mardi 25 novembre 2014

L'amour selon Ninon

Pourquoi avoir attendu autant de temps pour découvrir cette collection. Pourtant j'aime beaucoup ce que propose Oscar BRENIFIER. Je pensais à tort avoir affaire là à une bande dessinée facile. Bon, j'avais aimé sa collection Philozidées, par exemple "La question de dieu", une version simplifiée d'un thème. Mais mon coup de cœur allait vraiment à ses débats guidés de la collection Philozenfants: par exemple "Vivre ensemble c'est quoi" dont je parlais là.
Et Ninon dans tout ça! Et bien j'adore!

© Oscar BRENIFIER et Delphine PERRET/ Autrement jeunesse


"L'amour selon Ninon" d'Oscar BRENIFIER et illustré par Delphine PERRET est un album très complet. Ninon semble être amoureuse et grâce à ses proches, toutes ses questions auront des réponses.
Le livre peut se lire comme une histoire, du début à la fin, une sorte de pièce de théâtre en bande dessinée. Bien-sûr peu d'actions mais de nombreuses réflexions et petites humeurs d'enfant.
Il peut aussi se lire chapitre par chapitre. Chacun offrant une ligne de réflexion. Cela passe du sentiment amoureux, de l'affection plus poussée qu'une amitié ou une sympathie aux gens, mais aussi la jalousie, le respect, le bonheur d'autrui, le besoin d'être aimé, la passion, l'acte sexuel etc...
© Oscar BRENIFIER et Delphine PERRET/ Autrement jeunesse

L'album fait la part belle aussi aux références culturelles sur l'amour: mythologie avec Narcisse ou les androgynes, la bible et le jugement de Salomon, "Dom juan" ou "Roméo et Juliette".
Bien-sûr l'interaction n'est pas aussi naturelle que lors d'une séance de réflexion philosophique orale. Bien-sûr l'histoire amène les réponses peut-être même avant que l'enfant se pose les questions. Mais cette histoire est très bien faite car les interventions sont multiples. Ninon se pose des questions enfantines (mais pas que), les parents répondent sur les sentiments, la maîtresse sur la beauté de l'amour empirique, le voisin sur les références et le cochon, animal de compagnie, permet à Ninon de digérer avec des réflexions d'enfant ce qu'elle a découvert. Et puis la réflexion est un apport de petites touches, une à la fois: des phrases courtes, claires, des reprises pour expliciter.

© Oscar BRENIFIER et Delphine PERRET/ Autrement jeunesse


Je dois dire aussi que la clarté des illustrations de Delphine PERRET aide beaucoup. Les personnages détourés au feutre fin, les couleurs juste sur les vêtements et la séparation bien précise des vignettes (même sans pourtour) et des prises de parole allège.
Son cochon est aussi sympathique à souhait.

© Oscar BRENIFIER et Delphine PERRET/ Autrement jeunesse

L'album est ainsi très lisible et se lit, se relit et s'approprie facilement à partir de 8 ans. Parfait!




vendredi 14 novembre 2014

"C'est bête, un "singe", ça ne sait pas qu'une âme immortelle l'habite!" - Anima


"C'était l'heure du thé, mais le thé, vert ou noir, qu'il soit au gingembre ou à la menthe, m'indispose. Je préfère le Coca-Cola light. La sensation gazéifiée de cette boisson m'étonnera toujours. [...] Je n'ai pas réussi à croiser son regard ni à attirer son attention. Souvent, à ma vue, les gens s'exclament et s'émeuvent, Ooooh!!! et ils rigolent. Ils se mettent à faire les singes en disant Un singe!! Ils deviennent idiots. Lui, non.[...] Lui, dans la pâleur de la lumière qui passait à travers la vitre contre laquelle il s'était appuyé, laissait voir enfin son visage. Il m'a fixé. Il m'a souri. Je lui ai tendu la main. Sans jouer, sans fanfaronner, sans même s'extasier, il a tendu la sienne. Il a posé sa paume sur ma paume. Pas un instant il n'a eu envers moi un geste familier. S'il avait été seul, il m'aurait parlé comme on parle à ceux qui ont des oreilles. Mais gardant le silence, il m'a laissé le contempler et m'a dévoilé la détresse de son âme dans la défaillance de ses yeux faïencés. Je l'ai aimé à partir de là."

