jeudi 9 janvier 2014

Je devais, j'imagine, la détester comme certaines personnes détestent les serpents, les chenilles, les souris ou les limaces - Trop de bonheur

Encore une fois, je vais succomber à la facilité: deux extraits pour parler d'un recueil de nouvelles saisissant. "Trop de Bonheur" d'Alice MUNRO nous offre des portions de vie de femmes et tout est affaire de finesse, d'enlisement, de désespoir, de solitude, de désenchantement, très loin d'une forme moderne de bonheur. J'espère vous en reparler bientôt comme de quelques autres romans adultes lus ces derniers temps.

Dans le lot, une nouvelle qui par bien des manières m'a touchée au cœur: "Jeu d'enfant". Une vision d'enfant, un malaise encouragé par une alliance d'enfants perdues et une vie avec dans son sillage un cauchemar non pas subi mais perpétré.

*photographie de Diane ARBUS (je ne peux que vous encourager à entrer dans son monde délicat de la différence en suivant les portes ouvertes par Lily )

"Les enfants se servent de ce verbe "détester" pour exprimer diverses choses. Il peut signifier qu'ils sont effrayés. Non qu'ils se sentent en danger d'être agressés - comme cela m'arrivait, par exemple, quand de grands garçons à vélo s'amusaient à passer en trombe juste devant moi avec des hurlements terrifiants, alors que je marchais sur le trottoir. Ce n'est pas un danger physique que l'on redoute - ni que je redoutais dans le cas de Verna -, c'est plutôt je ne sais quel sortilège, quelle ténébreuse intention. Quand on est très jeune, c'est un sentiment que peuvent nous inspirer la façade de certaines maisons, ou le tronc d'un arbre, ou plus encore les caves moisies et les placards profonds."

"L'ouvrage auquel elle faisait référence était né d'une thèse dont on m'avait déconseillé la rédaction. [...] Il s'intitulait Idiots et idoles [...] Ce que je tentais d'explorer, c'était l'attitude des membres de diverses cultures - on n'ose pas dire "primitives" pour les décrire - face aux personnes mentalement ou physiquement uniques. Les mots "débile", "handicapé", "arriéré" étant évidemment exclus et mis au rebut eux aussi, et probablement à juste titre - pas simplement en raison de ce qu'ils dénotent de sentiment de supériorité et de sécheresse de cœur, mais parce qu'ils ne décrivent pas vraiment la réalité. Ils laissent de côté une bonne part de ce qu'il y a de remarquable, voire d'admirable - ou en tout cas de particulièrement puissant -, chez ce genre de personnes. Et l'intérêt fut de découvrir l'existence d'une certaine mesure de vénération, aussi bien que de persécution, et de l'attribution - pas entièrement dénuée de fondement - de toute une gamme de capacités considérées comme sacrées, magiques, dangereuses ou précieuses."

(issu de la nouvelle "Jeu d'enfant", extraite de "Trop de bonheur" d'Alice MUNRO)

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