mardi 9 février 2010

Comment Wang-Fô fut sauvé

Ce petit conte de Marguerite YOURCENAR « Comment Wang-Fô fut sauvé » est une belle entrée dans les traditions de la Chine.

Wang-Fô est un vieux peintre nomade, peignant de part son pays, ne faisant que peu de cas de l’argent. Il lui arrive d’échanger ses œuvres avec ceux qui les apprécient contre un bol de riz. Ling, son jeune serviteur, se complait à lui tenir compagnie, à voler si nécessaire pour que le peintre soit constamment libre de ne penser qu’à son art. Mais voilà que l’Empereur des Han (Grande Chine) vient les arrêter pour une raison étrange. Le destin semble très peu propice à Ling et son maître. Et toute la question comment Wang-Fô devient naturelle.

Ce tout petit conte me comble bien-sûr par sa fin. J’aurais pourtant aimé être embarquée plus longtemps dans ce mode de vie nomade, miséreux et également sage. J’aurais aussi apprécié encore plus de détails de ce palais impérial, de cette autorité suprême, de cette liberté de mouvement du peintre contre cet isolement de l’empereur.
Le plaisir de lecture fut dans les détails colorés, les regards d’artiste de ce vieux peintre. Tout est prétexte à admiration : paysage, ombre sur un mur, broderie des soldats l’embarquant etc. Bien-sur aussi Marguerite YOURCENAR donne envie de regarder à nouveau la peinture chinoise, ces lavis, ces encres, ces détails si infimes et pourtant plein de vie.
Et puis cette raison superbe de détester ce peintre.


Georges LEMOINE propose des illustrations vraiment douces, comme faites de sables mais je n’ai pas vraiment eu l’impression d’être en Chine. J’imagine que les enfants suivent ainsi l’histoire avec des repères plus « occidentaux ». « J’ai l’impression de ne pas avoir illustré cette histoire du peintre Wang-Fô. J’ai seulement marché sur les chemins où lui-même et Ling venaient de passer. » (extrait tiré de cette source). J’aime par contre énormément cette illustration de couverture. Toute la sagesse dans les rides d’un homme.


Ce petit conte donne envie d’aller plus avant, de lire toutes les "Nouvelles orientales" de Marguerite YOURCENAR, parce que malgré mes frustrations (sûrement dues à une « simplification » du texte), l’amorce me plait, me tente et m’invite jusqu’à la fin. Je vous invite à lire deux essais sur ce conte : le langage des teintes rouges et un essai sur le taoïsme dans la nouvelle. Et voici aussi une fiche pédagogique pour l’amener en classe.

Livre lu dans le cadre du Challenge Lectures d'école.

lundi 8 février 2010

Le petit ami

Il y a des lectures comme des amis. Quelques mots bien précis, des réflexions fines, des vécus peuvent nous amener à réviser notre jugement et améliorer l’expression de nos maux. « Le petit ami » de Paul LEAUTAUD est de celui-ci.



Il s’agit d’un ouvrage autobiographique, le petit ami étant cet enfant que nous pouvons retrouver en regardant son propre reflet dans la glace…. « mais si, malgré moi, je me laissais aller, ça et là, à trop d’émotion, qu’on veuille bien songer, pour m’excuser, que ce petit garçon que je fus autrefois n’a que moi, ici-bas, pour orner son souvenir et pour dire ce qu’il montrait déjà de tendresse et de rêverie. »

*source illustration: Toulouse-Lautrec

Léautaud nous donne à suivre ses ressentis par rapport aux premières femmes de sa vie, en commençant par sa mère. Il serait possible de ne lire entre les lignes qu’un complexe d’Œdipe non résolu, nous aurions tord. Il s’agit plus d’une irresponsabilité de cette mère. En plus d’abandonner son enfant, issu d’une relation de passage, dès le début, elle se permet de le revoir pour être moins une mère qu’une séductrice. Loin de cet amour maternel fondateur, solidifiant, soutenant, elle ne propose que la femme cible des pulsions. Nous avons aux deux entrevues qu’il aura avec elle, enfant et jeune homme, les manipulations de cette dame qui ne cherche qu’à plaire. Elle joue à chaque geste sur la limite de la décence. En manque d’amour filial, très vite accompagné par des femmes de « petites vertus », le petit ami s’égare à ne voir en la femme que cette source de charme, de séductions, de chaleur humaine sexuée (sans forcément en user). Même plus, il croit en ce dédoublement de tendresse, amoureux de désir et filial, comme lui peut dédoubler son amour en toutes cajoleries platoniques et ses pulsions sexuelles.
Une correspondance encore plus trouble voit le jour. Un jeune homme éperdu d’amour filial, maternel et de sentiment, s’éprend de la figure idéalisée de cette maman qui ne perd pas de son charme. Et cette mère se perd, joue, manipule, se reperd… elle dévie de ses sentiments maternels, sains, vers ceux plus troubles, des sentiments ambivalents pour cet homme qui a encore sous ses traits quelques uns des siens, un certain narcissisme, une envie de plaire, d’être aimé, de récupérer ce temps perdu, de magnifier le temps restant…et puis de la honte, du ressenti sur sa propre culpabilité.

Le petit ami, abandonné par sa mère, accompagné dans sa jeunesse par les maîtresses de son père, dormant dans la chambre de sa nounou tous les soirs, cherche l’agrément des femmes, de celles qui offrent leur corps et ne cachent rien, qui donnent ce qu’elles ont promis. Elles savent déceler « le sens profond des choses sérieuses». Serait ce un cynisme des relations amoureuses, du sentiment en lui-même ? Je ne l’ai pas lu comme cela, mais plus comme une idéalisation du sentiment, une distinction des pulsions et de la demande de chaleur humaine architecturante. De plus, je serais tentée, comme ce petit ami, de préférer les femmes usées (par l’amour encore plus que par le reste) aux autres, fades de sophistication, outrageusement riches jusque dans leurs antirides et étirements de peau, trop jeunes (en soulevant les jupons j’ai peur d’y voir des arrangements de mauvaises sorcières). Je leur envie cette « usure éclatante et triste ».
Jeune adulte, il retrouve une affection manquante en se rapprochant de ses femmes, « catins », et se trouve des similitudes de pensée, dénuée des compromis, un peu « fatigué avant l’ouvrage ». Ces rapports sont moins issus d’un amour d’adulte que d’un amour filial, lui lapant un sein dépassant comme un nourrisson plus que comme un amant.
Léautaud nous livre aussi ses appréhensions d’écrivain, sa méthode spontanée : commencer par être paresseux, emmagasiner, vivre dans des lieux de vie et non de musée et ne rien recommencer. Que j’aimerais le suivre dans cette voie…

« Voilà ce que c’est que de prêter les livres des gens que l’on connait : on s’entend dire sur eux des choses qu’on pense tout bas. » Je ne peux finir que par une des phrases de cet auteur, si proche de certains de mes cheminements vacillants : « Je voudrais encore que des bras affectueux me portent dans la vie pour m’en éviter les heurts et les fatigues. »

La mécanique du coeur

Très attirée par les contes pour adultes, gothique, fantastique, onirique et poétique, « La mécanique du cœur » de Mathias MALZIEU me tentait énormément.



D’une lecture très rapide, rythmée et très imagée, ce livre a tenu ses promesses.


Jack est né le jour le plus froid du monde. Ce petit bébé à tête d’oiseau et grands pieds, a été porté à bout de ventre par sa toute jeune maman, venue en haut de la colline pour accoucher chez le Docteur Madeleine. Jack nait avec le cœur gelé, une horloge lui est greffée pour l’aider à fonctionner. Nous suivons alors cet enfant abandonné par sa mère chez cette accoucheuse. Ou plutôt nous suivons ce cœur fragilisé, qui doit à tout prix limiter les émotions fortes comme la colère, l’amour et le désenchantement amoureux : Jack, cloitré dans sa tour de bois en haut de cette colline aux suspicions de sorcellerie, souhaite connaître le monde, s’éprend, en ville, d’une chanteuse des rues, Miss Acacia, très vite introuvable, et n’a qu’une envie la retrouver et la conquérir.

*illustré par Joan SFAR bien-sûr!

