jeudi 25 septembre 2014

"C'est la graisse qui vous écoeure? Non? Les défauts de proportions, peut-être?" - Blast 1: grasse carcasse



"La légitimité du dégoût face à la difformité est un principe universel. Quand j'étais enfant, il paraissait acquis que c'était là une loi naturelle à laquelle il était juste de se plier... alors peu à peu, l’anomalie n'est plus une simple fraction d'une personnalité plus complexe, plus riche... l'anomalie est votre identité."

(extrait de "Blast 1, grasse carcasse" de Manue LARCENET, Dargaud)

mercredi 24 septembre 2014

"[...] l'histoire ne voulut pas rester tranquille, elle ne voulut pas m'obéir." - Je m'appelle Mina


"Quand j'allais à l'école, au collège Saint-Bede, mon professeur Mme Scullery me disait que je ne devrais rien écrire tant que je n'aurais pas fait un plan, et préparé, organisé ce que je voulais écrire.
Quelle absurdité!
Est-ce que je prépare ma phrase avant de la dire?
BIEN SÛR QUE NON!
Est-ce qu'un oiseau prépare son chant avant de chanter?
BIEN SÛR QUE NON!
Il ouvre son bec et il
CHANTE, JE VAIS DONC CHANTER, MOI AUSSI!
Je voulais être sage, comme on dit, alors j'ai essayé."

(extrait de "Je m'appelle Mina" de David ALMOND, Folio junior; source photographie)

lundi 22 septembre 2014

Les oiseaux

 
Et pourtant il en connaît des choses, lui la "Houppette" du village. Mattis, le narrateur de ce fabuleux "Les oiseaux" de Tarjei VESAAS, est un trentenaire un peu benêt. Il vit avec sa sœur Hege, seuls depuis la mort de leurs parents. Elle tricote dur, elle parle peu, elle doit faire vivre cette famille atypique.
Mattis est un solitaire. Il reste sur le pas de la porte, regarde cette forêt qui les entoure. Les cimes des deux hêtres morts, surnommés "Mattis-et-Hege" dans le village. Le ciel, les oiseaux, le lac. Son monde est là, dans cette nature et dans sa relation à sa grande sœur.
Elle voudrait qu'il travaille, qu'il propose ses services aux voisins. Alors il essaye mais ses pensées s'embrouillent et tout le terrorise, ses gestes sont alors encore moins surs et sa lenteur s'allie à des actes d'angoisse. Il ne peut pas. Ou si peut-être, être le passeur en barque.
Lui regarde les oiseaux, le passage des bécasses, les traces sur le sol, les champignons qui se liguent contre lui. Il se pose beaucoup de questions. Toute la nature semble présager la vie qu'il aura, du meilleur c'est sûr, les oiseaux le lui disent. De la mort peut-être aussi, à cause de ce chasseur ou de l'orage.


Les angoisses de Mattis sont importantes. Elles concernent l'amour fraternel, le respect, la survie sans Hege mais aussi le monde qui le sépare des autres. Il a peur de brusquer, de faire mal tout autant qu'il a peur de ne pas être compris. Et l'arrivée d'un bûcheron, dans la barque de Mattis, lui rappelle en quoi sa vie, seul avec Hege, peut être bousculée.
Il y a ces autres, les villageois, ceux qui ont, de toute façon, un avis sur lui. Une frayeur, une agressivité ou pire une convenance ou une indifférence. Il n'est pas un enfant et ne veut pas être l'ahuri.
Et puis il y a les filles. Les pensées et la sensualité de Mattis ne le laissent pas libre, même en semaine. Comment faire pour se faire remarquer sans être "La Houppette"? Comment faire pour se révéler et être auprès d'Anna et Inger, insouciantes, sans à priori sur lui.

