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lundi 26 juin 2017

Hôtel Receptor


Igor se prépare à retrouver des amis pour le week-end dans leur maison de campagne. Il prend le train et les indications de son hôtesse sont claires: ne pas prendre le premier mais le second train. Sous pression ou lassitude, Igor se trompe et découvre qu'il ne peut pas s'arrêter à son arrêt. Le contrôleur lui indique la marche à suivre: dormir dans un compartiment couchette et repartir avec lui quand ce même train ferait marche arrière. Et puis ne pas s'effrayer de la cohue et de la brutalité des voyageurs qui montent et vont se déverser à l'arrêt de l'Hôtel Receptor.
Mais rien ne marche comme prévu. Le contrôleur n'est plus, le train ne part plus, destination final ce fameux hôtel.

Avec les premières pages, le lecteur comprend que les règles ne sont pas les mêmes, que le héros se retrouve dans un espace régi pour lui seul. L'hôtel est la destination rêvée de nombreuses personnes. Les réservations se font des années auparavant, les clients viennent avec toute leur famille... et ne repartent pas. Aucun transport n'est prévu pour lier ce lieu à la ville la plus proche, si éloignée.
Mais Igor n'est pas attendu, n'est sur aucune liste. Il faut faire quelque chose: l'hôtesse d'accueil le fait passer pour un membre du personnel. Très peu de personne seront au courant, les services travaillent en complète autonomie. Mais Igor lui ne veut qu'un entretien avec le directeur, parti. Pour où, personne ne sait, pour longtemps, personne ne sait non plus.
Alors Igor commence à travailler dans un service, plus l'autre. Mais tout est loufoque. Il faut retrouver les pêcheurs qui n'ont pas ramener la livraison de poissons. Sont-ils morts? Ont-ils rencontrer le monstre? Et cet homme qui l'accompagne aux pouvoirs étranges. Ou vigile au théâtre mais comme un spectateur de choix. Ou accompagnateur de sortie pour enfants. Il faudrait les perdre.
Ce lieu est mystérieux, connu, sujet de reportage mais il est comme un espace de vie à part. Des services exceptionnels, des transports individuels ou en commun internes, des écoles.
Une magie oppressante opère. Le lieu, face client ou pile personnel, est tentateur. Les personnages aussi.

De l'envie, du mécontentement, des vocations latentes, une précipitation des employés et pourtant un temps lent et volontairement assoupi ou mis à profit pour ce qui pourrait compter: l'art, la création en devenir (la Résidence des livres accueillent les livres en cours de création, rendus autonomes ou destinés à être conservés à la postérité. "Ici, les oeuvres prennent forme, se déploient et s'épanouissent, chacune à sa manière, dans des conditions optimales. Elles respirent l'air de Receptor."
Le roman de Raia Del VECCHIO est un peu bancal mais les touches de folie restent en tête, par exemple cette autruche. Le règlement officiel et officieux de l'Hôtel Recpetor me manque pour découvrir encore plus les zones sombres.

Merci à l'opération Masse critique de Babelio et aux éditions Phébus.

mercredi 21 juin 2017

" - Les messagers de Wolf sauront où et comment vous trouver. Ils viendront vers vous. Si vous êtes vigilant, vous ne pourrez pas les rater." - Hôtel Receptor


"Mais lorsque Igor entra dans sa chambre, une grosse tache noire obstruait la fenêtre. [...] à y regarder de plus près, Igor distingua des touffes de plumes écrasées contre la vitre. Lorsqu'il effleura le carreau, la masse noire se mit à remuer et une tête d'autruche apparut, tordant son long cou derrière son dos. L'oiseau essayait de pousser la fenêtre de son front, et comme la vitre lui résistait, l'animal s'irrita et se mit à frapper avec son bec. Igor ouvrit. Il mit du temps à saisir ce que l'oiseau lui voulait: Igor devait monter sur son dos. Déjà l'autruche montrait des signes d'impatience, elle étirait ses longues pattes l'une après l'autre pour montrer à quel point cette position assise lui était inconfortable. Igor revêtit son manteau, grimpa sur le rebord de la fenêtre et s’agrippa à l'oiseau. Sans attendre, l'autruche se dressa sur ses pattes et s'élança du toit. Elle se laissa tomber à pic. Les étages de Receptor défilèrent à toute vitesse. Igor et l'oiseau aux membres mal dégrossis allaient s'écraser sur le tapis en caoutchouc devant l'entrée quand, soudain, à l'approche du cinquième étage, l'autruche se mit à battre des ailes de toutes ses forces. Elle se maintint à une altitude égale. Puis elle se mit à voler à grands battements d'ailes.
[....]
Dans ses efforts, l'autruche soufflait fort. Elle émettait de petits sons, comme un murmure. Depuis le début du voyage, elle semblait répéter une même formule mal articulée, à peine audible. L'oiseau atterrit de l'autre côté du canyon. Emporté par son élan, il courut à toute vitesse sur le sol rocailleux, ralentit, freina, et s'effondra d'un seul coup. Igor se releva. L'autruche ne remuait plus. Il secoua l'oiseau, en vain. C'est alors que sa main rencontra une mince chaîne autour du cou de l'autruche, à laquelle un message était accroché. Igor s'en saisit:
"J'espère que vous avez passé un agréable voyage. Maintenant, à vous de poursuivre la route par vos propres moyens. [....] Ne vous occupez plus de moi, nous autres, autruches, devons récupérer plusieurs jours après un tel effort." "
(extrait de "Hôtel Receptor" de Raia DEL VECCHIO, Phébus; source photo)

vendredi 8 juillet 2016

Contes du Far West


Il n'est pas tant question de grands espaces, de vent sec, de désert brulant ou de virevoltants mais bien de faux héros. Le Far West de O.HENRY n'est qu'un lieu cristallisant les attentes. Ce sont bien les personnages qui ont le beau rôle.
Un homme veut offrir un Noël aux enfants de sa ville mais sa ville n'en compte aucun. Un autre a fraudé les comptes de sa banque mais pas tant que ça... ou si bien plus. Des amants choisissent l'amour au détriment de la guerre que ce font leur parents. Un altruiste récupère un homme un peu délabré pour le requinquer contre son gré. Un mendiant se retrouve dans la carriole de cow-boys. Un homme souhaite faire le beau pour une belle donzelle. Un autre cow boy aimerait se consacrer à l'art.
Des hommes, pas les plus beaux ni les plus vaillants. Il y a bien un cow boy, un ranchero, un braqueur de banque ou un sherif, ils côtoient leur caricature tout en offrant leur faiblesse. Ils se pourraient être mollassons, ils n'en sont pas moins très humains. La plume d'O.HENRY est belle, sophistiquée même dans la bouche des plus démunis.
O.HENRY est tendre avec les hommes, tendre avec la vie qui pourtant malmène. Il parle de liberté, d'amour, d'amitié par petites bribes en décrivant les moments de vie où l'ironie et la facétie se jouent d'eux, gentillement. Même si la conscience n'est pas toute pure, il est toujours possible de se racheter.
La fin présente toujours un revirement. Oui au fur et à mesure des nouvelles, elle peut être attendue mais elle est si bien amenée que ce serait dommage de s'en priver.