Les personnages, à la Tim Burton, sont des plus attachants. Ils sont visuels, hors norme, un peu bohémiens. Et sous ses portraits à l’encre et aux ombres se dessine une vraie chaleur humaine pour les êtres laissés pour compte, différents.
Le Docteur Madeleine, maman d’adoption, accoucheuse clandestine, tenancière d’une pouponnière de fils et filles de catins (ou de jeune filles désœuvrées), horloger, chamane, sorcière, mécanicienne des cœurs et des âmes. Vieille jeune fille à l’étincelle dans le regard et au faux contact dans le sourire.
Et aussi ce clochard Arthur à la colonne vertébrale musicale, les deux prostituées chaleureuses, Luna et Anna, au cœur d’artichaut, enseignant au tout petit Jack des mots d’une sensualité encore méconnu, un hamster se retrouve avec un nom cher aux femmes : cunni…gus mon amour !
Cette demoiselle Acacia, aux allures d’arbres en fleur, petite donzelle sur talons aiguille, myope, « flamme sans lunette », qui se cogne contre les murs et le monde, danseuse et chanteuse de flamenco.
Ce Joe, ennemi intime, au corps tellement maigre qu’il ressemble à un arbre mort avec une chevelure de plume de corbeau.
Et puis l’horloger Mélies qui l’accompagnera dans son périple vers l’Andalousie, prestidigitateur, truqueur, horloger, docteur Love…prêt à réparer le cœur cassé de Jack. Le Jack l’éventreur rencontré dans le train.

Pour retrouver cet avis et celui, intimement lié, de l'album attenant, suivez donc ce lien.

L'enchanteur et illustrissime gâteau au café-café d'Irina Sasson

J’avais beaucoup lu ici et là de billets sur ce petit livre, des très enthousiastes aux plus modérés. J’avais quand même envie de croquer dans le gâteau et Lily me l’a permis, merci encore. « L’enchanteur et illustrissime gâteau café-café d’Irina Sasson » de Joëlle TIANO.

Le premier pas dans cette lecture est cette recette de gâteau, qui se complète au fil des pages. Comme une litanie, quelque récitation de vieille femme pour ne pas perdre la tête.

Une recette, si personnelle, qu’à travers elle, l’histoire de cette centenaire se transmet à sa petite-fille, Susan…petit à petit, par ajout de produit et tour de cuillère. Irina se raconte grâce à son gâteau café-café : ses amours, ses petits et grands bonheurs, ses rôles de femmes, son imbrication dans la Grande histoire. Mais aussi, à travers cette recette, la population de Batenda apparait…avec ses attentes et ses peurs.
Le gâteau est un présent, un acte de foi : une présentation au peuple accueillant, une offrande d’amour et une échappatoire, une sauvegarde de son identité. A travers les pages et les trois écritures (Irina, l’histoire à la troisième personne et Susan) il a une transmission féminine, une philosophie de vie : le gâteau se veut pour choyer les convives, comme une dégustation de mets délicats. Il faut une certaine lenteur pour apprécier. Il s’agit aussi d’un héritage en partage, ne serait-ce que dans le choix des produits : les biscuits thé bruns, le beurre de Normandie, les œufs blancs, le café corsé, Catuai ou Marago, de la gousse de vanille fendue, du sucre blanc raffiné pour ne pas déstabiliser le goût etc... « Et maintenant je comprenais que ç’avait été comme si, à côté de ma connaissance et de ma douleur d’adulte, mes rêves de petite fille avaient cheminé tranquillement, vécu leur vie propre, ignorants de la cruauté du monde. »
Il s’agit d’une belle transmission féminine, culinaire et émotionnelle…comme quoi à travers un gâteau énormément d’émotions peuvent passer. Voici les avis de Katell, de Cathulu, de Bellesahi, de Tamara, de Chiffonnette, de Stéphanie et bien-sûr les superbes billets de Lily et de Rose, experte des transmissions culinaires, un peu déçue.

Nouvelles de Bretagne, Danevelloù Breizh

Maijo a eu la superbe idée de ce livre voyageur. J’aime ses livres qui partent pour des lectures diverses, si subjectives, et qui donnent au livre une vie supplémentaire. Mes cerfs-volants ont cette volonté, vivre au-delà de ma bibliothèque, pour être aimé, dépréciés mais connus. Ce recueil de nouvelles bretonnes, Nouvelles de Bretagne, Danevelloù Breizh, sur la librairie ou les libraires donne un beau panel de différences littéraires avec tout de même quelques points communs : bien sûr les livres mais plus encore l’amour de leur contenu. Loin d’être le portrait de lecteurs compulsifs, il s’agit bien de passion, de lectures de vie : une certaine sagesse ou transgression.


Sol invictus de Fabien Lécuyer
Un café Librairie L’air du Temps est le théâtre d’un héritage par les mots, les livres et des photos…entre un thé, un café ou un grog. Un vieil homme livre sa vie par bribes, sans émettre un mot. Cette nouvelle, par le sentiment, la justesse, est un vrai petit bijou : la première lecture est « sentimentale », la seconde peut être politique.

Libre stance ! de Bernard Trébaol
Un monde où les mots, les livres, la personne est cloisonnée. L’homme est alors pris dans une ivresse vers un monde meilleur, où la lecture n’est pas qu’un médicament, pour le trouver il passe la frontière du convenu et trouve dans les mots, les livres et les cahiers de brouillon toute la genèse d’une révolte : « nous sommes en mal de lecture idéale. » qu’elle soit romans, essais ou autres…

Tír na nóg de Sylvie Rouch
Correspondance entre deux « minorités », un breton et un allemand homosexuel pendant la seconde guerre mondiale et la montée du nazisme. Où la vie est aussi décevante que la vraie se veut en lecture, ouvrir une librairie comme un refuge, comme une évasion et une voie pour vivre : « L’île de l’éternel printemps » de son vivant.

Sous le sable de Jacques Thomassaint
Un survivant, déserteur ?, part à la recherche de la dernière librairie, un trésor sous le sable. Une quête d’un monde en soi.

Mort à Denise de Patrick Pommier
Un passionné de polars, qui fait rentrer ces tomes ici et là, dans sa librairie mais aussi ses bibliothèques, escaliers etc…, veut se libérer de sa femme qui n’aime pas ses livres ni son obsession pour les polars. Il cogite, reprends les crimes de ses œuvres préférés, le mobile est trouvé mais il lui reste à choisir l’arme et le contexte. Il est possible de faire un crime parfait, si parfait qu’il est inattendu.

Le stagiaire de Sylvie Le Bras
Un stagiaire dans une librairie comme un éléphant dans une boutique de verre : pas à sa place et si brut. Une vraie ode à la lecture comme acte de foi, une mise à la portée de tous et non un symbole de cloisonnement intellectuel.




*source bibiothèque: photo de Galiléo

Vous éloignant, de René Péron
Un libraire, spécialiste des cultures orientalistes, nous donne envie, nous fait découvrir des tomes, des langues quasi-mortes, nous appelle aux archives. Il superbe illustration des expertises littéraires, des amoureux des auteurs, pas simplement pour noter que tel livre est lu mais bien qu’il a été transmis. La mort d’une librairie comme la mort d’une sagesse, très loin des livres médiatiques...plus dans l'esprit d'une bibliothèque que d'une librairie en fait...passeur...

An treizher-levrioù de Jean Le Clerc de la Herverie
J’ai su en lisant les avis bloguistique que le titre était le Passeur de livres…pour une apprentie passeuse d’imaginaire, j’aurais aimé lire le breton…un beau résume du receuil que ce titre!


Les avis sont nombreux : normal, ce livre est un livre voyageur aux amarres diverses. Les voicis : celui de Maijo bien sûr avec un extrait des travaux d’aide libraire du Stagiaire, une expertise bretonne d'Yvon, Yueyin, Sylire avec des extraits de Mort à Denise et Le stagiaire, La bibiothèque du dolmen, Katell à l'avis pertinent bien sûr, Bellesahi et les polars, Bladelire, Lucy et Majanissa. Merci encore Maijo!

Silbermann


J’avais un souvenir intense du livre de Jacques de Lacretelle, « Silbermann ».

En le relisant par hasard, j’ai ressenti plus un malaise…de ne pas avoir compris tout à l’époque et de me trouver un peu dévoilée aussi.
La lecture était imposée par la scolarité. Souvent j’ai aimé ce que j’ai dû lire : les Kipling, Kessel, Vallès, Renard ont tous eu un écho en moi. Celui-ci ne fit pas exception. Je l’avais lu la sensibilité à fleur de peau. Je l’avais lu avec ces larmes pour un être solitaire, sans ami parce que juif. J’avais aimé cette histoire d’une amitié improbable entre un jeune juif, David Silbermann, et un protestant dans une France antisémite des années 1920.
Et puis aujourd’hui, ma lecture fut bien différente. D’abord un enthousiasme pour l’intelligence de David Silbermann, pour ces connaissances, ces facilités, sa capacité à mettre de la vie dans un texte lu.

