Chucri travailleur et bénévol aux services de l'immeuble. Ernest le coquet ancien professeur de français survivant de son frère jumeau. Mr KHALED et sa femme, anciens restaurateurs ayant fui leur quartier. Farah et Ramzi, jeunes actifs restés sur la touche par la guerre, vivant sans un bureau.
Et puis il y a les enfants, la narratrice et son frère: ils jouent, entre impatience, angoisse et presque insouciance dans cette entrée où ils sont "quand même, peut-être, plus ou moins, en sécurité [là]".

© Zeina ABIRACHED/ Cambourakis

Quel superbe moment que cette préparation du sfouf avec Anhala, que cette absence quand il faut l'enfourner... dans la cuisine. De quoi me donner envie de refaire un sfouf, une envie partagée d'ailleurs aussi par d'autres.
Quel autre magnifique preuve de vie que ce mariage, festin même en temps de guerre, préparé comme si de rien n'était, vécu en courant, en riant, en chantant... avec joie et inconscience.

© Zeina ABIRACHED/ Cambourakis

Les graphismes en noir et blanc rappellent ceux de Marjane SATRAPI. Mais ici les personnages restent de face. Un seul profil est là comme une parenthèse lyrique et culturelle, un nez, celui de Cyrano de Bergerac.
Les formes géométriques, la stylisation des détails, le rendu des hommes en aplats de formes et les fonds noirs rendent l'atmosphère pesante: les hommes sont presque des ornementations, tout est lenteur, attente.

Quelle belle transmission de vie, de mémoire.


samedi 8 octobre 2011

Neandertal (et des poussières)

© Yann FASTIER et MORVANDIAU/ L'atelier du poisson soluble

Je n'en avais pas parlé après la lecture. Quelle erreur! Parce qu'il faut bien l'avouer "Neandertal (et des poussières) " de Yann FASTIER et illustré par Morvandiau est une petite bombe d'humour. Pour tout dire il m'a valu des fous rires dans le métro (et ce n'est pas si courant que cela, et pour moi, et pour les autres).
Yob dévoile des moments de sa vie préhistorique autour d'une vingtaine d'histoires. Mais ne vous y fiez pas, même si certains détails peuvent rappeler ces temps anciens, le propos est très moderne.
Alors oui Yob parle de leurs moyens de survivances (chasse, pêche et ce feu que les Cro-magnons maîtrisent, eux les arrogants), des relations dans la communauté, avec les femmes, avec les autres communautés. Les situations quotidiennes sont revues et corrigées, des apéro, de l'écossage de chenilles, des gazelles qui taquinent les chasseurs, des fossiles gelés.
L'humour vient de l'anachronisme des réflexions, des valeurs. Les références culturelles sont à toutes les pages, cinématographiques, d'atmosphère d'enfants des années 80 (le kiki de tous les kiki, Cheeta accompagnant Tarzan, Rahan). Mais aussi par les références à l'évolution (pousse opposable, position debout, venir du singe ou de la mer), aux connaissances anthropologiques, historiques (dinosaures) et aux inventions.
Les histoires débattent de racisme, de naissance de l'univers ou de Création avec Adam et Eve (Nadam' et Ef), de sagesse, d'art "contemporain" et rupestre, de moralité, de gustatif.

© Yann FASTIER et MORVANDIAU/ L'atelier du poisson soluble

L'évolution arrive aussi pour le langage, de nouveaux mots aux notions complexes que l'on trouve en allant faire pipi au fond de la grotte, là où il fait noir et où il y a un bruit d'eau. Le style de Yann FASTIER apporte aussi ces métaphores très parlantes dans le contexte. Il joue avec les images, avec les mots, avec nos propres réflexions contemporaines et c'est jubilatoire.

© Yann FASTIER et MORVANDIAU/ L'atelier du poisson soluble

Les illustrations de Morvandiau apportent comme un esprit caricature qui soutient aussi l'humour du texte.