Merci aux éditions Phébus et à l'opération Masse critique de Babelio.
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mardi 28 juin 2016

La princesse et le puma - Contes du Far West


"A dix pas d'elle, Givens repéra soudain la silhouette menaçante d'un puma accroupi derrière un bouquet de sacuista. Les yeux jaunes du fauve luisaient de convoitise; sa longue queue s'allongeait en frémissant derrière lui, et sa croupe se balançait silencieusement comme celle de tout félin qui se prépare à bondir.
Givens fit ce qu'il put. Son révolver était là-bas, dans l'herbe, à trente mètres de lui. Il poussa un grand cri d'alarme et se jeta entre la princesse et le puma.
La "bagarre", comme Givens le raconta plus tard, fut brève et assez confuse. En arrivant sur la ligne de bataille, il perçut vaguement une forme obscure et allongée qui fendait les airs dans sa direction, en même temps qu'il entendait un couple de détonations. Puis cent livres de lion mexicain lui dégringolèrent sur la tête, et l'aplatirent sur le sol avec un bruit sourd. Il se rappela plus tard qu'il avait crié: "Ça suffit comme ça! C'est pas du jeu!" Puis il rampa comme un ver pour se dégager et se releva, la bouche pleine d'herbe et de terre, avec une grosse bosse derrière la tête, causée par le contact violent de son crâne avec la racine d'un orme aquatique. Le puma gisait sans mouvement. Givens, profondément vexé, et croyant à une supercherie, brandit son poing vers le fauve en criant:
- J'te parie encore vingts dollars que tu m'mets pas sur les épaules...
Puis il reprit connaissance.
Josefa était debout derrière lui, et rechargeait tranquillement son revolver à crosse d'argent. Un coup élémentaire pour elle, après tout. La tête du puma constitue une cible beaucoup plus facile à toucher qu'une boite de conserve se balançant au bout d'une corde. Un sourire provocant et malicieux se jouait sur ses lèvres, tandis qu'une étincelle moqueuse jaillissait de ses yeux noirs. Le sauveur manqué sentit la honte de son fiasco lui brûler le cœur. L'occasion unique venait de se présenter à lui, cette occasion dont il avait si souvent rêvé. Et voilà qu'elle avait dégénéré en farce! Sûrement, dans les bosquets voisins, les nymphes et les faunes devaient se tenir les côtes. Une scène d'amour? Pff! Plutôt un numéro de vaudeville, quelque chose comme "Bibi Givens dans son sketch hilarant avec le lion empaillé"!
- C'est vous, monsieur Givens? demanda Josefa de sa voix de contralto, tout à la fois assurée et melliflue. Vous avez failli me faire rater mon coup quand vous avez crié. Vous vous êtes fait mal à la tête en tombant?
- Oh, non! dit Givens posément. Ce n'est pas ça qui m'a fait mal."

(extrait de "Contes du Far West" de O.HENRY, éditions Phébus; sculpture d'Arthur PUTNAM)

dimanche 12 juin 2016

Le fils prodigue et la vendetta - Contes du Far West


"Long Collins, délégué par l'équipe du San Gabriel pour venir chercher leur ration de "plante à Nicot", Long Collins, l'homme aux jambes les plus longues du Texas, piocha la cargaison d'un bras semblable à une trompe d’éléphant. Il sentit sous sa main quelque chose de dur, tira, et amena autour un objet hideux, une sorte de paquet informe et boueux, rafistolé avec de la ficelle et du fil de fer, et dont l’extrémité entrebâillée livrait passage à des orteils humains, qui se contorsionnaient ainsi que la tête et les pattes d'une tortue énervée.
- Hou hou! hurla Long Collins. Dis donc, Ranse, tu transportes des macchabées maintenant? Qu'est-ce que... Mille crotales!
Tel un gros ver visqueux qui sort de son trou, Curly, arraché à son lourd sommeil, se trémoussa, ondula, serpenta et finit par émerger de sa niche, les yeux clignotant comme ceux d"un hibou ivre et repoussant. Son visage gonflé, fripé, sillonné de raies, avait cette teinte à la fois bleuâtre et sanguinolente des biftecks de bourricot qui ont fait un séjour prolongé à l'étal des bouchers mexicains. Ses paupières semblaient de petits ballons dont la fente imperceptible laissait à peine apercevoir les yeux; son nez ne se pouvait comparer qu'à une betterave cuite. Et quant à ses cheveux, la tignasse la plus sauvagement ébouriffée d'un diable à ressort eût semblé en comparaison la chevelure satinée d'une Cléo de Mérode. L'impression d'ensemble était celle d'un épouvantail à moineaux qui eût soudain abandonné son poste pour aller demander de l'augmentation.
Ranse sauta à bas de son siège et toisa d'un air ébahi son étrange passager.
- Hé! dis donc, maverick, qu'est-ce que tu fais dans ma voiture? Comment es-tu entré là-dedans?
Les cow-boys formèrent le cercle; la joie causée par cette aventure leur faisait oublier le tabac.
[...]
- Qu'est-ce que c'est, Mustang? demanda Poky Rodgers, qui, dans son extase, ne pensait presque plus à fumer. C'est un mille-pattes, un batracien ou un snob? De quoi qu'ça vit?
- C'est un gnome gastropode, Poky, répondit Mustang. C'est ça qui fait: "Hou! Brrr... tiguidi... hou!" dans les arbres des marais pendant la nuit. Peut-être que ça mord?
- Non, c'est pas ça! fit Long Collins. Ces gnomes, que tu dis, ils ont des nageoires dans l'dos et dix-huit doigts de pieds. Ça c'est une fœtus de mammouthaquarium. Ça vit sous la terre et ça mange des cerises. T'approche pas si près: d'un seul coup d'sa queue préhensile, ça peut raser tout un village.
Sam, le cosmopolite, qui appelait tous les barmen de San Antone par leur petit nom, voulut participer à ce concours de zoologie.
- Ma parole, c'est un clochard! annonça-t-il dogmatiquement. Où avez-vous cueilli ce barbe-à-poux, Ranse? C'est pas que vous voulez entreprendre l'élevage des totos au ranch?"

(extrait de "Contes du Far West" de O.HENRY, éditions Phébus; illustration Troll d'Erik WERENSKIOLD)

jeudi 30 octobre 2014

La couleur du lait


Mary a les cheveux couleur du lait. Blonde? A reflets? Elle est la petite dernière d'une famille de fermiers. Le père, rude et froid, aurait aimé avoir des garçons pour l'aider à la tâche. Ce sont pourtant quatre filles qui s’échinent jours et nuits dans ses champs.
Est-ce parce que celle-ci a une pâte folle? Est-ce pour son caractère bien trempé et franc? Mary se verra prêtée au service du pasteur Graham au presbytère. Elle a 15 ans et tout son monde change.
Dure à la tâche, elle s'ennuie dans cette nouvelle maison où le plus clair de son temps est pris à s'occuper de Madame. Remonter les draps, les oreillers, refaire le lit, aérer... cette pièce bleue.
Elle rejoint Edna, déjà employée à tenir la maison.