Puis une réflexion sur l’antisémitisme. Une bien belle redécouverte. Belle parce que je ne me rappelle plus avoir eu une exposition aussi accessible à tous (pour une œuvre de fiction de l’époque et avec mon humble culture) de ce qui fait notre rapport à l’autre, notre dégout possible par rapport à ce peuple (avant même les camps de concentration de la seconde guerre mondiale). Belle, parce que pour démarrer la réflexion, il y avait des pistes. C’est vrai que maintenant je suis encore plus touchée par cette culture juive, son oralité et ses écrits, son héritage de parole et sa maïeutique inscrite dans l’éducation. Mais j’ai l’impression d’avoir été seule à la lecture. Je trouve que nous manquons, que j’ai manqué, des éléments de discussion. J’aurais aimé des débats scolaires permettant de se faire un esprit critique, d’aller plus avant, de comprendre la question juive. J’ai toujours cru que l’enseignement devait aussi aider les parents à mettre les points de vue en opposition, à aller chercher les arguments des uns et des autres pour se faire sa propre opinion. J’aurais alors peut-être vu que le plaidoyer de Silbermann sur la cause juive à son pendant physique et intellectuel dans les mots du narrateur. Des éléments raisonnés mais aussi d’autres plus sourds : une intelligence mal mise à profit, une vanité, un orgueil, une caricature physiologique raciste.
« - Crois-tu donc que je ne le méritais pas ? N’en déplaise à ta mère, cette bonne protestante qui a si bien pratiqué à mon égard la charité évangélique, mon amitié valait mieux pour toi qu’aucune autre, sois-en assuré. Rappelle-toi nos entretiens, songe à tout ce que je t’ai fait connaitre et comprendre. Trouvais-tu un profit analogue auprès de tes camarades ordinaires et même auprès des gens de ton entourage ?... Allons, réponds ! …Mais je n’ai qu’à revoir ta figure lorsque tu m’écoutais, je n’ai qu’à répéter tes propres paroles. Une fois tu m’as dit que dans une conversation avec moi tu avais l’impression que les idées te venaient plus vite, plus nombreuses, et que tu pouvais les développer plus intelligemment. …Eh ! C’est un mérite estimable que d’exercer une telle action sur l’esprit de quelqu’un. Cette capacité d’animer un cerveau n’est pas départie, que je sache, aux êtres inférieurs… »

A l’époque de ma première lecture, je n’avais pas été choquée par cette présentation de Silbermann, présentation aussi admirative des qualités spirituelles et aussi dépréciative de sa manière d’agir, de son physique et de sa culture.
Et puis il y a ce compagnon d’école, le narrateur, assez proche de ce que je fus : lâche, s’investissant d’une bonne conscience par simple vanité : « Je sacrifiais mes désirs aux siens sans regret. Mon rôle n’était-il pas de me consacrer entièrement à son bonheur et de racheter par cet acte les actes des méchants ? Lorsque le consentement me coûtait, je répétais en moi-même : « C’est ma mission. » ». Amical de circonstance, choisissant l’espace et le temps de ces relations (moins intenses avant de partir en vacances pour ne pas avoir à souffrir de l’absence de l’ami) ou quelques unes plus douces.

Alors cette relecture m’a permit de remettre certaines idées en place, d’assumer vouloir choisir la « voie difficile, abrupte, où l’on gravit sans repos, où l’on se heurte à mille obstacles (…). » Pas une vie d’investissements obligatoirement physiques mais bien investissement mental, réflexion continuelle, débat intérieur, remise en cause constance de mes mollesses, de mes lâchetés. Je me suis retrouvée aussi un peu dans Silbermann : « L’absence de discussion était pour son esprit un désœuvrement insupportable. » Il est malheureux seulement de voir que cette lecture, imposée dans la cadre scolaire, n’est été qu’une trace baveuse de bonne conscience, un « monument aux morts » pour se remémorer (ou justement oublier)…une lecture en superficie, sans débat, sans réflexion, ou comment justement laisser en marge les causes et les conséquences de nos faiblesses et dégoût de l’autre, ou comment ne pas donner à tout un chacun les moyens de se prémunir contre la méconnaissance ou l’imbécilité.

lundi 1 février 2010

Verte


« Verte » de Marie DESPLECHIN offre une lecture très agréable et très intéressante dans la forme. Une jeune fille prénommée Verte est née dans une famille de sorcières. Elles le sont de mère en fille ainée.
Nous allons suivre ce passage d’une enfant de 11 ans comme les autres à une sorcière à travers 4 regards différents : Ursule la maman, Anastabotte la grand-mère maternelle, Verte et Soufi l’ami de Verte. A chaque regard se dévoile les rapports filiaux, les transmissions volontaires, la parentalité et la volonté d’être soi.

Ursule, la mère, est une sorcière fière de l’être. Elle a vu sa parentalité comme une aventure vers cette sorcellerie en devenir chez sa fille. Des choix singuliers : famille monoparentale, une envie d’être comme toutes les femmes mais avec toute l’originalité pour ne pas y être confondue, des dons pour créer des petits malheurs autour d’elle, une précipitation de tout, une insatisfaction permanente. Et puis une manière d’éduquer toute narcissique : faire de sa fille un double, une sorcière de prestige, une jeune femme différente des autres, ressemblante à la famille, une jeune femme indépendante. Elle trépigne d’impatience, fuit vers l’avant et souhaite précipiter le passage de sa fille vers la sorcellerie.
La grand-mère, Anastabotte, fait le lien générationnel. Plus patiente, elle a cette distanciation du passé. Ce ne sont plus les mêmes obligations, le temps a son importance : patienter, se préparer, prévenir. Elle est aussi la grand-mère copine, cuisinière, entremetteuse. La « bonne » fée. Le pendant plus sage de la sorcellerie. Les transmissions peuvent être aussi orales, pratiques et symboliques.
Verte est plus intéressée par les préoccupations des filles normales de son âge que par les pouvoirs qu’elle aura, de toutes façons. Elle refuse de se faire modeler, de devenir une sorcière, « différente » à la norme et de ressembler à sa mère. Cette image de la mère est très forte : sorcière « mauvaise », femme indépendante mais renfermée sans homme, sans amour et sans père pour sa fille. Verte souhaite refuser le destin, elle souhaite les troubles du cœur, la présence masculine dans une vie et cet apport des hommes, non sorciers à cette famille si peu ordinaire.
Et toute la beauté du livre est là : le destin est présent mais chacun peut créer sa manière d’être malgré lui. Ne pas être une mauvaise sorcière, créer sa façon d’être, se reconnaitre, se trouver aussi et marquer de son empreinte une famille.

Et puis pour le plaisir et l’envie que j’ai eu d’être une sorcière :
« - Qu’est-ce que tu lui as fait, à Mme Arsène ? a demandé Verte avec une pointe d’inquiétude dans la voix.
- Un tas de choses. Des crèmes et des lotions pour la peau et les cheveux, une potion pour la digestion, une autre pour le moral, des abonnements d’un an à des magazines distrayants.
- Il n’y a pas un gramme de sorcellerie dans tout ça, a protesté Verte. C’est à la portée de n’importe quel pharmacien ou de n’importe quel libraire !
- Ksss, ksss, petite ignorante. Je suis mille fois plus mystérieuse et mille fois plus efficace que tous les pharmaciens et tous les libraires du monde. En prime, j’ai envoyé quelques sorts désopilants sur sa maison, si bien que sa vie est devenue pendant quelques semaines une suite ininterrompue de joyeuses surprises, musique brésilienne au réveil, envol d’oiseaux multicolores sous ses fenêtres, escorte d’admirateurs devant sa porte, frigo fournisseur de menus diététiques et tutti quanti. »


Un beau début de conversation sur la parentalité, l’éducation, les affinités différentes et à entretenir comme telles d’une génération à l’autre. Clarabel m’avait donné envie . Et puis quelques voies de lectures pour les enfants ici.

Livre lu dans le cadre du Challenge Lectures d'école.

dimanche 31 janvier 2010

Vie et passion d'un gastronome chinois


J’avais très envie de le lire ce petit Wenfu LU, « Vie et passion d’un gastronome chinois » pour plus d’une raison.

Envie de partir dans une Chine de l’intérieur, avoir l’impression d’être dans la peau d’une expatriée au cœur du peuple, comme une Fabienne VERDIER ou ma mère, expatriée 2 ans dans un quartier populaire de Shangaï. Envie de parler de gastronomie, d’aliments, de produits consommables et puis envie de redéfinir ce qu’est la gastronomie par rapport à l’alimentation.
Mes attentes étaient peut-être trop importantes, j’ai été un peu déçue.

Il est question d’un duel entre deux hommes, Gao Xiating et Zhu Ziye, sur 40 ans (1930/1970) dans un village du Suzhou. Apposition et opposition de deux conceptions de la Chine politique et des plaisirs comme ceux gustatifs que peut être la gastronomie.