Tarjei VESAAS nous livre ici toutes les réflexions, les confusions et les concessions que ce héros attendrissant vit pendant quelques mois. Mattis est conscient qu'il va y avoir du changement. A sa manière, il s'y prépare.
Mais toutes ses rêveries et sa manière d'appréhender le monde ne l'aident pas à s'insérer dans la vie des autres. Il les voit sous le prisme de leur commisération et souhaite, lui, n'être qu'un homme. Il se présente mais la réaction défensive des autres et leurs propos peuvent être pris comme une atteinte, une agression.

Pendant tout le livre nous avons peur, peur pour les personnes qui croisent sa route: de quoi est-il capable? Est-il dangereux? par trop de sensibilité, incompréhension du monde ou auto-défense. Et peur pour lui. Cet homme semble si fragile certaines fois. Il a peur de l'orage, non?! Ou serait-il le plus courageux, en fait.

N'hésitez pas à lire ce billet sur Tarjei VESAAS. Et les avis sur Babelio de Sylvie (entre autre).

jeudi 18 septembre 2014

"- Oui, tu n'y peux sûrement rien" - "Les oiseaux"


"Au moment où Mattis allait partir, il arriva quelque chose de déplaisant. Comme il n'avait pas acheté l'habituel sachet de bonbons, le commerçant crut qu'il n'avait pas assez d'argent - aussi puisa-t-il rapidement un peu de bonbons au camphre et entortilla un petit cornet. Il plaça celui-ci avec les autres victuailles et cilla un peu.
Mattis rougit. C'est ainsi que le commerçant faisait avec les enfants, il l'avait vu. Rapidement, Mattis rassembla les deux ou trois sacs qu'il avait achetés, et laissa le cornet sur le comptoir.
- Prends ça aussi, dit le marchand. Tu paieras une autre fois.
Mattis se trouva embarrassé par ces propos. On lui donnait des bonbons comme à un enfant - bien qu'il sût de grandes choses, comme des arbres fendus et des éclairs et des présages de la mort. Il prit le cadeau, bredouilla un remerciement et se fourra un bonbon dans la bouche. S'était fait petit. Le pire, c'est que le commerçant se tenait là, gentiment. Il fallait que Mattis essaie de se tirer de là.
[...]
Quand il fut dehors, il ne put s'empêcher de prendre le bonbon numéro deux; en mit un à chaque coin de la bouche et aspira le jus sucré et fort - le goût vous en restait longtemps ensuite dans la bouche."

(extrait de "Les oiseaux" de Tarjei VESAAS, Éditions Plein chant; illustration de Robbie BUSHE)

Aldabra, la tortue qui aimait Shakespeare

J'avais eu envie de lire plusieurs livres de cette auteure, puis j'avais attendu... les livres n'étaient pas en poche. Et puis j'ai tout de même pris "Aldabra, La tortue qui aimait Shakespeare" de Silvana GANDOLFI.


Élisa aime sa grand-mère. Depuis toute petite, elle part en déambulation dans Venise pour rejoindre ce coin d'arsenal, cette maison sans électricité. Mamie Eia vit là au milieu de son potager, de ses pinceaux et toiles. Et sa petite fille arrive tous les jours avec un petit quelque chose à manger, un flan aux anchois avec les têtes de poisson qui dépassent par exemple. A chaque fois, ce sont des confidences, des cueillettes, des rires et des récitations avec emphase de Shakespeare. Il ne faut surtout pas parler de la maman d’Élisa, ne pas dire que le flan pourrait avoir été préparé avec elle. Ne jamais parler d'elle, au risque d'empoisonner la nourriture et les propos.

La petite fille est ce lien tenu entre la mère et la grand-mère: l'une quémande des nouvelles comme si sa génitrice pouvait n'être qu'un petit enfant, l'autre veut oublier. Mais Élisa se pose trop de question et puis comment dire à sa maman que tout va bien quand Mamie Eia veut devenir une tortue.
Les femmes d'un peuple ancien avaient ce pouvoir: ne pas mourir mais se transformer.