(extrait de "Anima" de Wajdi MOUAWAD, dont la lecture m'a laissée secouée, sans voix; peinture d'Enoki TOSHIYUKI)

mercredi 12 novembre 2014

Cendrillon ou La Belle au soulier d'or

Les contes me laissent perplexe. Je n'aime pas vraiment le doucereux qu'ils amènent souvent. Ce serait oublier que les contes sont des histoires contées, des histoires que l'on se raconte oralement d'une génération à l'autre et qu'il n'y a pas que les versions de PERRAULT ou des frères GRIMM.

© Jean-Jacques FDIDA et Delphine JACQUOT/ Didier jeunesse

Jean-Jacques FDIDA offre ainsi, dans cette collection que je cumule, "Contes du temps d'avant Perrault", des versions plus anciennes. "Cendrillon ou La Belle au soulier d'or" ne ressemble plus à celle que nous connaissions.
Elle est bien orpheline de mère, une marâtre arrive à la maison. Ici seule une demi-sœur. Cendrillon s'occupe des tâches ménagères et est envoyée au pré près d'une vache. Elle pleure sur sa situation en parlant à sa mère sur sa tombe.
Mais le conte change par rapport à la version la plus connue. La magie ne vient pas d'une marraine mais bien des pleurs de Cendrousse, entendus par sa mère morte, enchantés à travers l'intermédiaire d'une vache puis d'un arbrisseau.
La rencontre avec le Prince se fait à l'église, par trois fois. Elle s'échappe à chaque fois et le Prince ruse mais pourrait être abusé par les manœuvres de la marâtre et de sa fille.

© Jean-Jacques FDIDA et Delphine JACQUOT/ Didier jeunesse
 
Cette version reprend des éléments d'autres contes: les robes sont magnifiques et aussi belles que celles de Peau d'âne, la belle-mère et sa fille sont ogresses, la demi-soeur aura trois yeux. Il y a du merveilleux, du dramatique, du pouilleux et du sang.
"Au petit matin, quand Cendrillon est montée au pré, l'ainée marchait sur ses traces comme méchant roquet. Elle grognait, furetait et fouinait sans relâche. Or, comme elle se plaignait de s'être si tôt levée, Cendrillon a proposé de l'épouiller. Faisant craquer vermine, elle fredonnait:
Endors-toi d'un œil,
Endors-toi de deux,
Ferme les deux yeux."


© Jean-Jacques FDIDA et Delphine JACQUOT/ Didier jeunesse

Delphine JACQUOT offre de très belles illustrations, ses robes m'enchantent et quelques détails symboliques apporte une petite note de préciosité et d'un autre temps, peu-être confirmé par une reprise d'un petit être de Jérôme BOSCH.
"Mais du moment qu'elle passait sous le noisetier, la belle s'est trouvée parée d'une robe de lumière où mille lunes et soleils rayonnaient. Pour sûr, le fils du roi n'était pas fâché du changement. Cendrillon lui a tendu une noisette, ils en ont cassé la coque, mangé l'amande, et seraient bien restés là à s'entre-regarder jusqu'au solstice d'été si on ne les avait menés à la fête."

Et n'hésitez pas à écouter "La planète des contes: Cendrillon" de "La Marche de l'Histoire" animée par Jean LEBRUN et explicitée par Bernadette BRICOUT: ici

samedi 8 novembre 2014

"Nous étions suspendues au plafond de notre gîte" - Anima


"- Pour voir... elles crient?
- C'est en plein ça. Pour voir, elles crient. Alors je te pose une question: si la vie est un perpétuel cri de douleur, comment faire pour entendre son écho et échographier le visage de ce qui nous fait souffrir?
- Si le cri est perpétuel, plus rien n'est visible.
- Bingo! Chaque cri doit être suivi par un silence pour faire entendre son écho. Celui qui ne fait que hurler sa douleur n'en verra jamais le visage tout autant que celui qui s'obstine à la taire. C'est la leçon des chauves-souris: pour voir le visage de ce qui te fait souffrir, tu dois faire de ta douleur un collier qui enchaine des perles de silence aux perles de tes cris.
- Pourquoi vous me dites ça?
- J'ai toujours aimé sauver les âmes égarées."
(extrait du bouleversant, monumental, foudroyant, "Anima" de Wajdi MOUAWAD; source illustration de Samuli HEIMONEN)

... une idée de la souffrance, une idée du cri, du silence... et un clin d’œil aux chauves-souris de Lily et à celles que j'aime.

mercredi 5 novembre 2014

Sophie Scholl, "Non à la lâcheté"

Le défi de cette collection de petits romans historiques est de présenter au jeune lectorat des personnages importants d'une cause: ceux qui ont dit non à l'homophobie, à l'appartheid, à la colonisation etc...