*source village préservé de Suzhou

Le roman nous ramène bien dans ce village de la Venise orientale, avec une vraie distinction entre les niveaux et conditions de vie différents des bourgeois et des autres. Le rapport différent au travail bien sûr mais aussi, et surtout ce qui fait l’originalité de l’histoire, un rapport différent au superflu, au bonheur personnel, individuel et non communautaire : la nourriture. Il y a cependant de nombreux faits politiques, révolutionnaires, importants mais pesant quelques fois trop par rapport à mon attente de redéfinir l’alimentation comme plaisir, survivance ou affront politique. Gao, élevé près de ce Zhu Ziye, répond, enfant, à toutes ses demandes de courses alimentaires, petits encas de gourmet, et dépend aussi de sa générosité. Il en ressort une haine de la bourgeoisie, de cette dépendance financière, de cette considération du travail malmenée et aussi de tous les loisirs inaccessibles au petit peuple.
Les moments de gastronomie pure sont un vrai délice d’exotisme et d’astuces ancestrales pour bien cuisiner. Au départ, nous suivons les vues du gourmet, gourmant Zhu Ziye, par l’hostilité de ce Gao adolescent, puis de ce Gao, devenu restaurateur par un malencontreux concours de circonstances. Les professionnels de la cuisine partent et laissent la place à une alimentation de travailleurs, avec les plats qui tiennent au corps. « Le prix que l’on attache au féculent, considéré comme fondamental parce que véritablement nutritif, en regard de celui des plats d’accompagnement conçus comme des faire-valoir moins nécessaires, se perçoit avec acuité dans la question que l’on vous pose souvent à la fin d’un repas : « Combien de mesures de riz as-tu mangées ? »
En revanche, au plus haut niveau de la gastronomie, cet ordre semble s’effondrer. Un banquet se compose de nourritures « secondaires » auxquelles leur nombre, leur diversité et leur abondance donnent le premier rôle. Elles deviennent des plats de résistance dont on doit se rassasier, alors que le riz dans un renversement des valeurs est servi en fin de repas et n’est pas consommé. Y toucher serait une insulte pour votre hôte et signifierait que le festin est médiocre. »

Puis par retour politique et considération philosophique, un retour aux traditions et à la qualité. Les extraits sont merveilleux : l’adjonction de sel, la cuisson raffinée des nouilles

*source peinture d'un marchand ambulant de soupes aux nouilles, Chiu Hsi-hsun, prise ici (où vous retrouverez un très bel article sur cet artiste de l’asphalte)

et l’apaisement par le repas sont repris sur ce site (lien que je vous laisse suivre avec la quatrième de couverture). En effet, le pouvoir politique change mais aussi la considération de ce plaisir. Gao se rend compte que ce luxe de la gastronomie est envié même par les travailleurs, que préparer un bon repas est un acte de convivialité et d’accueil (sa grand-mère ou les passages de ses amis) et que minimiser l’impact de ce plaisir et aussi minimiser voir annihiler la fonction de lien social et d’affectivité de la nourriture dans une société. Et puis ses papilles se mettent à l’œuvre aussi, par expérience, et ne dénature plus les préceptes de cet imbu de Zhu Ziye de « se nourrir de saveurs ». Pour aller plus loin dans ce personnage principal qu’est la gastronomie le texte de Catherine MONCOFFRE est à lire absolument.

Je suis restée aussi un peu sur ma faim, l’estomac plein en imaginaire pourtant, car je n’ai pas décelé dans ce roman de demi-mesure : savoir apprécier les saveurs, les traditions tout en restant entre les deux niveaux de vie. Et puis ce duel, ces vengeances successives, ne m’ont pas permis de mettre à profit ce parcours initiatique…un peu trop d’attente, trop de précipitation dans la lecture en sont sûrement la cause…un livre à relire donc !

Vous trouverez l’avis intéressant des chats de bibliothèque ici et n’hésitez pas à lire ce duel sur un aliment de luxe en période de famine: la citrouille, offrande pour l’un devenu homme respectable, et recette de pastèque surprise pour l’autre, rentier devenu mendiant et aigri. Je vous ai laissé aussi un petit extrait pour aller nous remettre d'accord, un thé et de la gastronomie dans un salon de thé, ici.

vendredi 29 janvier 2010

Totto-chan, la petite fille à la fenêtre


"Totto-chan, la petite fille à la fenêtre" de Tetsuko KUROYANAGI est un livre témoignage d'une école alternative.

*source illustration de Chihiro IWASAKI (dont certaines illustraient le livre dans sa version japonaise)

Nous suivons les souvenirs autobiographiques de la jeune Totto-chan (à prononcer Tot-to-tchan), plus connue sous son nom d’adulte, Tetsuko KUROYANAGI, femme célèbre de la télévision japonaise. Elle aurait pu devenir une méchante fille, mais, renvoyée de sa première école primaire, elle se retrouve dans l’école TOMOE de Mr Sôsaku KOBAYASHI.
Les chapitres, très courts, se suivent comme dans un journal intime, le style est décousu, quelque fois un peu trop candide mais l’enthousiasme a été au rendez-vous. Entre des anecdotes d’enfant, la pédagogie de cette école pas comme les autres, des années 1940, même vue à travers le prisme des souvenirs d’une gamine de 6 ans, est tellement fraiche, vive et différente. Oui, j’aurais aimé, après ce récit, quelques prolongements, quelques éléments pédagogiques supplémentaires. De quoi relier les actes avec une vraie prise de conscience. Le travail sur la pédagogie reste entier.

*source, un Tomoé trouvé par NukeD4

A de nombreux niveaux, cette école m’a fait rêver. Au premier lieu, une géographie différente : un portail fait de deux arbres bien vivants, une pancarte avec un symbole, le Tomoe; des salles de classe dans des wagons, une salle principale sous un hall comme vrai lieu de rassemblement, d’amusement et de partage. Puis des mesures bien acrées dans une pédagogie souple, respectueuse et proche du quotidien. Dans ce cadre scolaire, les élèves apprennent autant des cours, dont le programme nous est que peu indiqué,

* l’écriture japonaise inclut trois ensembles de caractères : les kanjis, les katakanas et les hiraganas, source de katakanas a-so adulte et enfant

que du quotidien : la cuisine, la nature, les émotions de la vie, les arts. Chacun peut donc avoir un savoir à transmettre, à son niveau.

L’approche par la rythmique est la ligne directrice de cet enseignement. Le Directeur, Mr KOBAYASHI, est un fervent enthousiaste de la pédagogie JAQUES-DALCROZE. Musicien lui-aussi, il reprend alors les exercices de ce chansonnier suisse célèbre, se les approprie et en invente d’autres pour répondre à la demande des élèves de son école. Cette partie est si passionnante qu’elle fait l’objet d’un autre billet, .

De nombreux gestes dévoilent aussi une vraie démarche pour être à l’écoute des enfants. Une mise en position dans les attitudes : il ne suffit pas de se pencher mais il faut se mettre à la hauteur des enfants, yeux dans les yeux. Une écoute attentive, respectueuse et intéressée des propos de l’enfant. Une vraie démarche de responsabilisation et d’autonomie : l’enfant peut faire des erreurs, si elles ont une raison d’être pour eux, il leur était permis de la terminer, à partir du moment où ils résolvaient eux même leur problème et réparaient les dégâts causés. Une vraie prise en compte de l’investissement des enfants dans leurs actes, même maladroits ainsi Totto-chan achète une écorce de santé (vraie duperie de marchand ambulant) pour connaître avec joie la bonne santé de tous ses amis, « facticement affichée » par la non-amertume de ce bout de bois : l’amitié prime à la désillusion de la vie. Une vraie compréhension de ce qu’est un enfant : une concentration diffuse, des vêtements pour se salir, une curiosité réelle, un être de mouvements à la géographie illimitée (besoin d’espace, de choix du lieu de concentration, besoin de bouger …). Nous prenons aussi une vraie leçon de remise en place de nos priorités : la pose des limites diffère donc des autres écoles. Une autre optique pour moi aussi. Avec un superbe exemple d’"affalage" de corps sur le sol de la salle commune, pour apprendre la musique, le rythme et non les portées, une craie à la main : ils écrivent partout sur le parquet et font le ménage consciencieusement après.
L’accueil du handicap se veut aussi comme une assimilation réelle et non une pierre d’achoppement. L’attitude en cours n’est pas figée, d’autres espace de connaissance laissent aussi le corps à sa liberté : par terre, accroupis, allongés, assis, chaque enfant choisit sa position. La nudité à la piscine est utilisée pour rendre les enfants identiques dans la communauté des enfants. Des attentions sont encore plus louables : une Fête des Sports où les exercices sont créés de telle façon que le handicap d’untel le privilégie (une confiance en soi enracinée dans la prime enfance pour surmonter les obstacles de la vie d’adulte).