Ce conte fantastique présente les éveils d'une gamine et la fin de vie d'une grand-mère. Une vieillesse voulue, assumée, une liberté de gestes et d'envies. Il s'agit aussi là d'un fil tenu entre la vieillesse, la folie, le petit grain dans la tête et la sagesse.
Mamie Eia se transforme, se métamorphose. Actrice aimant Shakespeare, elle programme ce qu'elle devient avec sa petite fille. Une autre forme de dialogues, des murmures et des inflexions qui en duront peut-être long sur l'envie de vivre ou de partir.
C'est beau et délicat!

Ici l'avis de Mirontaine

*couverture: illustration d'Icinori

mardi 16 septembre 2014

Je n'en ai pas encore parlé

... mais qu'est-ce que j'attends pour le faire ?!

Voici un petit état des dernières lectures. Il en manque certaines et, oui, j'ai aussi triché un peu avec d'autres de plus longue date mais que je comptais billeter.


Lectures jeunesse/ ado:
- "Méto 1, La maison" d'Yves GREVET. Le second tome est dans ma pile de lectures prévues sous peu, j'arriverais peut-être ainsi à vous en reparler. Une prison éducative où il n'existe que des garçons et dès qu'ils sont adolescents, ils partent ailleurs... mais où?
- "Je suis l'idole de mon père" d'Arnaud CATHRINE ou comment un adolescent trouve son identité ailleurs que sous les écrits de son père écrivain.
- "Terrienne" de Jean-Claude MOURLEVAT. Une très belle approche de l'au-delà, de cet espace géographique et temporel des morts mais où la sœur d'Anne est parti contre son gré. Coup de cœur!
- "Le cas Jack Spark, saison 2: automne traqué" de Victor DIXEN: un second tome plus sombre encore de ce magnifique conteur de fé(e)s et d'ignobles personnages. Une magnifique lecture adolescente ou adulte de ce qui fait un être fantastique, bon ou méchant.
- "Les trois vies d'Antoine Anacharsis" d'Alex COUSSEAU, lu il y a déjà longtemps mais j'avais tellement envie de vous emmener vers cette aventure de pirate, entre autre.
- "Aldabra, La tortue qui aimait Shakespeare" de Sylvana GANDOLFI sur la filiation, la vieillesse et les âges de la femme.
- "Les pierres qui brûlent, qui brillent, qui bavardent" de Martial CAROFF, illustré par Marion MONTAIGNE et Matthieu ROTTELEUR. Une très belle entrée en matière sur la géologie mais aussi l'histoire de la Terre.


Adulte:
- "Les filles de l'ouragan" de Joyce MAYNARD sur ce difficile équilibre de la filiation et de la fratrie, sur le devenir féminin aussi.
- "Idaho Winter" de Tony BURGESS fait d'épouvantes, de cauchemars, de cruauté. D'un enfant qui se venge.

mercredi 10 septembre 2014

La poupée de cire - Les Malheurs de Sophie



Juste une illustration...
Une lecture du soir offerte, des "Oh non elle va pas faire ça!" venant d'un lutin de 8 ans presque. Il jubile de la voir si désobéissante. Et moi je me remémore mon exemplaire laissé dans ma table de chevet de petite fille chez ma grand-mère paternelle. Un exemplaire que je ne pourrais pas récupérer.

Peut-être tant mieux d'ailleurs. Il est dans la maison de cette mamie qui aurait tellement aimé recevoir ce livre enfant et qui a attendu d'avoir une petite-fille, son unique, pour lui offrir ce livre, couverture cartonné de luxe.
Il contenant le texte de la Comtesse de SEGUR bien-sûr et les illustrations d'Horace CASTELLI.

***
Et puis non, je vous rajoute un extrait, c'est jouissif:

"
Madame de Réan:
- [...] Voyons, ne pleure pas ; je suis très habile médecin, je pourrai peut-être lui rendre ses yeux. 

Sophie, pleurant :
- C’est impossible, maman, ils n’y sont plus.