Jean-Claude MOURLEVAT s'attaque au symbole de l'Allemagne résistante de la seconde guerre mondiale avec "Sophie Scholl: "Non à la lâcheté"". L'adolescente Sophie est déjà engagée quand nous la retrouvons. Elle fait passer en douce les tracts écrits et imprimés par son frère. Elle est jeune, assez passe-partout, elle se porte volontaire pour acheter les timbres en quantité.
Dans cette dictature allemande, leur action est encore secrète. Mais le mouvement étudiant dont elle fait partie veut aller plus loin, veut faire bouger les consciences. Cette nouvelle étape de distribution active des tracts, en plein jour, au sein de l'université, sera leur dernière activité. Ce mois de février 1943 est le dernier de sa vie.
L'image est violente, connue, ces tracts sur les marches des escaliers, sur la rambarde au deuxième étage, envoyés dans le vide et s'éparpillant à la vue de tous. Sophie et son frère Hans sont arrêtés, condamnés à morts et guillotinés.

Sophie est courageuse, même prise, elle répond avec aplomb à l'inspecteur qui l'interroge. Elle n'aura pas la force de s'insurger contre le juge comme le fera son frère mais elle aura tout de même quelques réparties.
Le roman nous laisse entrevoir qu'elle aura pu avoir une sanction plus douce, sans vendre ses amis, juste dire qu'elle était entrainée par les plus grands, par les hommes. Mais elle refuse, elle souhaite rester "droite", consciente.

"Et voilà qu'il nous lâche cette énormité: Vous feriez mieux de donner des enfants au Führer au lieu de perdre votre temps à étudier! Indignation, tu penses bien." Oui les femmes aussi comme représentantes de l'esprit critique.

La peur est latente mais la conscience politique, de liberté, est encore plus forte. L'accent est mis, dans ce documentaire, entre la partie romancée et la présentation des autres résistants encore aujourd'hui de part le monde, sur la jeunesse des activants. Ils se sacrifient, ont de l'audace.
Encore plus pour ces jeunes allemands, éduqués par les jeunesses hitlériennes, où le sport, la nature, le compagnonnage donnent une image de vitalité et de fierté tout en sclérosant les esprits.
Le livre se termine par la chronologie de la jeune femme et ses photos, pour bien ancrer nos mémoires.

Lily vous propose un magnifique billet, merci à elle pour cette lecture.

jeudi 30 octobre 2014

La couleur du lait


Mary a les cheveux couleur du lait. Blonde? A reflets? Elle est la petite dernière d'une famille de fermiers. Le père, rude et froid, aurait aimé avoir des garçons pour l'aider à la tâche. Ce sont pourtant quatre filles qui s’échinent jours et nuits dans ses champs.
Est-ce parce que celle-ci a une pâte folle? Est-ce pour son caractère bien trempé et franc? Mary se verra prêtée au service du pasteur Graham au presbytère. Elle a 15 ans et tout son monde change.
Dure à la tâche, elle s'ennuie dans cette nouvelle maison où le plus clair de son temps est pris à s'occuper de Madame. Remonter les draps, les oreillers, refaire le lit, aérer... cette pièce bleue.
Elle rejoint Edna, déjà employée à tenir la maison.

Se mettre au service de personne n'est pas le même travail que celui de la terre. La matière et les bêtes lui offraient une reconnaissance. Les actes au service d'une maison semblent déchargés de fond et pourtant. Ce sont ses attentions à la malade de la pièce bleue et à son grand-père cloitré dans la réserve de pommes, là-bas à la ferme, qui tiennent Mary. Elle a une présence réelle.
Elle ne joue pas, ne s'attache à aucun rôle, elle est juste elle-même.