Se mettre au service de personne n'est pas le même travail que celui de la terre. La matière et les bêtes lui offraient une reconnaissance. Les actes au service d'une maison semblent déchargés de fond et pourtant. Ce sont ses attentions à la malade de la pièce bleue et à son grand-père cloitré dans la réserve de pommes, là-bas à la ferme, qui tiennent Mary. Elle a une présence réelle.
Elle ne joue pas, ne s'attache à aucun rôle, elle est juste elle-même.

"alors de quoi est-ce que vous voulez discuter? vous m'avez pas appelée ici rien que pour boire le thé et causer de la pluie et du beau temps?
tu es vive. je ne parlerais pas d'intelligence parce que tu n'es pas instruite, mais tu as quelque chose.
quoi donc?
une astuce innée peut-être, de l'esprit.
et c'est pas comme un cerveau instruit?
non, je ne crois pas, c'est informe, plus animal, plus primitif.
animal?
je ne voulais pas t'insulter. les animaux sont des survivants, ils n'ont pas besoin qu'on leur enseigne quoi que ce soit. mais ne t’inquiète pas de ça.
je m’inquiète pas. quand je ne peux rien faire pour changer les choses, je n'y pense pas. si je peux les arranger alors je le fais et je n'y pense plus.
le révérend a joint les mains.
tu sais que tu aurais beaucoup à apprendre au reste du monde?
j'ai ri. et moi je crois que j'ai rien à apprendre à personne.
mais si . mary."

Ce passage au presbytère va lui retirer la naïveté qu'elle avait encore, elle n'est pas dupe du fiston coureur de jupons, comme elle ne l'est pas de l’ambiguïté du maître. Et pourtant, vive, intelligente, elle est humiliée, bafouée. Elle se résout à l'être aussi pour s'offrir une autre richesse, celle de la lecture et de l'écriture. Cette éducation lui est fatale. Autant Edna n'avait de futur que ses suaires, autant Mary pensait avoir un avenir.

Ce court roman, "Couleur de lait" de Nell LEYSHON, marque l'ouverture d'un autre possible qu'est l'alphabétisation. C'est aussi la fin d'une vie simple, franche, dure mais où Mary pouvait être solide. Elle ne pouvait pas, comme cela, changer de monde. Neil LEYSHON nous offre là la parole écrite de son héroïne, une écriture sans majuscule aux phrases courtes, presque factuelles.

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mercredi 6 août 2014

Les Enfants de Dynmouth

William TREVOR avec "Les Enfants de Dynmouth" nous amène dans un charmant village. Nous suivons le quotidien de certains, c'est doux et lent et pourtant.


L'auteur irlandais suit en particulier un gringalet adolescent: Timothy Gedge. Celui-ci épie les habitudes de chacun et parle à tous. Il est un peu laissé pour compte par sa famille alors chacun tente d'être poli.
Et puis une fête doit avoir lieu, elle est le moment idéal pour que ceux qui ont la fibre artistique montent sur scène. Cette année, Timothy veut présenter son spectacle, c'est sûr tous vont adorer, il sera repéré et changera de vie.
Mais voilà, Timothy, blond habillé de jaune délavé, a l'humour glauque. Même pas un humour noir et un cynisme d'un jeune mal dans sa peau. Non, non, il est sûr de lui, insistant et demande à chacun quelque chose. Il déambule et s'offre le luxe d'ouvrir toutes les portes de cette petite ville accueillante. Sous un discours apparemment très gentil, il y a des allusions. Le malaise grandit. Il ne semble pas juste désoeuvré et impertinent, il semble pervers. Mais est-ce que ses révélations sont vraies?
"La vérité ne cessait de ressurgir, telle une mauvaise herbe dans un jardin. Vous aviez beau la repousser dans les limbes de votre esprit, elle se glissait, rampait et, à votre vive exaspération, refaisait surface. En fait, ce malheureux garçon avait, d'une façon ou d'une autre, fourré son nez dans un jardin secret, une zone strictement interdite."

A chaque entrevue avec un habitant, le doute s'insinue. Où est donc la perversion? Dans ce gamin paumé? Dans les gestes de ces villageois pourtant bien sous tous rapports? Dans le silence qui recouvre tout? Est-ce que Timothy est le seul à vouloir désamorcer les pires secrets?
"Il sembla aux enfants qu'il disait tout ce qui lui passait par la tête. Son cerveau ressemblait à une poubelle, débordant de toutes sortes d'ordures que sa bouche finissait par vomir."
 
L'auteur manœuvre à la perfection et nous entraine dans la solitude, les secrets, les petites et grandes failles humaines ou la psychologie noire venue de nulle part et qui, pourtant, aurait pu ne pas être avec toutes les portes ouvertes et les soutiens présents. C'est aussi la zone de résistance qui lâche: la tension monte et la peur d'une fin tragique nous tenaille. Mais le pire est peut-être dans la bonté humaine.

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lundi 7 avril 2014

Cette nuit, je l'ai vue

Sur fond de seconde guerre mondiale, Drago JANCAR nous présente la Yougoslavie en prise avec les rapports de force, le multi-culturalisme et la vie malgré tout. "Cette nuit, je l'ai vue" est aussi, avant tout, son histoire à elle, Veronika.


Stevan, lieutenant dans l'armée yougoslave, a vu son fantôme en cet été 1945. Cela fait 8 ans qu'il n'a plus de nouvelles, qu'elle est partie de leur appartement pour rejoindre son mari. Il l'avait rencontrée pour lui donner des cours d'équitation. Ils s'étaient disputés sur l'emploi des chevaux à la guerre puis s'étaient aimés.
Veronika est une jeune femme bourgeoise, mariée à un riche homme, Léo Zarnik, qu'elle aime. Mais rien ne la retient: sur un coup de tête elle peut partir voir la mer, apprivoiser un animal de compagnie extraordinaire ou apprendre à piloter un avion. Elle peut aussi en aimer un autre et ne trouver rien à redire. Elle a disparu une nuit avec son mari. Qu'est-elle devenue? Stevan l'imagine dans ce magnifique château que son mari avait acheté quand elle l'avait rejoint lui l'amant. Elle était repartie vers une vie plus conventionnelle, vers Léo, attirée par cet environnement de vallons et de balades equestres. Il l'espère vivante, sortie des tumultes de la guerre grâce aux ressources du mari. Mais elle a disparu sans rien dire... quatre autres proches se posent la question.
Josipina, la mère de Veronika, espère que sa fille a passé la frontière. Elle l'attend à la fenêtre, Veronika va tourner à l'angle de la rue et lui dire que tout va bien. Horst Hubermayer, le médecin militaire allemand, se souvient lui aussi. Comment oublier cette femme, cette beauté et le temps entre parenthèse qu'offrait le couple dans ce temps de guerre.
Et puis il y a les gens du personnel, la gouvernante et un aide palefrenier, homme à tout faire. Le regard est différent, c'est aussi un rapport de classe, de décence, de forces aussi.