La place des arts est primordiale, placée comme une expression de soi et non un exercice de cours : prise de parole à l’oral sans jugement possible (pas de présentation d’un devoir mais bien une oralité sur ses propres intérêts), poésie au quotidien, chant tous les midis. La bibliothèque est elle-aussi un espace différent : ouverte à tous, où toute lecture est bienvenue (pas de cloisonnement), où le silence n’est pas de rigueur et où le partage peut être direct.
Les balades et activités collectives sont importantes : campings, pique-niques, vacances et pèlerinages. Une manière de privilégier les rapports aux autres, les amitiés, la solidarité par l’exemple et la prise de confiance par les actes.

Sans compter que les parents de Totto-chan avaient cette ouverture d’esprit propre à laisser s’épanouir leur fille : compréhension de l’attention fluctuante d’un enfant, prise en compte de ses envies selon son investissement, sensibilité aux attitudes des enfants…
Une vraie ouverture sur une école qui met en branle tous les repères de ses consœurs au Japon (et en France) : « Ne transformez pas les enfants pour qu’ils entrent dans un moule, avait-il [Mr KOBAYASHI] précisé à son équipe d’enseignants. Laissez-les s’épanouir naturellement. Leurs rêves dépassent les limites de vos projets éducatifs. » Ou comment reprendre une des institutrices dans sa cuisine et non en salle des professeurs devant ses collègues. Ou considérer le cycle primaire comme le plus important pour les bases de l’adulte… hum j’y ai vu des soupçons de concordance avec Maria MONTESSORI, dont je parlerais plus avant.

*source Chihiro IWASAKI (je ne m’en lasse pas)

Pour en revenir au « roman », voici quelques avis, un très complet en pédagogie, entre hyperactivité, programmes et remise en cause d’un enseignement conformiste ici, les attentes d’une débutante en enseignement ou encore un "cercle des poètes disparus en primaire", un avertissement à la course à la performance ici. Puis d’autres avis ici, et .
Allez une petite illustration et un extrait , une poupée Totto-chan ici et une comparaison entre notre « Petit Prince » et leur « Totto-chan » proposée ici, deux lectures essentielles à leur niveau, où reviennent le héros, un enfant, où les adultes sont compréhensifs, où les thèmes sont aussi similaires même si l’auteur de cette comparaison en oublie encore avec des différences aussi. Cet exercice de style a une vraie valeur en ce sens qu’un livre comme celui-ci est une vraie ode à relecture, à pédagogie nouvelle…et dire qu’il y eu un film, dirigé par Kazuki OMORI, « Totto Channel »…

Soudain dans la forêt profonde


Le petit conte d’Amoz OZ me donnait envie. Je croyais que j’allais y retrouver une magie, un émerveillement… en fait ce fut une déception.



« Soudain dans la forêt profonde » est un petit conte pour enfants ou adultes. Il nous entraine dans un village déserté par tous les animaux, rampants, volants, grimpants, marchants. Une culpabilité semble être le lot des adultes, ils les ont fait fuir mais ils ne veulent pas en parler… ni en rêver.
Nous suivons ces villageois dans leur déni. Pour certains, les animaux n’ont jamais existé. La maitresse d’école les dessine et imite leurs cris pour faire perdurer cette faune disparue. D’autres en sont tellement désappointés qu’ils tombent dans la schizophrénie ou la maladie physique ou mentale. Deux enfants pourtant vont suivre leur intuition et chercher au fond de la forêt… ils le savent : les animaux existent, la preuve était dans une marre d’eau et s’est vite caché sous les algues… un mini poisson.

J’aurais pu être transportée par ce petit conte, suivre ces enfants contre la norme et être émerveillée. Pourtant, l’intolérance, la honte, la déviance, ne m’ont pas touchée. Est-ce que les contes ne me font plus rêver ou réfléchir… peut-être. Je l’ai trouvé trop simpliste sous couvert de philosophie. La rédemption est-elle un sujet qui ne m’attire pas (plus) ? J’ai tout de même été touchée par deux points… l’idée de l’oubli, de cet oubli de la nécessité d’oublier :
« Durant des jours et des jours, les gens n’avaient plus osé se regarder en face, tant ils étaient méfiants, abasourdis ou honteux. Depuis, la plupart répugnaient à en parler. En bien ou en mal. Ils n’en disaient mot. Il leur arrivait même d’oublier pourquoi ils préféraient oublier. Cependant, tout le monde se souvenait parfaitement que l’oubli était souhaitable. Et qu’il valait mieux nier en bloc, même le silence, et se moquer de ceux qui s’obstinaient à se souvenir : il fallait qu’ils se taisent. Qu’ils ne parlent pas. »

Et puis cette trouvaille, qui va vers un Eden où carnivore et végétarien se retrouveraient. Pas dans cette utopie de ne plus attaquer le faible mais bien dans ce fruit, le carnélia, au goût carné… et la protéine dans tout cela !!
« Nehi avait découvert au cours de ses errances un arbuste où poussaient des baies blanches et pourpres au goût de viande. Nehi appela ces fruits des carnélias. Il sema et cultiva des graines de carnélier aux quatre coins de la forêt où elles poussèrent et se multiplièrent, car il s’était aperçu que les carnassiers semblaient apprécier la saveur de ces fruits et ne rechignaient pas à en manger, de sorte qu’ils n’avaient plus besoin de dévorer des créatures plus faibles pour se nourrir. »



Bon, j’aime l’idée de savoir parler aux animaux, allez oui, je confirme. Je pense aussi qu’il me faudra relire ce petit conte, peut-être après avoir découvert toutes ses références folkloriques ou juives, pour y voir, je ne sais, une certaine ironie. Je ne peux que vous proposer le billet de Emmyne remettant le roman sous une forme jeunesse et les deux billets suivants, ici et

jeudi 28 janvier 2010

Le Hareng saur

*source caricature Charles CROS

Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle - haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle - haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs, - loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,
Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.

J’ai composé cette histoire, - simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,
Et amuser les enfants - petits, petits, petits.

Charles CROS

Mon jardin

La lecture de « Mon jardin » de Zidrou et illustré par Marjorie POURCHET est riche quand les souvenirs d’enfance reviennent. Ce livre jeunesse est d’une poésie fine.

Cet homme revient là où il a habité tout jeune, chez ses parents. Son passé défile par petites touches grâce à ce jardin, son royaume d’enfant. Il arrive par la fenêtre, les feuilles dans les arbres, le vent et tout revient.
Les aventures et leurs personnages, les sorcières, les pirates, les fourmis. Le végétal s’humanise, les détails deviennent la source de nouvelles histoires. Tour à tour explorateur, archéologue. « Je suis seul. Je suis plusieurs. » Et aussi enfant qui grandit au fil des anniversaires, des Noëls et des « petits » deuils.
Lieu où le réel est extérieur, lieu où l’enfance prédomine. Cet homme revient voir ce jardin devenu vieux d’avoir trop attendu un enfant pour jouer entre ses arbres. Tout tient maintenant dans une boite à trésors, tendue par des mains familières, apparemment les dernières vivantes en cette demeure.
Vous ne verrez plus le gravier des jardins de la même manière.

Et que dire des illustrations, fines, douces, de Marjorie POURCHET. Si ce n'est qu'elle nous entraine elle aussi vers une histoire, peut-être une autre, celle de l'enfance, d'un parcours de vie, des sentiments de solitude et des envies d'évasion.

Journal d'un chat assassin

Une petite lecture pour enfants jeunes lecteurs et le sourire revient. "Journal d'un chat assassin" d'Anne FINE et illustré par Véronique DEISS est une petite entrée en matière de cynisme et de réalité. Une petite porte ouverte sur les morts naturelles ou non des animaux et notre inadaptation à la vie non-domestiquée de nos animaux de compagnie.

Nous suivons les confidences du chat d'une famille, Tuffy. Il est un peu bougon et taquin. Il nous parle de ses exploits de chasse. C'est pas étonnant pour un chat, il ne faudrait pas oublier sa condition. Oui, mais voilà, les dépouilles arrivent jusqu'aux yeux de la maisonnée et surtout de ceux d'Ellie, la petite fille. Entre les aventures assassines et les conséquences humaines, nettoyage de tapis, enterrements des proies, condamnation de la trappe, nous allons découvrir une anecdote pas piquée des vers (quoique, avec le temps)... il suffit de voir la dépouille du lapin gigantesque des voisins sur le tapis.

Malice en parle , avec une idée de la suite. Livre lu dans le cadre du Challenge Lectures d'école.

mercredi 20 janvier 2010

Challenge Lectures d'école

Allez un petit challenge très simple pour 2010, juste pour continuer dans la même voie que maintenant. Juste pour aller de l'avant dans cette littérature jeunesse qui m'interpelle tant. Je suis donc Katell dans cette envie.


