jeudi 23 septembre 2010

Les derniers flamants de Bombay


"Les derniers flamants de Bombay" de Siddharth Dhanvant SHANGHVI m'a offert un beau moment de lecture.
Karan SETH est un provincial, monté à Bombay pour fuir une partie de son enfance et se donner les moyens de ses ambitions photographiques. "En arrivant à Bombay, j'ai décidé de constituer des archives énormes, vraiment originales... des choses les plus insignifiantes. La mousse dans le quartier des lavandiers, Dhobi Talao. Le claquement de la queue d'un cheval galopant tôt le matin sur le champ de courses de Mhalaxmi. Les balustrades poussiéreuses d'immeubles décatis de Kala Ghoda. Tout doit pénétrer mon objectif et aller se loger dans cette espèce de bibliothèque permanente... Afin d'y parvenir, si je devais détruire les murs et briser les vitres, je le ferais pour tout voir : brut, effroyable, parfait... J'espère créer des archives épiques de Bombay..." Pour vivre il devient photographe people et doit faire un reportage sur un pianiste parti, en pleine gloire, jouer l'ermite mondain, Samar ARORA. En suivant sa cible, il rencontrera Zaira, l'actrice bollywoodienne en vogue. Leurs rencontres sont inattendues et sont même presque hors de propos et pourtant Karan entre dans ce cocon que Samar, son amant Léo et Zaira ont fabriqué autour d'eux. Une famille de réconfort, de confidence, de réflexions intellectuelles et d'honnêteté.
En fouillant dans cette ville bondée, mystérieuse et odorante, Bombay, à la recherche d'un objet/défi d'une amitié naissante, Karan rencontre une femme perdue dans sa vie, Rhea DALAL. Karan connaitra l'amour charnel, passionnel, avec cette femme mariée. C'est peut-être mon bémol... un peu trop de charnel quand le sensuel suffisait.
Tout démarre de là, de ces rencontres impossibles. Une amitié entre Karan, Samar et Zaira... une amitié à défaut de l'amour. Une fuite aussi du sentiment. Un amour impossible après avec cette femme mariée, aimée par son mari absent, qui a laissé sa personnalité au profit du couple.

Le livre est tranchant, peut-être un peu caricatural et pourtant j'ai aimé. Il y a d'abord ce choc des cultures que nous présente l'auteur, choc entre cette Inde bollywoodienne qui bouge, jeune, mondaine, clinquante et superficielle, et ce jeune homme humble et travailleur accompagné par ses personnages en marge, dans les excès mais aussi dans une profonde révolte. Une solitude dans la multitude...
Puis avec le drame, un meurtre sordide, Zaira tuée lors d'une inauguration mondaine par un fils de ministre éconduit, le livre ouvre une seconde partie plus lourde, plus "écoeurante" avec la justice indienne, la corruption, les à-priori indiens. Les coulisses d'un jugement apparaissent dans toute leur horreur. Mais bien plus qu'une peinture de la société, ce sont les personnages et leurs humeurs qui donnent à ce roman toute son importance. Karan, Samar et même Rhéa prennent une épaisseur, une noirceur. Les illusions sont perdues et nous suivons Karan et Samar en perdition. La vie devient une multitude d'échecs. Et oui il y a quelques détails extrêmement sordides et peut-être de trop dans ce roman mais n'est-ce pas juste une forme de manifestation d'une culture indienne en proie aux meilleurs mais aussi à la mort comme aspect plus présent, plus visible que dans notre société ?

C'est avec la troisième partie que le livre prend son ampleur. Les amitiés et les amours se délitent et deviennent autres. L'homosexualité bordée comme une originalité mondaine entre cet indien et cet américain, Samar et Léo, laisse place à une autre forme plus sous-jacente. Les nuances sont nombreuses: un préjugé, une honte, une infection, une descente aux enfers et une passion... puis une amitié de tous les malheurs, de toutes les désillusions, un rapprochement envers et contre tout. Le sida apparait aussi en filigrane, pas comme un détail mais bien une forme de marque de la vie, une empreinte de la perte.

En plus de l'histoire en tant que telle, le rapport aux arts m'a émue. Ils sont mis à l'honneur dans ce roman, même s'ils restent ici comme inachevés: la comédie romantique et dansante bollywoodienne comme une caricature indienne et de la femme, la musique sans plus de sens, de vitalité, l'écriture comme un jeu de stratégie et de recommencement, la poterie comme une passion et un exutoire mais sans aboutissement, la photographie pas comme un flash à l'instant t. Pour chacun, l'art se doit de révéler, d'aider l'artiste ou l'artisan à entrevoir autrement la vie. L'art a une éthique, une grandeur, apporte une étincelle dans les yeux et la vie et se veut, utopiquement, être le sauveur.
C'est cet art photographique, ce don de Karan, fulgurant et brut, qui apporte une ligne directrice au récit et offre un espoir. Qu'est-ce que j'aurais aimé avoir "Le Singe en laiton" dans les mains:
"Dans la splendeur pointilliste des images: un homme démantelé. La flaque de sang. Un soupir, un regret. Pour saisissantes qu'elles fussent, Rhea savait ce qui manquaient à ces photos: Karan avait peint autour d'un vide, il n'avait pas peint le vide."

Lily nous offre un billet plus construit et souligne la perte, Antigone a aimé, Tamara offre une demi-mesure et ce billet plus charpenté continuera à vous donner envie.
Alors oui le style est alambiqué, c'est à savoir. In cold Blog reprend effectivement ces lourdeurs de style et ce trop plein pour certains lecteurs, c'est ici avec une idée des opinions des autres lecteurs. Merci à Babélio et aux éditions des 2 terres pour cette lecture.

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