lundi 10 juin 2013

Les vers à soie


Toute leur vie dans une boite! Des maîtres sans cruauté,
Des générations, au seul fruit de leur labeur
Attachés, leur apprirent si bien à patienter
Que jamais ils ne bougent. Silencieux ils demeurent,
Fantômes de papillons, même quand sur leur prunelle
De jais tombe le soleil, ou la lune sur leur aile.

Regarde, c'est un jouet d'enfant! Et même pas fermé!
Qu'ils grimpent, qu'ils volent, leur arbre serait le monde entier;
Mais taisons-nous! se disent-ils, nous sommes prisonniers.
Comme personne ne vient leur parler de liberté
Ils ne sont pas libres, mais liés par des voix d'antan,
Dans un rêve trop profond pour des mots, ou le vent.

Même aux jeunes, pareils à de petits dragons verts
Qui rampent si pleins de vie sur leurs feuilles de mûrier,
On dirait que la voix a parlé: ils se terrent
Où ils ont à manger, où ils sont en sûreté,
File, file ton cocon, leur murmure la voix,
Dors, dors, tu seras bientôt enroulé en moi.

Quand du long sommeil vient le moment de sortir
Un dessin de feuilles orne leurs pâles ailes incurvées,
L'ombrage des arbres, de la lune un blanc soupir;
Et quand le lilas leur offre, par les nuits d'été,
Son nectar pour célébrer leurs noces, imaptients
Ils s'en enivrent, d'une si longue attente tout vibrants.

Ils s'agitent, songent à s'échapper, puis se rappellent:
Il est interdit, interdit de fuir jamais;
Les Mains veillent au dehors. Et tel le feu du ciel,
La voix ancestrale dit Non! Chacun se soumet.
La nuit appelle bien d'indicibles régals,
Mais la terreur est partout, immense, abyssale,

Et la tribu est là, où ils n'ont rien à craindre,
Ils vivent ensemble, doux et gentils, bien à l'abri
Tout trouve sa réponse au moment de s'éteindre
A l'orée de la mort, amants, amantes s'apparient,
Ce pincement de joie - les papillons convolent,
Leurs ailes duveteuses bourdonnent, ils rêvent qu'ils s’envolent.

Poème de Douglas STEWART 
(extrait de "L'homme qui court" de Michaël Gerard BAUER dont je parle là, traduit par David CAMUS et Dominique HAAS)
(source image: Gravure de l'Encyclopédie de Diderot et de Jean le Rond D'Alember, montrant les étapes de la sériciculture)

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