A travers les confidences des uns et des autres, la personnalité de cette femme apparait dans sa fragilité et son charisme. L'amoureuse, la désinvolte, la bourgeoise, l'entêtée, la fantasque, la magnifique. Veronika cristallise les passions, le repos en tant de guerre et les angoisses. A travers les souvenirs d'elle, elle apparait encore plus mystérieuse, en prise avec des aspirations de femme mais plus encore de liberté.
"Le jour où je finis ma peine, je la trouvai en larmes. Je pensai qu'elle était touchée par la "dert", la dert était ce sentiment triste qui se dégageait de cette comédie musicale, Kostana, l'aspiration à la vie de la femme enfermée. Mais ce n'était pas ça."
Le livre est une avancée vers le malaise. Le deuil d'un amour est bien le moindre mal. C'est le sentiment de trouble en période de guerre, la disparition, le manque, l'absence et le récit d'une culpabilité. Pour les uns, Veronika est le symbole d'une liberté de pensée, d'une bulle d'oxygène même si sa propre liberté était réduite. Elle ne se donnait pas de frontière. Est-ce qu'ils ont fait défaut, ne l'ont-ils pas soutenue?
La violence apparait aussi sous un autre jour. Elle n'est pas réservée au front, en temps de guerre, elle est insidieuse et peut entrainer des quiproquos, des envies. A travers Veronika, c'est l'histoire d'une cassure, d'une envolée des tensions au sein d'un peuple au multi-culturalisme.

Un indice? Ici... puis d'autres très bons avis ici et .

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samedi 29 mars 2014

Là où il y avait des gens prêts à tuer - Cette nuit, je l'ai vue


" On vit une époque où on ne respecte que les gens, vivants ou morts, qui étaient prêts à se battre, même à se sacrifier pour les idées qu'ils ont en partage. C'est ce que pensent les vainqueurs et les vaincus. Personne n'apprécie les gens qui ne voulaient que vivre. Qui aimaient les autres, la nature, les animaux, le monde, et se sentaient bien avec tout ça. C'est trop peu pour notre époque. Et même si moi, je peux me compter parmi ceux qui, bien que vaincus, ont combattus, au fond, moi je voulais seulement vivre. Que cela ait un sens m'a été révélé par cette femme, curieuse, joyeuse, ouverte à tout et un peu triste que j'ai rencontrée dans un pays lointain qui m'est proche. Veronika. Elle voulait seulement vivre en accord avec elle-même, elle voulait se comprendre et comprendre les gens autour d'elle."
(extrait de "Cette nuit, je l'ai vue" de Drago JANCAR, Phébus; source photo de 1920, clin d’œil à Veronika)

samedi 6 avril 2013

Fifi Brindacier

Je me rappelle d'images de cette petite héroïne dans mon enfance... animée avec cette petite rousse aux tresses dressées mais aussi immobile. Mais jusqu'à présent je ne connaissais pas du tout ce petit personnage fripon. En suivant en cela ma période littérature jeunesse des pays du nord (avec quelques exceptions), je ne pouvais décemment pas l'ignorer. Je profite ainsi d'une des dernières traductions françaises, d'Alain GNAEDIG, plus fidèle au texte et ne dénaturant pas l’insolence de la petite. Tant mieux!

© Astrid LINDGREN et Ingrid VANG NYMAN/ Livre de poche


"Fifi Brindacier" d'Astrid LINDGREN et illustré par Ingrid VANG NYMAN (comme dans la version originale) est le premier tome d'une série sur cette orpheline, Fifilotta, Provisionia, Gabardinia, Pimprenella Brindacier, soit Fifi.
Sa mère morte et son père disparu en mer, la petite Fifi va prendre sa vie en main. Elle vivait en voyage permanent avec son père sur un bateau tout autour du monde. Elle décide de quitter la mer et de vivre dans la maison qui devait être la leur, la villa Drôlederepos. Les marins l'ont laissé partir, ils savent qu'elle s'en sortira et puis elle a un sacré pactole sur elle.
Fifi se lève quand bon lui semble, se couche quand elle veut (ou plutôt quand elle se l'ordonne elle-même). Son cheval peut tout aussi bien être dans le jardin que dans la maison comme son copain Mr Nilsson, un petit singe. Elle a comme voisins Tommy et Annika et avec eux elle va pique-niquer, grimper aux arbres, aller à l'école ou au cirque et rien n'est prévisible avec elle.


© Astrid LINDGREN et Ingrid VANG NYMAN/ Livre de poche (en noir et blanc de cette édition)

Ce premier volet nous présente une petite héroïne déroutante. Elle est impertinente, espiègle et délurée. Sa position d'enfant seule, sans autres règles que les siennes, donnent de vrais petits tableaux adorables: une pâte à biscuit étalée à même le sol,

 © Astrid LINDGREN et Ingrid VANG NYMAN mais illustration absente du livre

un sol nettoyé à la brosse/patins. Fifi est sans complexe, aventurière, sans aucune conscience des normes et des conventions et les policiers, dames bien élevées, maîtresse ou même bandits en prennent pour leur grade. Fifi n'en fait qu'à sa tête, sans se retenir. Les bandits pris sur le fait repartent gâtés.
Ce qui est aussi jubilatoire, et j'imagine encore plus pour les jeunes lecteurs, est la moralité quasi absente. Fifi est aussi une petit fille garçon manqué, très loin de la petite poupée à faire plaisir aux parents, elle apporte toutes les bêtises que l'enfant aurait aimé faire (sans le savoir à la différence d'une Sophie de la Comtesse de SEGUR, bien consciente de ses caprices). Fifi reste sans punition et c'est aussi jouissif.

J'aime beaucoup les illustrations d'Ingrid VANG NYMAN proposant Fifi assez poupine. Quel dommage que ce présent livre n'est pas toutes celles que l'artiste a proposé pour ces histoires.

Et si vous souhaitez savoir ce que le personnage impertinent a provoqué dans son pays d'origine et l'impact sur les petites filles, c'est ici.

mercredi 10 février 2010

La chatte

En passant chez ma maman, j’ai retrouvé ce livre d’école : « La chatte » de Colette.


Je l’avais beaucoup aimé et ayant toujours eu des chats avec moi (et de tempérament fort), j’ai eu envie de le relire. J’avais pris beaucoup de plaisir (intellectuel plus que sensuel) à lire « Je suis un chat » de Natsume SOSEKI où les attitudes félines étaient très bien campées , là je me suis laissé prendre par des sentiments plus charnels, peut-être comme lors de ma première lecture, adolescente.