Et au final, il fait parti de ces livres que j'aime lire à voix haute à une tiers personne, adulte qui plus est. A relire aussi après avoir relu "Pourquoi j'ai mangé mon père" de Roy LEWIS.

Merci à L'atelier du poisson soluble!

mardi 4 octobre 2011

Le faire ou mourir

"Le faire ou mourir" de Claire-Lise MARGUIER est un court roman choc. Dam DeCaro est un adolescent de presque 16 ans aux prises avec la difficulté de vivre cet âge des possibles, ou plutôt des impossibles futurs.

Jeune au corps de "frite molle", il est solitaire. Seul parce qu'effacé, seul parce qu'aussi trop intelligent. A travers ses confidences offertes à une oreille attentive (le lecteur est tutoyé) nous avons accès à sa souffrance. " Il y a le ciel au dessus de moi, mais je ne le vois pas. Moi j'ai toujours vu que ce qui est sombre, ce qui est noir et effrayant, les monstres sous le lit, les fantômes dans le placard, la mort à l'angle de la rue."
Oui les thèmes sont violents et ardents: l'homosexualité, la scarification, le piercing, la violence extrême. Mais il n'y a pas là d'accumulation sordide mais bien une finesse des propos.
Dam (Damien) est un adolescent mal aimé à la recherche d'attention. Les autres ne semblent pas les plus méchants, même si les signes de coup sont visibles. C'est bien dans le cercle familial que le pire peut exister.
La famille se replie dans un autoritarisme et un étiquetage de l'adolescent sans prendre la peine de communiquer. Ils se fient aux indices vestimentaires, scolaires et conventionnels. Tout serait une affaire de crise d'adolescence, cela lui passera. Mais ils passent à côté de lui.

Le jeune homme comprend tout toujours plus vite que les autres: "Tu finis par te retrouver loin devant, et loin devant c'est pareil,que loin derrière, t'es tout seul, avec la différence que loin devant, les gens sont jaloux et curieux à la fois. Et cruels." Il cogite et bouillonne de sentiments non exprimés. Ses actes sont signe de négligence affective.
Le malaise pousse aux questionnements et aux passages à l'acte. Et les solutions paraissent fermées pour un adolescent, pas encore adulte, pas encore libre d'être juste lui-même. La révolte, l'agressivité, le repli sur soi, le choix d'appartenir à un groupe différent, le suicide ou la résignation. Dam choisit la passivité à l'extérieure et la furie maîtrisée seul, la scarification, comme marque sur soi, contrôle de sa douleur. Contrôle aussi des pressions internes: avec le sang s'écoule les tensions avant explosion.
L'homosexualité est au cœur du propos aussi. L'acte mais surtout ce qu'il implique: cet amour d'un être avant d'être celui d'un sexe. C'est aussi le regard d'autrui: l'homosexualité comme une sensibilité particulière, provoquant presque un respect de la différence, des attentions et des précautions pour des personnes extérieures et habituées aux enfants (enseignants et médecins) et une peur, une intolérance et une colère dans le cercle familial.
L'absence de communication inter-générationnelle couplée à cette découverte d'un autre rapport aux autres, à soi et à ses sentiments, de ce rapport de soutien et de prise de position de la mère de son ami, amène Dam dans ses retranchements. Laisser libre la parole et les sentiments ou se canaliser et pleurer. "Des fois j'étais mal à en crever, sans raison, mais j'avais pas envie que ça s'arrête, comment t'expliques ça? Si ça s'arrêtait, c'était le vide, et le vide ça me foutait la trouille pire que tout. J'attendais de cumuler pour que je finisse par pleurer (en cachette, j'avais compris) et que ça me soulage un peu. C'était comme si pleurer ça me consolait."
Il est à bout, peu de personne l'écoute. "Je ne me sens pas capable d'assumer la vie."