"alors de quoi est-ce que vous voulez discuter? vous m'avez pas appelée ici rien que pour boire le thé et causer de la pluie et du beau temps?
tu es vive. je ne parlerais pas d'intelligence parce que tu n'es pas instruite, mais tu as quelque chose.
quoi donc?
une astuce innée peut-être, de l'esprit.
et c'est pas comme un cerveau instruit?
non, je ne crois pas, c'est informe, plus animal, plus primitif.
animal?
je ne voulais pas t'insulter. les animaux sont des survivants, ils n'ont pas besoin qu'on leur enseigne quoi que ce soit. mais ne t’inquiète pas de ça.
je m’inquiète pas. quand je ne peux rien faire pour changer les choses, je n'y pense pas. si je peux les arranger alors je le fais et je n'y pense plus.
le révérend a joint les mains.
tu sais que tu aurais beaucoup à apprendre au reste du monde?
j'ai ri. et moi je crois que j'ai rien à apprendre à personne.
mais si . mary."

Ce passage au presbytère va lui retirer la naïveté qu'elle avait encore, elle n'est pas dupe du fiston coureur de jupons, comme elle ne l'est pas de l’ambiguïté du maître. Et pourtant, vive, intelligente, elle est humiliée, bafouée. Elle se résout à l'être aussi pour s'offrir une autre richesse, celle de la lecture et de l'écriture. Cette éducation lui est fatale. Autant Edna n'avait de futur que ses suaires, autant Mary pensait avoir un avenir.

Ce court roman, "Couleur de lait" de Nell LEYSHON, marque l'ouverture d'un autre possible qu'est l'alphabétisation. C'est aussi la fin d'une vie simple, franche, dure mais où Mary pouvait être solide. Elle ne pouvait pas, comme cela, changer de monde. Neil LEYSHON nous offre là la parole écrite de son héroïne, une écriture sans majuscule aux phrases courtes, presque factuelles.

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vendredi 24 octobre 2014

L'Inde à l'honneur dans les livres jeunesse

J'ai profité de la fête colorée et joyeuse de Diwali pour lire autour de l'Inde. Nous l'avions fêtée ainsi il y a deux ans. Des albums et des livres un peu plus pointus, de quoi se plonger avec les enfants dans ce pays si riche de cultures. Les liens vous renvoient aux billets dédiés aux livres cités.

*source peinture Kalighat, Dolls of India

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Les textes fondateurs:


La fête de Diwali est liée à Rama, roi mythique, un des avatars de Vishnu. L'histoire de ce souverain est racontée dans l'épopée mythologique Ramayana. La version de Sanjay PATEL, "Ramayana, la divine ruse", est parfaite. Très stylisée, elle apporte une fraicheur et une lisibilité à cette mythologie.


Un second grand récit marque la culture hindoue, il s'agit du plus long poème du monde. Notre version de cette oralité de la civilisation de l'Indus nous vient d'une enfant. "Le Mahabharata" raconté par Samhita ARNI est un peu brouillon mais il est très impressionnant.

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L'Inde offre une multitude d'évocations exotiques. 


"Radhika, la petite hindoue" de Chrystel PROUPUECH et illustré par Sabrinah propose de découvrir le pays à regard d'enfant en y mettant les mains.


Rudyard KIPLING nous a proposé, lui, d'y découvrir la jungle et ses aventures, autour des animaux ou de Mowgli, l'enfant élevé par eux. Ses "Histoires comme ça" en offrent un bel exemple.

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La place des femmes est elle très ancrée dans la tradition. Les choses bougent doucement mais deux propositions peuvent nous faire vivre la situation d'une enfant en âge d'être mariée. A chaque fois, l'instruction est une voie vers l'émancipation.


Le premier, un album pour les plus jeunes, celui d'une enfant qui s'interroge sur le mariage et sur la place d'une femme en Inde: "Rouge Bala" de Cécile ROUMIGUIERE et illustré par Justine BRAX.



Le second, "Un sari couleur de boue" de Kashmira SHETH, un roman sur le passage de fille à femme, d'enfant à mariée et propose aussi cette descente aux enfers qu'est le veuvage féminin.