Ce couple pris dans les filets d’une jeune liaison, d’un jeune mariage, se désintègre sous nos yeux. L’héroïne est la chatte du fiancé, Saha, petite femelle achetée par le jeune homme 3 ans plus tôt. Cette chartreuse, par sa noblesse de félin, son allure altière, semble effacer tout le charme de la fiancée. Alain, le jeune mari, est encore au début de sa vie, dans les relations sans concession, intenses, sans limite. Il n’est pas prêt à ménager une place à la nouvelle venue, sa femme.
La jalousie féminine, les comportements princiers des chats et l’inconstance amoureuse du jeune homme sont tellement bien décrits. Ce dernier ne souhaite que cet animal, si entier, si possessif, comme si Saha faisait partie de lui-même : cette part de liberté, de bohème, de despotisme du jardin doivent le tenter. L’animal, petit tyran, petite maîtresse, est sous son charme ou sous sa protection : « Il caressa à tâtons la longue échine plus douce qu’un pelage de lièvre, rencontra sous sa main les petites narines fraiches, dilatées par le ronronnement actif. « C’est ma chatte…Ma chatte à moi ! » - Me-rrouin, disait la chatte. R…rrouin… »
L’homme est dans le cynisme, le dédain des comportements humains. Il est dans la perpétuelle attente d’une séduction réussie, insatisfait par la beauté changeante de sa femme, plus enclin par les escapades marquant le pelage de Saha : des effluves de plantes, du poil plein de pétales, des narines plus ou moins retroussées et fraiches de ce félin chasseur, tout de suite amadoué. « Sans malice profonde, elle ne se doutait pas que, dupe à demi des défis intéressés, des pathétiques appels et même d’un frais cynisme polynésien, Alain possédait sa femme chaque fois pour la dernière fois. Il se rendait maître d’elle (..) » en se défilant, en amenant son absence…
Les attitudes enfantines de ce jeune homme avec sa mère sont aussi saisissantes : un homme pas encore sorti de l’enfance, encore dans la demande de satisfaction immédiate de ses désirs !
La scène du duel entre la femme et la chatte est mémorable…la plante des pattes entre les coussinets pleine de sueur marquant de fleurs le sol reste un détail frappant.


« Il parlait à la chatte qui, l’œil vide et doré, atteint par l’odeur démesurée des héliotropes, entrouvrait la bouche, et manifestait la nauséeuse extase du fauve soumis aux parfums outranciers..
Elle goûta une herbe pour se remettre, écouta les voix, se frotta le museau aux dures brindilles des troènes taillés. Mais elle ne se livra à aucune exubérance, nulle gaité irresponsable, et elle marche noblement sous le petit nimbe d’argent qui l’enserrait de toutes parts. »

Et que dire de ce fauve se promenant nonchalamment dans son domaine géographique et relationnel.

mercredi 20 janvier 2010

Liste de livres lus, en attente

Certains livres sont lus et pourtant les billets ne viennent pas. Certaines lectures m'ont parue fades, pas par leur manque d'intérêt, sûrement parce que l'instant de lecture n'offrait pas d'ouverture à ce que l'écriture contenait. Et puis, il y a les livres qui en demandent tant. De ceux qu'il me faut relire de peur de ne pas avoir compris assez pour offrir un billet d'une bonne valeur. La valeur positive d'une lecture un peu plus approfondie et celle non moins constructive de trouver des voies de réflexions nouvelles ou encore peu visitées par moi-même.

Alors oui certains livres restent sur l'étagère, juste à côté de l'ordinateur. Ils sont lus et attendent que je refouille dans leurs piquants (post-its colorés) ou que je les relise, au moins en diagonal, de peur de ne pas être bien "servis".

Voici un début de liste (1/...)

"La solitude des nombres premiers" de Paolo GIORDANO attend une relecture. Le rapport à ces difficultés relationnelles, autisme ASPERGER ou anorexie, difficulté à être, rapport au corps, à l'autre. J'avais tellement envie de bien en parler que les mots sont restés bloqués.

"Un bonheur insoupçonnable" de Gila LUSTIGER, à lire comme un bonbon avant de s'endormir. Quelques petites réflexions, bien jolies, bien mignonnes et une fraîcheur dans leur présentation. Et j'aime les touches d'illustrations d'Emma TISSIER, sur la couverture ou qui sèment tout le livre.

"Dis oui, Ninon" de Maud LETHIELLEUX. Un livre qui m'a bouleversée, m'a scotchée. Une histoire d'enfance, une auto-fiction, entre bohème, éducation et autarcie. Tellement de choses à dire, à relire qu'il me faut absolument une relecture pour vous donner envie et comprendre tout ce que ces mots m'ont fait.

"Loin de Chandigarh" de Tarun J TEJPAL. Un livre complexe aussi sur l'Inde mais qu'il me faut relire pour toute son approche de l'érotisme, de la séduction, du rapport au corps de l'autre et à sa sensualité. Un livre à mettre entre toutes les mains de jeune homme prêt à aimer une femme. Quoique le sexe du lecteur et du potentiel partenaire n'est pas limité.

"Un dieu un animal" de Jérôme FERRARI. Parce qu'il est puissant, lourd de sens et que même sa relecture ne m'a pas permise d'être prête à écrire dessus. La violence de la guerre, la violence de la vie et la culpabilité.

lundi 30 novembre 2009

La pomme rouge


Je me suis laissée aller à une énième lecture de ce déploiement amoureux, « La pomme rouge » de Francis GARNUNG.



Ce livre m’est important, trouvé sur un étalage de bibliothèque avec une petite phrase d’accroche laissée là par un bibliothécaire éclairé, je l’ai lu, fébrile, troublée et impatiente. Je l’ai acheté aussitôt et il m’a suivie depuis dix ans. A la seconde lecture, j’ai été impressionnée par les exercices de style et cet effeuillage du sentiment amoureux ou mieux des attirances pour l’autre sexe comme dévoilement de la sexualité. Je l’ai relu pour y lire entre les lignes des demandes, de l’ « irrespect » comme vraie démarche amoureuse…être en deçà de la morale ! Comme je vous le disais, je l’ai offert, acheté et prêté…et je continuerais.
Je l’ai relu aussi parce que la première lettre de ce roman épistolaire que je dévoilais en attendant un billet plus construit à provoquer des lectures et de magnifiques billets, d’Holly golightly tout d’abord, et de Lily après (il fallait bien que je lui propose cette lecture). J’ai eu envie de vous laisser mon ressenti, ou du moins celui de cette lecture, différente de celles des anciennes ou des prochaines, tellement ce livre est riche de niveaux.

Il s’agit là des lettres écrites par François, la trentaine, à sa voisine de 13 ans, Guillemette. Il s’éprend de cette enfant, en la regardant par la fenêtre, en suivant ses activités de gamine. Il lui écrit pour donner plus de contenance à ses avances, les lettres arrivent par la poste, il faut qu’elle aille les chercher en cachette, cela rajoute au consentement mutuel : « Car il faut que les mots d’affection se promènent, prennent l’air, et roulent comme les pierres qui n’amassent pas mousse, cette horrible moisissure des choses mortes. N’est-il pas ? comme disent les Anglais. » L’effeuillage du sentiment amoureux est aussi l’effeuillage sensuelle de cette enfant, aux débuts de sa puberté, de cette biche aux aboies et si consentante en fait. Ce « satyre » est en fait beaucoup plus irrespectueux que l’amoureux de « Lolita » de Vladimir Nabokov. Mais de cet irrespect de l’amour : ce n’est pas un comportement vicieux, profiteur mais plutôt un révélateur, un amoureux du passage de l’enfance à l’âge adulte.