Alors je suis le Challenge Lectures d'école, qui m'impose, dans une liste de 300 oeuvres mises en avant par l'Education Nationale en 2007, d'en lire 4 dans 3 catégories différentes (albums, contes, bandes dessinées, poésies, théâtre, romans et récits illustrés) et d'en faire des billets. Les œuvres choisies par l'institution répondent à différents critères:
-La qualité littéraire des œuvres -L’accessibilité des textes -L’équilibre entre ouvrages patrimoniaux (classiques) et publications récentes -La disponibilité des titres -La diversité des auteurs, des illustrateurs et des éditeurs
Quelle défi donc. Retrouver les œuvres que va lire mon lutin. Alors parmi les 300, voici ma proposition. J'en prendrais au minimum 4 :

Albums:
12. Clément, Frédéric - Magasin zinzin, pour fêtes et anniversaires Albin Michel Jeunesse 2-3
15. Crowther, Kitty - Moi et rien L’école des loisirs 2

Bandes dessinées
86. Sfar, Joann Monsieur Crocodile a beaucoup faim Bréal 1

Contes et fables:
un de ceux-là : 91. Andersen, Hans Christian - Le petit soldat de plomb 1 ou 92. Andersen, Hans Christian - La petite sirène 3 ou 93. Andersen, Hans-Christian - La Petite fille aux allumettes 2
115. Pasquet, Jacques Contes inuit de la banquise D’Orbestier 3
119. Senghor, Léopold - La belle histoire de Leuk-le-lièvre Edicef - Néa 3
121. Yourcenar, Marguerite - Comment Wang-Fô fut sauvé

Romans et récits illustrés:
180. Carroll, Lewis - Les aventures d'Alice au pays des merveilles 3
197. Desplechin, Marie - Verte
205. Fine, Anne - Journal d'un chat assassin
211. Giono, Jean - L'Homme qui plantait des arbres Gallimard jeunesse 3
223. Kipling, Rudyard - Histoires comme ça inclus « Le chat qui s'en allait tout seul » et « Comment le chameau eut sa bosse »

Et puis je rajouterais bien « Ces livres qui font grandir les enfants » de Joëlle Turin, « Une enfance au pays des livres » de Michèle PETIT et « Au pays de mes histoires » de Mickael Morpugo.
Et je tenterais le tout pour le tout pour rajouter à cette liste d’autres petites lectures aussi constructives, intéressantes, intelligentes et imaginatives.

Liste de livres lus, en attente

Certains livres sont lus et pourtant les billets ne viennent pas. Certaines lectures m'ont parue fades, pas par leur manque d'intérêt, sûrement parce que l'instant de lecture n'offrait pas d'ouverture à ce que l'écriture contenait. Et puis, il y a les livres qui en demandent tant. De ceux qu'il me faut relire de peur de ne pas avoir compris assez pour offrir un billet d'une bonne valeur. La valeur positive d'une lecture un peu plus approfondie et celle non moins constructive de trouver des voies de réflexions nouvelles ou encore peu visitées par moi-même.

Alors oui certains livres restent sur l'étagère, juste à côté de l'ordinateur. Ils sont lus et attendent que je refouille dans leurs piquants (post-its colorés) ou que je les relise, au moins en diagonal, de peur de ne pas être bien "servis".

Voici un début de liste (1/...)

"La solitude des nombres premiers" de Paolo GIORDANO attend une relecture. Le rapport à ces difficultés relationnelles, autisme ASPERGER ou anorexie, difficulté à être, rapport au corps, à l'autre. J'avais tellement envie de bien en parler que les mots sont restés bloqués.

"Un bonheur insoupçonnable" de Gila LUSTIGER, à lire comme un bonbon avant de s'endormir. Quelques petites réflexions, bien jolies, bien mignonnes et une fraîcheur dans leur présentation. Et j'aime les touches d'illustrations d'Emma TISSIER, sur la couverture ou qui sèment tout le livre.

"Dis oui, Ninon" de Maud LETHIELLEUX. Un livre qui m'a bouleversée, m'a scotchée. Une histoire d'enfance, une auto-fiction, entre bohème, éducation et autarcie. Tellement de choses à dire, à relire qu'il me faut absolument une relecture pour vous donner envie et comprendre tout ce que ces mots m'ont fait.

"Loin de Chandigarh" de Tarun J TEJPAL. Un livre complexe aussi sur l'Inde mais qu'il me faut relire pour toute son approche de l'érotisme, de la séduction, du rapport au corps de l'autre et à sa sensualité. Un livre à mettre entre toutes les mains de jeune homme prêt à aimer une femme. Quoique le sexe du lecteur et du potentiel partenaire n'est pas limité.

"Un dieu un animal" de Jérôme FERRARI. Parce qu'il est puissant, lourd de sens et que même sa relecture ne m'a pas permise d'être prête à écrire dessus. La violence de la guerre, la violence de la vie et la culpabilité.

jeudi 14 janvier 2010

Billy Brouillard, le don de trouble vue

Quand je l’ai acheté, j’ai tout d’abord cru que c’était une histoire pour grand. Vous savez les adultes, les ados… enfin quand l’insouciance est une notion plus aussi spontanée.

Et bien la première lecture de « Billy Brouillard, le don de trouble vue » de Guillaume BIANCO a bien été de ce style. Une lecture quasiment au premier degré.


Mais quel plaisir qu’à la seconde lecture, le texte se délie, les métaphores prennent place… et le livre devient celui d’un enfant de 7, 9 ans. Bon, c’est vrai, je n’ai pas de notion sur l’âge réel de l’enfant. En fait, dès que la question de la mort est venue sur le devant des réflexions.

Billy est un enfant myope, il voit mal sans ses lunettes. Petit garçon aventurier et très taquin avec sa petite sœur, sa vision floue devient une « trouble vue » et lui fait vivre des aventures extraordinaires, en plus du fait que jouer aux fléchettes sur les oiseaux est un vrai bonheur, peut-être mieux que de voir se noyer les fourmis dans de la bave chocolatée.

Mais tout commence vraiment à la mort de son chat Tarzan. Là, en prise avec la réalité, Billy va chercher dans ses références de quoi l’aider à comprendre. Le Père Noel, ce multi-centenaire, doit en savoir sur le sujet. Au fil des pages, le réel devient une illusion et nous suivons Billy dans un univers parallèle.

Il cherche dans les malles du grenier de quoi lui donner des pistes : un Magazine du bizarre est ainsi lu, puis une Cryptologie est créée de toutes pièces par Billy (en référence aux schémas de découpe de sciences naturelles et avec une volonté de tout reprendre, comportement, légende de morphologie, astuces pour ne plus être la cible de tourment). A chaque nouveau personnage, un poème en prose ou vers ou une étude détaillée et puis le fil du récit continue sur quelques mois. Le réel n’a pas d’intérêt pour Billy, seuls les personnages de la nuit, des cauchemars et des moments clefs du réel sont présents. Le garçonnet trouve les adultes bien décevants aussi, oublieux de l’enfant qu’ils étaient et du monde si étrange et fabuleux du fictif.

Que dire de ce fourmillement de notes, de références, de bonnes idées, d’allusions ou de métaphores. Des coups de cœurs à toutes les pages donnant envie de se référer au sommaire (qui nous joue un tour aussi… regardez les numéros de page... bon c'est vrai c'est tout petit: 13!). Des croquis et des tableaux gothiques, des poèmes que l’on peut lire aux enfants plus jeunes. J’aime particulièrement « La princesse et la flaque d’eau », poème sur l’hiver, la morte saison, la nature moins enchanteresse, et pourtant. Je me retrouve aussi dans l’extrait de « La nuit » de Maupassant. J’aime particulièrement les inventions de Billy : les serpents devenus vermicolles aux dents bien acérées, d’autres (potentiellement des futures mante-religieuses) que l’on ingère et qui donnent les gargouillis que l’on entend dans le ventre de son père quand lors de câlin nous avons l'oreille dessus. J’aime les personnages où l’influence de Tim Burton est flagrante mais pas que lui d’ailleurs (la petite fille aux couteaux rappelle le môme aux clous dans les yeux).Et puis ces reprises de vieilles coutumes ou superstitions : le croquemitaine, les vampires (dont une si douce, si gentille, se mordra jusqu’à la mort pour ne pas détruire une autre vie), la communication avec les esprits grâce à l’ouja, les auras etc…

Et puis ses conceptions de la reproduction humaine, la naissance et plus encore les graines de petites sœurs et un coupe-coupe-couette offert (parce que les bordereaux de commande et les anciennes publicités ne sont pas en reste). Parce qu’encore plus qu’une histoire honorant le fictif des cauchemars et des peurs enfantines, ce livre as
sez inclassable est une ode à la fraternité. Billy ne se gène pas pour embêter sa petite sœur, lui en faire voir de toutes les couleurs, la malmener et pourtant c’est de l’amour qu’il y a là.