L'histoire a deux fins, cela pourrait déstabiliser mais l'idée est belle. Loin de proposer un happy end et une fin brutale c'est surtout le moment où tout diffère qui est intéressant: comme quoi le pire effectué, ce n'est peut-être justement pas le pire.

Un très bel entretien avec l'auteure chez In Cold Blog et son superbe avis documenté là



samedi 1 octobre 2011

L'enfant & le temps


"L'enfant et le temps" de Bernadette GUERITTE-HESS est une bible pour ceux qui s'intéressent aux notions spatiotemporelles dans les apprentissages et le développement intellectuel et logico-mathématique des enfants.

Ce livre très complet fait le tour de la notion de temps, d'une part ce que nous entendons par les mots, d'autres part la logique à laquelle ils font appel. Et le sujet est d'importance. Il y a bien-sûr les pathologies liées aux relations au temps comme la dyschronie, les difficultés d'apprentissages des mesures du temps. Mais la temporalité entre bien plus dans nos vies que ce que nous pourrions croire. La notion abstraite doit devenir objective pour permettre de s'ancrer. Ainsi l’existence, l'histoire, le passé-présent-futur, la durée, les événements ou le mouvement dans le temps, l'âge et la généalogie doivent se matérialiser. D'autres part, les mesures ne sont pas évidentes et font appel à des mobilités d'esprit particulières et des équivalences numériques à maîtriser (seconde, heure, journée, date, semaine, mois, année, siècle, saison).

La partie "petite chronique" remet en contexte cet apprentissage de la logique temporelle, par le développement de l'enfant jusqu'à l'âge adulte et sa confrontation au temps offrant ainsi un aiguillage sur les exercices pratiques à mettre en œuvre à tel âge pour développer autant sa maîtrise des mesures du temps que l’anticipation, la rétroaction, le raisonnement etc...

Les autres parties, elles, proposent de très nombreuses activités permettant de reconstituer les notions, puis les opérations mathématiques, au sens de vivre des situations en temps réel pour créer des représentations graphiques et mobiles rendant ainsi les outils visibles. Et le choix est vaste, délimité, évolutif et se base sur 50 ans de carrière d'orthophoniste et de psychomotricienne.
Les exercices impliquant souvent beaucoup de matériel mais très facile d'accès (pensez donc aux 60 allumettes représentant les secondes, dans leur boite d’allumette représentant la minute, les 59 autres boites remplies pour faire l'heure etc...). Les "modes d'emploi" sont extrêmement précis et ramènent chacun à une difficulté particulière.

Le temps, immatériel, est ainsi disséqué dans son instant t, sa mesure, la durée, le mouvement, les opérations sur lui, le langage autour et le vécu.
Trois aspects de la mesure des durées sont mis en évidence: l'apprentissage des conventions, l' entrainement aux opérations mentales et l'organisation de structures logiques autour de l'équivalence numérique.
La pensée logico-mathématique et le langage sont alors mis en rapport, de l'un sans l'autre avec les les rééducations vécues avec des enfants sourds et malentendants, mais aussi dans leur rapport de causalité. Tout le langage concerné autant en mots, qu'en donnés, en vecteurs de temps, en précision temporelles (événements ou durées, simultanéité ou successions, temps emboités ou durées se chevauchant, lé début ou la fin) est explicité.

Les mises en motricité des notions abstraites apportent vraiment une appropriation matérielle de ces abstractions. Et sachant que le quotidien est plein de structures logicaux-mathématiques et que des lacunes temporelles affectent la vie de tous les jours, l'insertion dans une société construite autour des conventions temporelles mais aussi les énoncés de problèmes mathématiques, ce livre est vraiment une très belle proposition pour tous les éducateurs, professeurs et parents d'enfants entre l'école maternelle et le collège.
A ouvrir, décortiquer et mettre en pratique de suite!