Ne vous méprenez tout de même pas, les intentions sont là, les termes sont justes sans être outranciers ni trop crus. Les gestes amoureux prennent corps mais là aussi l’amour est à concevoir dans sa totalité. François est un « ruminant » de l’amour : il décortique avec poésie, fébrile, tous ses émois, les détails sensuels, visuels, les aléas d’absence et de présence qui rythment et donnent de l’élan dans la relation. « Le loup est un poète. Il aime ce qui est beau. Il aime ce qui est bon. Et n’est-ce pas la même chose ? Ce qu’on lui reproche, c’est de ne pas faire semblant. Sa poésie, il l’a dans la peau, et il la nourrit. » Guillemette devient une muse, comme celle d’un peintre, curieux de révéler au grand jour (ici à son cœur attentif et détruit de trop d’attente) les plus belles beautés : ses postures de danseuse en tutu et ballerines, sa bouche sanguine comme mordue et ses poses alanguies pleines de suggestion que son auteur n’assume peut-être pas encore.
Nous suivons grâce aux lettres de cet homme (sans jamais lire les réponses de la demoiselle, ni vivre réellement leurs rencontres) les étapes pour apprivoiser une enfant. « Une amitié ne peut germer qu’à l’ombre, dans une serre chaude, au creux d’une main. Il faut un secret entre nous, même un secret de polichinelle, pour nous unir. » Les lettres doivent être brûlées ! C’est surtout un retour à cet émerveillement de l’enfance : des taquineries, des inventions fantasques (comme de voyager à l’insu de tous en prenant un train tellement long que quand la locomotive arrive à la gare d’arrivée, le dernier compartiment est à la gare de départ), des jeux de mots juste pour rire, des effets de style pour le plaisir, des activités enfantines et des défis de vie spontanée (un duel aux billes ou un jeu de marelle comme baromètre des audaces). Pas de mauvaise retenue, du sérieux dans tout et aussi de la rigueur dans la démarche…créer son propre conte, en savourer tous les instants (comme de goûter les pâtes lors de la cuisson par bouchée entière et ne garder presque plus rien pour le moment « légal » de dégustation !).

Quelques lectures ont été plus anxieuses. L’amoureux marque un certain dégoût pour la femme, y préférant une enfant pas encore formée, à peine nubile : « le mot femelle qui rime avec mamelle est trop horrible. C’est une chaleur trop moite et enveloppante, à la fois offerte et imposée, inévitable. » La femme aurait été « encrassée », « engraissée » d’une féminité « onctueuse ». Moi si pulpeuse, si déformée par la féminité, je lisais entre les lignes une horreur à être devenue adulte. En relisant (maintenant que je suis aussi déformée par la maternité), j’ai l’impression de m’être méprise. Ce n’est pas tant le corps de la femme qui insupporte François mais bien cet « allant de soi » sexuel, cette convention, ce choc des corps inévitable. Ce serait que suivre un chemin tout tracé, déjà suivi par d’autres, non dynamique, non créatif, la femme a un jus trop sucré : « Combien je préfère l’acidité à ce jus sucré ! Il n’y a pas si longtemps, à la campagne, je considérais avec envie la première et unique cerise d’un arbrisseau. Je n’ai pas pu résister au plaisir d’y mordre ( …) il m’a semblé que j’aspirais directement toute sa sève rafraîchissante, et que je la stimulais. » L’androgynie est peut-être aussi là en rapport avec ses amours passées, cette petite fille quand il était petit garçon, cet amour non achevé, même pas entamé et pourtant si bien ébauché. Le temps, personnage à part entière du roman comme le souligne si bien Lily, l’a fait vieillir dans son corps et ses attentes quand son amour est resté le même…il recherche l’objet d’amour inchangé.

*source photo du film "Pretty baby" de Louis MALLE avec Brooke Shields

La question de la morale revient souvent. Il s’agit bien des angoisses de François par rapport aux regards des autres, mais plus dans leur méprise que dans leur compréhension. Il est admis d’une grande personne qu’elle soit le parent, l’éducateur, le « répétiteur » mais pas qu’elle reprenne le chemin de l’enfance. Son corps est devenu sexué et propre à la consommation et ses attentes ne peuvent être que charnelles en tant qu’ogre sexuel. François cherche, fouille, revient sur ses pas, ses pensées, ses gestes, il se retient. Il se dit carnassier mais aussi la proie de ses tourments.
La morale voudrait que nous ne voyions là que le satyre, poussant une enfant à la faute. Effectivement, il essaye de la rendre consentante aux gestes des grands, il cherche l’éclosion de la femme. Elle l’est, consentante, peut-être plus du jeu de séduction que des gestes, mais elle se sent en sécurité tout de même : cet homme est l’élément stable, sa mère ne la voit pas grandir, lui la voir s’épanouir. Il se délecte d’elle, oui, mais n’est pas le plus coupable. Que dire de cette mère qui encourage les entrevues, lit peut-être les lettres dès le début, profite de cette présence masculine, joue de sa séduction, utilise cet homme. Est-elle si dupe ?
Mais le temps et les insinuations ramènent au devant de la scène la réticence, la mesure. La notion de péché fait son apparition, elle est inculquée par les autres et par le temps mais est-ce vraiment de cela qu’il s’agit ou bien de l’amour d’un homme qui ne veut pas grandir, que les attitudes des adultes effraient par leurs caricatures. La victime devient alors François, victime de son amour, de la morale et du temps : « Où pourrais-je me sentir en sécurité, si chaque geste est irréparable et manque son but ? Que vais-je faire alors de mon amour, avec mes pattes d’ours ? Et quelle mascarade je nous prépare ? »Même s’« il est impossible de faire entendre raison aux gens raisonnables et résonnants », François me parait s’être fourvoyé dès le début : à vouloir revivre son amour de jeunesse et prendre sa revanche sur le temps, il a été le loup dans la bergerie mais surtout la victime de l’utopie du pouvoir salvateur de cette enfant. Elle était jeune mais la puberté arrivant, le temps des premières initiations se finit et la sève se tarit. Le loup et le chaperon rouge ont tous les deux goûté au fruit défendu comme nous le lit si bien Holly golightly.
*source Claire Wendling (sensualité entre cette créature, qui préfère se faire mal que de toucher à elle, et cette enfant)

Mais qu’est-ce que j’aimerais que Guillemette est répondu par l’affirmatif à François quand il lui a dit : « et puisqu’il te faut des remord à tout prix, remords, à pleines dents ! »

samedi 14 novembre 2009

Passagère du silence

"Passagère du silence" de Fabienne VERDIER est un des livres qui apportent bien plus qu’une histoire.