Un vrai bonheur de lecture, de relecture. Et même si le graphisme, efficace, magnifique ert sombre, et certaines histoires peuvent choquer, je vous recommande les poèmes et les cryptologies prises seules. J’avais suivi là les lectures de Benjamin LACOMBE véritable prescripteur de merveilles et illustrateur/auteur d’autres. J’attends avec impatience des nouvelles de l’auteur, Guillaume BIANCO, dont voici le site, une petite voix m’a dit que ce sera pour bientôt. Emmyne n'y voit aucune tendresse et peu d'humour, un livre pour adulte, voir ici. A vous maintenant de vous faire votre idée!

Plus tard, tu comprendras

J’avais vu le film d’Amos GITAI, le soir même le billet de Lily et la semaine d’après le livre était dans ma boite aux lettres. « Plus tard, tu comprendras » de Jérôme CLEMENT un livre qu’il ne faut pas lire en dilettante, il est précieux, déstabilisant mais sans ce côté sentimentaliste qui peut me faire peur.


Cet homme, adulte, père de famille, va perdre sa mère. Elle ne dit rien sur son passé, sa famille a été tuée dans les camps nazis et… et puis… Et puis elle meurt. C’est alors que tout se délie, tout commence à prendre du sens. Cette mère de famille, parisienne juive, pharmacienne, récupérant des antiquités autant que des cadeaux la redoute va montrer ses différents visages.Ce style me plait. Pas enfantin, ni geignard, juste pertinent avec un regard d’adulte sur nos manquements d’homme. Un amour filial et des non-dits. Ce livre m’a beaucoup plus dans ce rapport à l’histoire familiale, voilée par certains, en demande pour d’autres et les preuves trouvées quand la génération s’éteint. Preuve des drames de la seconde guerre mondiale par rapport aux juifs. Des horreurs des camps mais plus encore des horreurs de guerre, de lâcheté française.

La mémoire des objets est importante dans cette vie-là : un samovar autour duquel elle parle russe, des antiquités japonaises, un poignard. Cette dispersion à sa mort, objets sans sens pour les petits-enfants, avec pour les enfants. Un manque en objets, symboliques d’une vie entre parenthèse, des bijoux pour partir avec le plus vite possible un gros montant d’argent au cou, du luxe pour savoir le mener en dérision, et quand l’appartement est vide, tout se comprend : « une somme de détails presque insignifiants qui, pour mon œil attentif, sont autant de symptômes d’un désordre profond. Rien ne peut y remédier. L’ordre : quel sens donner à ce mot sans la présence de ceux qui l’ont défini ? »


*source netsuke animaliers netsuke animaliers en ivoire dont un lapin, voir billet de Lily
*source inro

Des objets ou des courriers comme preuves de vie : des relations par lettres interposées, parentales ou de couple. Les conventions, les débuts d’un quiproquo peut-être et puis la législation qui a une part belle dans l’œuvre. Une politique des papiers véritable personnage de l’histoire. Les détails deviennent une vie, le commerce de peau de lapin, la villa, l’arrestation ne sont que des maillons.

Et puis cette mémoire, ce devoir de mémoire, prend un nouveau sens à la lecture de ce livre. « La France se reconstruit dans l’oubli de ces épisodes avec la complicité active – j’en suis le fruit- des « israélites » assimilés, tous d’accord pour ne pas se singulariser. Mieux vaut l’ignorance et l’oubli que l’identification, source de réparations peut-être, mais surtout d’ennuis sérieux présents ou à venir. »

C’est aussi, et surtout, l’histoire d’un amour filial. De parole, de honte, de non-dits, de leçons de vie qui, après, deviennent de vrais cadeaux de vie. Et cette présence des dernières années : « L’agonie des vieillards, ces anciens adultes superbes, dont les visages resplendissants reviennent à l’esprit lorsqu’on les voit, misérables, perdus dans leur chemise de nuit, ombres décharnées et mutiques, cette agonie est intolérable. »

Merci encore Lily pour cette lecture. N'hésitez pas à lire son billet (au début du mien) pour reprendre aussi la mise en image par le film, "l'os du livre pas la chair"....

vendredi 8 janvier 2010

Le canard, la mort et la tulipe


J’aime ces livres « pour enfants » qui parlent de thème fort et offrent une autre perspective, un regard si ce n’est neuf tout du moins poétique et stimulant. La mort est un sujet qui m’interpelle et que j’aime retrouver.
Quand j’avais parlé du « Kimono blanc » et de « La visite de la petite mort », je savais déjà que le livre dont j’ai envie de vous parler était une merveille.


« Le canard, la mort et la tulipe » de Wolf ERLBRUCH est de ces livres qui vous poussent à suivre un auteur. Envoutant !


Il est question de ce canard qui un jour découvre que la mort le suit. Mais depuis quand ? Est-ce son tour de mourir ? La mort apparait comme un personnage squelettique mais pas désagréable. Le canard et la mort deviennent amis, ils se baignent ensemble ou grimpent à l’arbre. Ils sont l’un pour l’autre attentifs, à la surprise de cette mort peu habituée à être réchauffée.



J’aime beaucoup cet album pour cette vision de la mort, pas glauque, pas mièvre, un peu taquine, qui remet les choses en place : elle sait parler de l’acte de mourir « Elle parlait si facilement du sujet » et rappelle les lois de la vie. C’est la vie qui se charge des accidents, la mort, elle, annonce juste le déclic. Aux questions du canard, elle ne répond presque pas par des mots, lui laisse ses illusions, paradis, enfer, solitude. Oui bien-sur l’étang sera seul ou plutôt ils n’existeront plus l’un pour l’autre. En fait, son attitude moqueuse en dit plus.
Le graphisme est magnifique, ERLBRUCH donne vie à sa mort : un crâne, presque mutique si ce n’était la ligne du sourire et du contentement. Mais est-ce que la mort peut parcourir autant de temps avec chaque préposé. Pas si sûr, elle est presque triste quand le moment est venu. Le canard par son attitude corporelle marque nos différentes appréhensions de l’acte de mourir : un étonnement, un dégoût ou une réticence, une reconnaissance, un partage, un laisser-aller.


Cette histoire amène le sujet, délicat mais si fondateur d’une sagesse de vie : celle d’appréhender la mort comme une autre forme de vie, comme toujours là comme notre ombre, avec son présent: une tulipe. Sylvie nous offrait une très belle approche de cet apprivoisement là .

Le thé dans l'encrier

« Le thé dans l’encrier » de Gilles BROCHARD, illustré par Ruben ALTERIO, m’a apporté de beaux moments de lecture.

Je suis tout de même restée sur ma réserve. Cette ouverture sur les écrits d'auteurs divers, en nous livrant leur passion pour la boisson est une belle proposition. De PROUST, à SAND, en passant par JOYCE, MORAND, GENET et j'en passe. Peut-être parce que je n’avais lu aucun des écrivains cités, parce que le choix d’un style mêlant des souvenirs de rencontre, inventée ou réelle, à des extraits de leurs bibliographies m’a laissé dans un vague sentiment d’inachevé. Ou peut-être parce que le salon de thé, particulier ou public, n’est pas forcément le lieu où je préfère le thé.
« Au temps de la neige, de la lune ou des fleurs, on pense le mieux à ses amis. Voilà l’esprit de l’art du thé. Une « réunion de thé » est une communion des sentiments, quand de bons amis se retrouvent au meilleur moment, dans les meilleures conditions. » Yasunari KAWABATA.

Il est très souvent question de classe social, de vie intime, de snobisme. J’ai pourtant aimé la sensation que le thé apporte à ces écrivains : une pointe de liberté, de sensualité, de séduction, d’oubli, de voyage etc…je crois qu’il me faut aller plus loin dans les univers littéraires de chacun pour savourer à sa juste valeur ce livre. J’ai plus eu l’impression de lire un livre sur la littérature avec comme prétexte le thé qu’un thé comme inspiration littéraire, sagesse de vie. Je ne peux cependant qu’être d’accord avec son auteur : « Les « théiomanes » ne sont pas des gens comme tout le monde. Ils sont différents. De leur breuvage favori leur viennent l’inspiration, une certaine inclinaison pour la quiétude et la sagesse qui remonte aux Chinois, aux Japonais et un sentiment proche de la mélancolie qui donne cette grâce indéfinissable dont le secret qu’ils ont de le boire et de le célébrer. "Le goût du thé possède un charme subtil qui le rend irrésistible et particulièrement susceptible d’idéalisation", remarque Okakura Kakuzo dans son Livre du Thé(…). Le thé n’a pas l’arrogance du vin, l’individualisme conscient du café, l’innocence souriante du cacao. »

*source livre: "Je ne suis qu'une petite goutte de thé sur une place historique"

Thé du passé, thé du présent, thé du réconfort ou de l’inspiration. Thé de l’ivresse aussi (avec de l’éther, du whisky etc…). Thé des enfants aussi, liquide dans lequel une madeleine est trempé, auquel est rajouté beaucoup de crème et de sucre, comme un lait concentré sucré…thé des poètes : « …ce papillon maladroit qui avait soumis ses ailes à l’épreuve du vent cette lointaine figurine chinoise peinte sur le fond d’une tasse à thé… » (extrait de « Brève vie de Katherine Mansfield » de Pietro CITATI).