jeudi 15 septembre 2011

Jours sans faim


"Elle se vantait à voix haute d'avoir tout encaissé, tout digéré, elle avait chaussé ses bottes de mille lieues pour se barrer loin de tout ça, pour affronter le monde. Jusqu'au jour où cette enfance blessée lui est remontée d'un seul coup. Acide. Elle avait beau mâcher, ruminer, déglutir, ça ne passait plus. Elle croyait qu'elle était quitte, qu'elle avait eu sa dose. Elle croyait qu'elle pouvait s'en tirer comme ça, presque indemne, à peine un peu plus sensible, mais elle n'en finissait plus de faire rouler dans sa bouche ces petits morceaux d'enfance comme des cailloux terreux qu'elle refusait de cracher. Elle ne voulait pas grandir, comment peut-on grandir avec ces blessures à l'intérieur de soi? Elle voulait combler par le vide ce manque qu'ils avaient creusé en elle, leur faire payer ce dégoût qu'elle avait d'elle-même, cette culpabilité qui la reliait encore à eux."
Lou DELVIG, "Jours sans faim"

vendredi 9 septembre 2011

La maison où tu n'arrives jamais

La participation de Joanna CONCEJO à un livre est souvent (toujours?) gage de sensibilité.
Celle qui m'a donné envie de continuer mes pérégrinations dans son univers, Cristiana, a offert de très beaux billets sur cette illustratrice : n'hésitez pas à lire le magnifique interview sur son blog La boite à thé (blog à recommander).

© Paloma SANCHEZ IBARZABAL et Joanna CONCEJO/ OQO éditions

"La maison où tu n'arrives jamais" de Paloma SANCHEZ IBARZABAL et illustré par Joanna CONCEJO est un petit bijou.
L'enfant est perdu dans la nuit et ne retrouve pas sa maison. Il déambule dans un univers onirique, pieds nus chaussette (oui, oui). Il cherche sa maison dans une forêt, les arbres feuilles deviennent des feuilles mortes dans le vent. Poussé par des voix encourageantes, toujours différentes, l'enfant avance dans son rêve, cherche son chez lui.

© Paloma SANCHEZ IBARZABAL et Joanna CONCEJO/ OQO éditions

La perte de repères est ici flagrante. Il erre dans des univers en état d’apesanteur, où les éléments s'entrechoquent. Le milieu aérien et marin côtoient le sol. Le monde animal change de proportions. Le mobilier, les tasses de thé, un dragon, des poissons pochoirs comme des éléments de paysage.

La peur du noir est transmise par cette perte temporaire de la vue, les yeux masqués par des ailes de papillons de nuit, la tête devenue source de sensations félines. Les végétaux se font forêt, prison. Le bruit des klaxons de voiture, des mouettes, du vent ponctuent la nuit. Le bruissement des papillons deviennent preuve de présence fantomatiques.
L'angoisse est aussi dans la perception du monde et du temps: la fin du monde, le début, une journée, le néant, la solitude.
Mais ce n'est pas un cauchemar, les sensations de chute, de fuite, sont amoindries par la présence d'éléments magiques, comme un dragon, une grande ourse constellation aux allures de peluche aux yeux brillants, repère dans la nuit. La lune amortit comme un gros ballon, une étoile se fait aide. Et surtout, il y a ces voix qui poussent l'enfant à continuer le rêve, la recherche, à ne pas se laisser aller au malaise.

© Paloma SANCHEZ IBARZABAL et Joanna CONCEJO/ OQO éditions

Et puis aussi, restent des traces d'un chez-lui dans toutes les pages. Un chat est le point d'accroche de l'enfant, son pelage est monde en soi, sa présence est observatrice mais aussi réconfortante.

Nous émergeons de ce voyage dans le mystérieux des rêves avec apaisement. Le texte poétique et encourageant accompagne les images déstabilisantes. Les illustrations montrent, elles, l'imbrication du réel et de l'onirique. Un très beau livre pour se détendre avant de sombrer dans les bras de Morphée.