« Son enfance, on la subit ; sa jeunesse, on la décide. Je savais ce que je voulais : peindre ; et d’abord apprendre à peindre en maîtrisant une technique picturale. C’est ainsi que j’allais me retrouver en Chine. Chacun croit que sa vie est unique, et pourtant… »

Ce livre se lit comme un parcours de vie, une mise en route d’une pratique de peinture et il m’intéressait donc à double titre.
Cette jeune femme étudiante aux Beaux-arts, obtient une bourse pour poursuivre ses études en France mais décide de partir en Chine, là où se trouvent encore les maîtres de la calligraphie. Le livre présente une apposition de plein fouet entre l’occident et l’Asie mais aussi entre modernité dans l’art et art au sens noble du terme.

Le livre dévoile les conditions de vie d’une expatriée dans la Chine profonde des années 1980.
Tous, paysans comme étudiants sont surveillés par le parti communiste. La jeune française a refusé tous les avantages d’une expatriée. Ces conditions de vie sont meilleures mais restent spartiates. Elle est éloignée d’office des autres étudiants : ne dort pas en dortoir mais dans une pièce sans fenêtre à côté d’un bureau où un lit a été apporté ainsi qu’une cuvette. Ses démarches auprès des professeurs sont surveillées par son interprète, sa chambre est fouillée par cette veille femme qui passe la ranger, ses allers-venues et ceux de ses amis sont épiés. Les notions d’hygiène et de saleté sont à reconsidérer. Le livre est très subjectif, pas forcément écrit par un écrivain mais la teneur est importante, elle touche de plein fouet : elle parle de sa vie, de ses maladies, de ses tourments, de ces amitiés et de son quotidien au campus, lors des séjours d’études, aux maisons de thé ou en vacances dans la famille de ses nouveaux amis, de ses agressions physiques, des conflits locaux et nationaux, des pressions après révolution culturelle… de ces illusions une fois revenue en Chine en tant qu’attachée culturelle à l’Ambassade.

Fabienne VERDIER est un fort tempérament et le parcours initiatique de son art nous le prouve constamment. D’une part, grâce à lui, de pans entiers de la condition chinoise nous sont révélés. Oui seuls les peintres connaissent la vie des peuples, leur pratique « d’après nature » leur permet de pouvoir se confronter aux ruralités. Et aussi grâce à son imprudence et à sa méconnaissance, des peuples inconnus nous sont présentés, les Yi par exemple. Ces fautes de comportement, ces aléas importants permettent une vision des plus intimistes de la Chine.

*Dürer, La grande touffe d'herbes, qu'il faut à nouveau regarder pour comprendre, après avoir lu le livre

Mais là n’est pas le plus important, je n’ai pas mangé* ce récit autobiographique sur ces éléments là. Ce qui m’a le plus touchée, saisie, anéantie aussi (il suffit de peu de chose, oui, oui, je sais et je me soigne !), est son parcours artistique et surtout de vie.
Toutes les étapes d’apprentissage me sont magnifiques et je sens qu’il me faut vous les présenter, billet après billet. En attendant… Chez un père absent, elle apprend l’humilité, la patience illimitée, aux cours français, elle découvre la calligraphie occidentale comme art de vivre, les techniques contemporaines de l’huile, du chevalet, du dessin d’après-nature.
« Je me suis mise en chemin – c’était une question de survie-, en quête d’une initiation véritable qui m’ouvrirait les portes d’une réalité autre. » : avec sous le bras son viatique « Propos sur la peinture du moine Citrouille Amère » de Shitao, traduit par Pierre Ryckmans, elle part en Chine et j’ai eu envie de la suivre.

Les cours théoriques à l’Ecole chinoise et leurs pendants politiques, son apprentissage des légendes, ses conditions d’artiste comme le matériel commun ou prêté par l’école (cartons à dessins, petit tabouret, thermos pour le thé de la journée, pinceaux, pierre à encre et coupons pour la nourriture), les influences chinoises mises de côté en faveur de celles occidentales, dénigrement des anciens grands maîtres. La jeune Fabienne va vouloir aller plus loin, reprendre l’art de tenir le pinceau, de peindre à l’horizontal, l’art de préparer l’encre et un je ne sais quoi de frondeur et de pertinence vont l’amener à chercher l’enseignement d’un grand maître isolé et oublié, maître Huang Yan. La rencontre est humaine et intense, c’est celle d’une vie, l’apprentissage sera de 10 ans ou rien.
Alors commence une initiation artistique et à la vie. Des arts anciens et des techniques à apprendre et maitriser (marouflage, sculpture de sceaux, utilisation de teinture comme pour la soie, calligraphie), en passant par les philosophies concernées – et concernantes- en faisant sienne une philosophie de vie. « Les penseurs taoïstes de l’Antiquité n’ont jamais parlé d’art et pourtant ce sont eux qui ont fourni la base de notre pensée esthétique : il faut apprendre, puis oublier ce qu’on a appris, retrouver le naturel jusqu’à parvenir à créer sans effort. » Fabienne VERDIER va apprendre les secrets de cet art. Une mise en situation complète, de la pratique du « hua », trait de pinceaux, bâton de calligraphie, pendant des mois, et aussi des apprentissages philosophiques…

« Tu vois, il n’est jamais trop tard pour apprendre et même si, dans la vieillesse, l’étude n’apporte plus une lumière étincelante mais la flamme vacillante d’une bougie, celle-là est encore préférables à l’obscurité. »

Lily m’a mise sur la voie et je l’en remercie. Malice vous en propose une belle mis en bouche . Vous trouverez aussi une très belle présentation beaucoup tournée vers l’art ici.
Pour aller plus loin vous trouverez ici un récapitulatif des étapes majeurs du livre, un compte-rendu de séminaire, lié au livre, sur la pensée chinoise et son art et enfin ici les éléments de l’apprentissage de Fabienne VERDIER à cet art et à la pensée chinoises, très, très bien détaillés autant dans leur délimitation que pour les éléments du caractère de cette française qui ont agit en complément (et peut-être nécessaires à cet apprentissage très dur physiologiquement entre autre).