Les chapitres sur Anaïs NIN, François AUGIERAS et Alexandra DAVID-NEEL étaient beaucoup trop courts, même celui sur Frédéric NIETZSCHE : « Tous les préjugés viennent des entrailles. Etre « cul de plomb », j’l’ai déjà dit, voilà le grand pêcher contre l’esprit ». Mes moments préférés ont été ceux où le thé apparaissait comme une philosophie de vie. « Je disperse les orties sur mes dalles, continuait-il : sèches, réduites en poudre, fumées elles ont le goût, et faiblement les propriétés du hachisch. Puis je me prépare du thé ; je ne me nourris que de thé, de beurre, de sel, de lumière ; la faim allège mon âme, et je ne souffre pas de cela. Je suis heureux : j’aime l’air, et je ne m’en lasse pas. » (extrait de « Domme ou L’essai d’occupation » de François AUGIERAS)

*source livre: " Ma caverne sent violemment le beurre fondu, la fumée, le thé"

De quoi vouloir lire du David-Neel, grande amatrice de thé, sachant la sagesse qu'il y a derrière les rituels du thé, pour ses voyages initiatiques au Népal et Tibet, et du Augiéras, pour cet ermitage de lumière, vous vous en doutez.

*source livre: " L'esprit du thé est devenu un art de vivre"

Les illustrations de Ruben ALTERIO offrent un aspect mélancolique, un peu suranné. Ces propositions sont magnifiques et correspondent bien à cette œuvre de critique littéraire : comme une tache de thé sur des cahiers d’écriture, qui dans un clignement d’œil, forme une image. Ses illustrations sont visibles ici, ne vous fiez pas aux erreurs, en cliquant sur une des images « erreur » vous les aurez toutes.
Katell aussi est comblée et propose cette lecture à tous les amoureux du thé.

Cette édition avait de nombreuses coquilles, la nouvelle édition est magnifique mais sans illustrations...

Les aventures de Tom Sawyer



*source tableau de Mark TWAIN : Nicholas SIMMONS

Alors voilà, j’ai retrouvé par hasard le premier livre que j’avais offert à mon petit frère : « Les aventures de Tom Sawyer » de Mark TWAIN.

Des souvenirs de dessins animés japonais me sont revenus… pas l’histoire complète, je n’arrivais à voler que quelques minutes par mois à la télévision grand-parentale…


le Mississipi et ces bateaux à vapeur….cet enfant aux pieds nus, cet autre va-nu-pieds en guenilles, ce Joe l’Indien, cette Becky…

Je l’ai lu pour redevenir enfant le temps d’une lecture. Et puis j’ai envie de lire les livres jeunesse. Pour être une fenêtre de plus à l’imaginaire de notre petit loup. (Re)lire les classiques jeunesse me semble un élément essentiel de ma parentalité. Comme cela, je pourrais proposer des lectures au petit d’homme, pas lui imposer, bien sûr que non. Juste pouvoir mettre en évidence, appâter, mettre l’eau à la bouche à ce jeune aventurier de la vie, lui offrir au bon vouloir, le rendre curieux, et puis lui-seul décidera s’il devient lecteur, s’il préfère les enquêtes policières, l’aventure, le gotique, la science fiction, l’épopée de capes et d’épées ou la mythologie. J’ai envie que les livres soient pour lui des compagnons de vie, des divertissements, des questionnements, de l’éveil mais aussi pourquoi pas du danger à lire dans son lit pour laisser passer les cauchemars comme nous pourrions regarder dans le ciel les nuages gris/cendre de la pluie partir au loin.

Et bien ce fut un vrai petit plaisir de lire l’œuvre originale. Un vocabulaire adulte (avec des pointes de pédagogie explicitée, petit bémol à cette lecture qui aurait permis de se faire sa morale seul) nous offre une immersion dans l’univers de ce petit « vaurien » de Tom Sawyer, orphelin recueilli par sa tante Polly. Je me souvenais vaguement de garnements en culottes courtes, livrés à eux-même, cherchant les embrouilles et les trésors. J’ai découvert des aventures d’enfants entre l’école (quelquefois buissonnière) et la maison, en passant par le mur fait la nuit, dans une société très pieuse, un peu naïve où l’éducation est stricte par foi, une tante Polly bien sympathique même avec les punitions corporelles (je confirme être contre la fessée mais là, c’est un autre débat). J’ai suivi à grandes enjambées Tom dans ses envies, enthousiasmes éphémères jusqu’à la prochaine aventure. Et pris de belles images sur ces jeux d’enfants : de la piraterie, du brigandisme, de la robinsonade…et puis toutes ces merveilles qui n’appartiennent qu’au monde des enfants : une inconstance, une détermination à toute épreuve, une envie de refaire son monde et de croire que les recettes de sorcières sont la vérité (sans en être dupe).


Des trésors d’enfant : « En outre du butin déjà mentionné, il comptait au tableau douze billes, l’embouchure du sifflet, un morceau de verre bleu, un canon en bois, une clef qui n’ouvrait rien, un bout de craie, un bouchon de carafe, un soldat de plomb, deux têtards, six pétards, un chat borgne, un bouton de porte en cuivre, un collier de chien…sans chien, un manche de couteau, quatre morceaux de pelure d’orange et un châssis de fenêtre hors d’usage. »
…des recherches de trésors d’adulte :
« - Où est-ce qu’on en trouve des trésors ? demanda-t-il.
- A peu près partout.
- Quoi ! il y en a là comme ça tout autour d’ici !
- Non, bien sûr, Huck ; on les cache dans des endroits écartés, quelquefois dans des îles, quelquefois dans de vieux coffres qu’on enterre au pied d’un arbre mort à l’endroit où l’ombre s’arrête à minuit ; mais surtout dans les maisons hantées, sous le plancher.
- Qui est-ce qui les cache ?
- Les voleurs, évidemment… tu ne voudrais pas que ce soit les inspecteurs de l’école du dimanche.
- Je ne sais pas moi. Si j’avais un trésor je ne le cacherais pas ; je le dépenserais, et comment !
- Moi aussi, mais les voleurs ne font pas comme ça. Ils cachent leur trésor, et puis ils le laissent là.
- Ils ne viennent jamais le chercher ?
- Non. Ils en ont l’intention, ça va de soi ; mais il y en a qui oublient les points de repère qu’ils ont pris, d’autres qui meurent. En tous cas le trésor reste là longtemps ; le coffre rouille ; un beau jour on trouve un vieux papier tout jauni où il y a toutes les indications pour trouver les repères ; mais ça prend du temps à déchiffrer parce que ce sont généralement des signes et des hiéroglyphes…(…) Je te dis que c’est toujours dans une maison hantée, ou dans une île, ou au pied d’un arbre mort, surtout quand il y a une souche qui pointe en l’air. (…)
- Il y a un trésor au pied de chacun ?
- Ne dis pas de bêtises ! Non, naturellement.
- Alors comment sauras-tu au pied duquel il faut creuser ?
- Ah ça ! Il faut tous les essayer.
- Nous en aurons pour tout l’été, mon vieux.
- Et puis après ? »

et des morales piquées dans les livres d’aventure, pour être brigands, il faut kidnapper, séquestrer et demander des rançons, mais ne surtout pas tuer les femmes : « On les met sous clef ; on ne les tue pas. Elles sont toujours belles et riches, et elles ont une peur bleue. On leur prend leurs montres et tout ce qu’elles ont, mais quand on leur parle, c’est toujours avec la plus exquise politesse et chapeau bas. Il n’y a pas plus poli qu’un brigand ; tous les livres te le diront. Et puis les femmes en pincent pour toi, et quand elles sont restées dans la grotte pendant huit ou quinze jours elles cessent de pleurer, et il n’y a plus moyen de les faire partir. Si on les chasse elles reviennent. C’est comme ça dans les bouquins, mon vieux. "