Mme de Réan prit la poupée en souriant et la secoua un peu ; on entendit comme quelque chose qui roulait dans la tête. "Ce sont les yeux qui font le bruit que tu entends, dit Mme de Réan ; la cire a fondu autour des yeux, et ils sont tombés. Mais je tâcherai de les ravoir. Déshabillez la poupée, mes enfants, pendant que je préparerai mes instruments."
"

mardi 2 septembre 2014

La Verticale de la lune

J'aime l'écriture de Fabienne JUHEL: elle est suave, sensuelle, grave, terrienne. Alors quand un autre de ses romans est arrivé en poche, je me suis ruée dessus. "La Verticale de la lune" est pourtant son premier roman.


Elle est encore une enfant et pourtant elle n'a pas vraiment d'âge. Elle, c'est la narratrice. Cette gamine intelligente passe son temps à déambuler entre la maison et le vaste terrain aux multiples arbres. Son monde est là: dans le végétal des troncs, des écorces, à la lumière de la lune. Son monde est aussi auprès de Teresa, la bonne mexicaine, trop grosse pour être aimée des hommes mais si pleine d'affection et d'amour.
Sa mère, Marie, est un feu follet. Présente, et pourtant distante, ou complètement absente, aux prises avec des amoures féminines. Elle n'est que de passage.
"Si je veux savoir de quelle humeur est maman, avant même de la voir, je n'ai qu'à observer le petit félin.
Qu'il se frotte à ses jambes en ronronnant comme un damné: elle est accommodante. Qu'il ronronne à distance, des ratés dans le moteur : elle est agacée. Qu'il grimpe dans l'escalier pour l'observer de loin, les oreilles couchées presque à l'horizontale, sa tête de lynx : elle est de très mauvaise humeur. Enfin, qu'il coure vers la première sortie accessible, le poil hérissé, la queue rase, le ventre à terre, en feulant hystériquement: maman a ses règles. Il déteste le sang des menstrues, elle aussi. Moi, non." 

Il y a aussi Nadine. "J'ai jeté Nadine dans le puits." L'histoire commence bien par ce geste symbolique de l'enfant, par sa colère ou sa tristesse. Elle ne parle de ses rêves ou de ses envies à quiconque, sauf aux arbres, témoins de ces escapades nocturnes, confidents et même partenaires de jeux sensuels.
Mais un jour l'Indien arrive, un sac de marin sous le bras et des armes de tueur. Il est bucheron. Cet homme est le perturbateur, l'agresseur, dans cet univers féminin. Il ne s'en prends pas aux humains, pas aux femmes ou aux filles, mais aux arbres. Des arbres vont tomber et la narratrice ne le laissera pas faire.

Ce petit roman suit cette enfant dans sa colère. Elle a tué et elle est prête à recommencer.
Elle espionne sa mère et cet Indien qui détruit son monde. Les arbres tombent mais pas tous (voir l'extrait de l'Indien). L'homme semble les respecter. Les uns sont déjà morts, les autres malades. Et puis lui aussi a ce rapport charnel avec eux. La nature sauvage pourrait être adoptée, soignée, la vie comprise et les cauchemars capturés.
Les corps féminins, adultes, sont ici palpitants. Aussi. La petite découvre l'onanisme et regarde ce qu'il se passe dans la tête des ainées. Le corps change et les fantasmes aussi. La connaissance fonctionnelle du corps et de la reproduction n'y changera rien.
Et puis il y a cette culpabilité. La sauvageonne a tué Nadine. Personne ne semble être offusqué. L'enfant s'est vengée mais de qui, de Nadine, de sa mère.
Au fil du récit, la vie se décrypte. La vraie vie, celle de cette enfant aimée par deux parents. Le mystère de la jeune héroïne en devient encore plus attendrissant. Entre les mensonges, entre les créations fantasmagoriques, tout l'univers de l'enfance apparait dans sa complexité, dans sa sensualité, son envie de possession de l'autre, son besoin intransigeant d'amour exclusif.

Vous pouvez suivre une très intéressante interview de Fabienne JUHEL concernant son écriture et ce roman, en deux parties, ici et .