mardi 29 septembre 2009

La pomme rouge

« Le 8 novembre

Mademoiselle,

Je me sens ridicule d’appeler ainsi une fillette de douze ans, une enfant gâtée, insupportable, un petit démon buté, pourtant je ne trouve pas un autre mot pour commencer ma lettre. J’aurais pu vous appeler : mon enfant. Mais, grâce à Dieu, je ne suis ni ne voudrais être votre père, si ce n’est pour avoir le plaisir de vous donner une bonne fessée. J’aurais pu dire : Guillemette, s’il n’avait fallu faire précéder votre nom de : ma chère. Non, non, mille fois non. Vous ne m’êtes pas chère, et votre nom ne veut rien dire. Où l’avez-vous déniché ? Quelle est la malheureuse vierge et martyre qui aurait osé s’appeler ainsi ? C’est plutôt un prénom poussiéreux et moyenâgeux de sorcière : Guillemette Babin, votre double, votre homonyme (cherchez donc ce mot dans le dico, petite ignare), une vieille sorcière d’antan (mais pourquoi dit-on que les sorcières sont vieilles ? J’en connais une bien jeune…) D’où vient donc Guillemette ? De guillemet, ou de guillemot qui est un oiseau palmipède plongeur ? Si c’est le féminin de Guillaume, permettez-moi de le trouver plus ridicule que le masculin de Guillemette.
Mademoiselle donc, petite donzelle impertinente, même si le terme vous comble d’aise, je n’aime pas beaucoup vos manières d’agir. Vous ne me connaissez que comme voisin d’en face, et je pourrais en dire long sur votre conduite à la fenêtre. (Passons…) Alors, dites-moi de quel droit vous m’avez littéralement assailli, au jardin public, et embrassé par surprise sur la joue ? Sous les rires et les cris de vos petites camarades ? Que vous apprend-on, à l’école, en dehors de la géographie et de l’orthographe ? Appelez-vous ça un jeu d’enfants sages ? Etiez-vous obligée de m’embrasser sous le vain prétexte qu’il vous fallait exécuter un gage ? Sachez, petite fille, que je ne veux pas être le jouet de vos Amstramgram. Et que je pourrais bien être vexé d’avoir été choisi par le sort plutôt que par un caprice de gamine. Je vous en veux surtout pour les huées de vos camarades. Sont-elles jalouses à ce point ? Quelle position ridicule que la mienne ! Et je m’enfonce encore davantage en vous écrivant ma réprobation, avec des mots de grande personne qui glisseront sans blesser. Pourtant, comme j’aimerais vous blesser ! Vous êtes laide, laide, laide, laide, laide…. Comprenez-vous ?

P.-S. – De rage, vous pouvez déchirer cette lettre, la piétiner ou la froisser, ou même vous en faire un bonnet d’âne, ça m’est égal
. »
(extrait de "La pomme rouge" de Francis GARNUNG" dont je parle là avec délice )

mercredi 23 septembre 2009

Laissez-moi (commentaire)


Un minuscule livre et pourtant repris trois fois pour le finir. C’est dur d’aller lire les lignes d’une pertinence, d’une intelligence et véracité folle, celle d’une rupture amoureuse, celle d’un retour à soi aussi… d’un retour à soi, pour soi et pour recouvrer la santé.


« Laissez-moi, Commentaire » de Marcelle SAUVAGEOT offre le monologue d’une trentenaire, grande malade, qui découvre sa rupture amoureuse par lettre interposée. Melle SAUVAGEOT parle d’elle, de sa manière d’aimer et des termes même de sa rupture.




*source de la pochette de l’édition Phébus, « Maillot de bain, Izod » de George HOYNINGEN- HUENE… pour ces deux vues dans la même direction mais comme si différentes et jamais en harmonie.

Les « commentaires » reprennent les sentiments derrière l’amour. La fierté d’être avec l’autre, sans faire-valoir mais bien en complémentarité. Etre un couple, une création de relation, entre dialogue et confidences. Cette envie de garder tous les détails d’un moment passer sans l’autre pour les lui amener les sensations presque brutes ! Mais qui peut aussi passer par une incompétence à dire dans l’immédiateté l’émotion ressentie. Marcelle SAUVAGEOT juge son ami parti, comme elle l’a jugé dans leur relation. Oui elle a saisi, amoureuse, ses faiblesses, ses marques très déplaisantes comme on décortique un fruit convoité, pas par manque d’amour mais bien pour le connaître et devenir un défenseur acharné car compréhensif (mais pas loyal). Elle voulait tout découvrir, lui voulait se cacher… elle voulait même qu’il dévoile lui-même ses « petites laideurs ».

Mais c’est surtout un livre sur la rupture, la séparation de corps mais surtout d’esprit. La rupture est décortiquée : de cette absence qui permet d’objectiver un amour à notre propension à le détruire volontairement, voire même rationnellement, à ces excuses, prétextes, propos de commisération ou d’apaisement après la souffrance. Le monologue, avec aucune envie d’être lu par l’intéressé mais bien avec envie de se retrouver, décrypte les termes. Etre fait pour quelqu’un n’est plus comme une fatalité mais bien une action volontaire. La rupture ne nécessite pas retrouver les manques de l’autre mais pourrait se contenter de décrire ce qui ne convient plus, ce serait bien assez. Tout le livre marque bien cette souffrance d’avoir été quittée, elle ne voulait pas se battre pour ne pas être laissée mais ne pas rester par contrainte se voulait aussi, tout de même, rester tout de même. Et l’après rupture ? De l’amitié, de l’absence, de l’indifférence. Il s’agit d’une infidélité, pas celle de corps mais bien celle du sentiment… ne plus aimer n’est pas obligatoirement trahir, rendre l’autre plus faible. L’auteur ne veut pas de faux semblants, de mots d’apaisement, de consolations fabriquées ou de rapprochements après-coup. Sa notion de la rupture est comme la sienne du bonheur, claire et pertinente. Le bonheur peut être comme un parfum, il faut en distinguer les nuances, ne pas trop le saisir pour ne pas être écœuré, ne pas être grisé et ressentir l’incomplétude. Garder en chaque instant « un petit coin de conscience » pour voir le déroulement de la joie.

C’est un livre fort sur l’amour et l’amitié, sur notre capacité à être avec l’autre. « Notre amitié sera une très jolie chose à l’avenir ; nous nous enverrons des cartes postales pendant nos voyages et des bonbons au chocolat au Nouvel An. Nous nous ferons des visites ; nous nous dirons nos projets au moment où ils se réaliseront, afin de vexer un peu l’autre et de ne pas subir sa commisération en cas d’échec ; nous prétendrons être ce que nous croyons être et non pas ce que nous sommes ; nous nous dirons beaucoup de « merci », « excusez-moi », des mots aimables que l’on dit sans penser. Nous serons des amis. Croyez-vous que ce soit nécessaire ? ». Cela sonne vrai et que dire de mes amitiés après? Suis-je aussi persuadée de ce que j'en pensais .
Entre les lignes, aussi, ce dévoile un certain féminisme, ne pas être un objet dans le couple, ne pas être aimée par tout ce qui fait l’intelligence, l’originalité, la force d’une femme et rejetée parce que trop indépendante. Les quelques phrases contre les midinettes mariées aux conversations tournées vers leurs maris me rappellent étrangement les nouvelles de Dorothy PARKER, avec cette haine des femmes, des hommes, de ces relations amoureuses, consensuelles, tout en espérant y ressembler un peu tout de même.
Entre les lignes aussi, cette démarcation entre le monde des en pleine santé et des grands malades. Le dégonflement des moments précieux sans idée d’avenir… ce manque d’investissement de certains bien portants à envisager l’avenir par extrapolation. Marcelle SAUVAGEOT se raccrochait à cet amour aussi pour se raccrocher à l’autre monde, puis découvre au fil de ses écrits qu’elle se perdait aussi dans cette illusion de sentiments et que revenir à elle lui permettrait d’être elle et pas seule.

Une lecture à conserver près de soi quand il nous prend de ne plus savoir ce qu’est le sentiment… pas pour juger l’autre mais pour ce rendre compte de l’éphémère et du beau. Merci Lily de m’avoir mis l’eau à la bouche de cet amour déçu en pleine Saint Valentin .



Ajout du billet original sur mon principal blog: il y a une version lue par Fanny ARDANT, j'en rêve.